Ce que cache la démolition de la tour des Cyprès

Billet de blog
Alain Fourest
25 juillet 2016 11

La mise en scène organisée a Marseille de l'effondrement de la tour des Cyprès relève de la manipulation médiatique et évite d'aborder les vraies questions.

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Le 21 juillet dernier, Habitat Marseille Provence conviait les élus et la presse à assister à la destruction de la tour B des Cyprès par implosion. En quelques secondes, cette tour immense a disparu, entraînant avec elle, les milliers de vie qu’elle a accueilli. Marsactu a choisi de « couvrir cet évènement ». Non pas que ce mode de destruction par « tirs dirigés » si spectaculaire nous semble être un sujet. Elle est un mode comme un autre de destruction de bâtiment.

Cette démolition témoigne surtout de ce que symbolise la rénovation urbaine: la volonté de démolir, d’effacer, de repenser le tissu urbain sans jamais véritablement associer les habitants en dehors de l’entre-soi des propositions de relogements. Les habitants sont là, mais seulement dans les discours. Ils ont été maintenus loin des décideurs.

Cet entrechoc des discours a fait réagir Alain Fourest. Lecteur de Marsactu, contributeur de son Agora, il est un des pionniers de la politique de la ville à l’échelon locale et nationale. Il a notamment accompagné la naissance des premières associations dans ce qui s’appelait alors la Zup n°1 dont la tour B des Cyprès était l’un des fanaux.

Inconscients ou irresponsables?

Tels sont les termes qui me viennent à l’esprit après le show médiatico-politique organisé par Jean-Claude Gaudin et ses associés jeudi 21 juillet dernier lors de la destruction d’une tour de logement dans une cité de Marseille. Cette remarquable mise en scène, organisée moins de huit jours après le drame de Nice, avait sans doute pour but de faire oublier l’annulation du feu d’artifice du 14 juillet. C’est d’ailleurs ce qu’a exprimé la députée Valérie Boyer qui devant le spectacle impressionnant fait de bruit sourd et de visions destructrices ?

Dans des circonstances similaires, j’ai assisté en 1983 à la destruction de la première barre de la cité dites des 4000 à La Courneuve entouré d’habitants. Le nuage de poussière à peine retombé laissait apparaître une autre barre similaire, un cri s’élève alors derrière moi : une autre ! une autre !  J’ai entendu aussi les sanglots retenus d’anciens locataires. Cet événement m’a conduit, par la suite, à considérer avec une très grande méfiance les justifications avancées pour démolir un peu partout en France des milliers d’immeubles qui, en leur temps, ont permis de faire face à la crise du logement dénoncée en 1954 par l’Abbé Pierre. J’ai d’ailleurs noté que son représentant régional, présent sur les lieux jeudi dernier, avait été le seul à mettre en cause la réduction du parc de logement social à Marseille.

Depuis de nombreuses années les responsables politiques de tout bord ont trouvé comme principal remède au « mal des banlieues » la démolition d’une part sans cesse croissante de ce patrimoine public considéré comme obsolète. Si une telle stratégie coûteuse peut parfois se justifier par de graves erreurs de construction ou de localisation, elle laisse de côté les raisons fondamentales qui conduisent à la dégradation et parfois la ghettoïsation de ces cités : gestion défectueuse, absence d’équipements collectifs, de transport, d’emploi etc. Dans la plupart des projets de démolition la mise en cause du bâtit sert de prétexte à la mise en cause du comportement et souvent de l’origine des habitants. C’est ce que je retiens après plus de quarante années de responsabilités professionnelles dans les banlieues françaises. Je ne suis pas le seul à mettre en cause cette politique inefficace, coûteuse et traumatisante pour une partie de la population. Les acteurs sociaux, représentants  associatifs, sociologues, qui sont quotidiennement au contact de ces  populations dénoncent cette politique de gribouille. Les responsables de l’ANRU (Agence Nationale de la Rénovation Urbaine) en charge de ces programmes en reconnaissent eux-mêmes les limites. Peine perdue ! La machine à démolir est en route et l’insuffisance criante de logement sociaux en France comme à Marseille ne cesse croître laissant dans la rue des familles entières.

La mise en scène en forme de catharsis de la démolition de la tour des Cyprès à Marseille a été précédée par d’autres comme Frais-Vallon, la Castellane, la Busserine ou la Savine et sera sans doute suivie d’autres avant peu. À nouveau, on promettra la Lune à des locataires en leur faisant participer à l’éradication d’un lieu où le plus souvent ils sont nés et ont vécu. Beaucoup verseront des larmes en voyant partir en poussière des années de vie. Nos responsables politiques n’ont que faire de cette ‘nostalgie passéiste‘. Ils sont certains d’avoir fait le bon choix dans l’intérêt des locataires et pourtant ils se trompent gravement. Tel Diafoirus ils croient supprimer la maladie en faisant disparaître le malade. A Marseille, comme ailleurs, les habitants des cités ne sont pas des ‘malades‘. Ils attendent simplement qu’on les écoute et qu’on réponde aux besoins de la vie quotidienne. Ils refusent le plus souvent que, sous prétexte de mixité urbaine, on les contraigne à quitter leur logement et changer de quartier.

A l’évidence, ce n’est pas le choix fait par les élus de Marseille. Pour prendre part jeudi dernier à cette sinistre parade, ils ont pris soins de se regrouper en hauteur pour voir le spectacle et s’en féliciter pendant que les habitants étaient d’autorité rassemblés au loin dans le parc de FONT-OBSCURE (tout un symbole !…)

Cette opération médiatique, au demeurant réussie si l’on en croit les comptes-rendus de presse, ne peut faire oublier le contexte dans lequel elle a eu lieu comme je le note plus haut. Les terroristes nous l’ont tragiquement rappelé le 14 juillet au soir à NICE. Pour ma part je ne peux m’empêcher, avec d’autres, de faire le lien entre ces différents événements. J’ai, dès le 15 janvier 2015, pris ma part de responsabilité en publiant un texte sous le titre : ‘je suis responsable‘ dans lequel je reconnaissais les dérives de la politique de la ville et préconisais les mesures urgentes à mettre en œuvre. Je concluais en souhaitant que « la barbarie ne soit pas irrémédiable ». Quoi qu’on en dise, les auteurs de ces barbaries sont, pour la plupart, originaires des cités dites ‘sensibles‘ (quel euphémisme !) Ils y ont grandi et ont constaté que la société ne les reconnaissait pas comme citoyen. Ils ont appris la débrouille, la délinquance et trop souvent la violence et la haine. Ceux qui ont répondu et qui répondront peut-être demain à l’appel de DAESH sont sans doute parmi nous dans les cités à Marseille comme ailleurs. Il est plus que temps que, au-delà des mesures sécuritaires indispensables, nous nous mobilisions pour proposer à cette jeunesse en péril d’autres alternatives. Les mascarades comme celle du jeudi 22 juillet à Marseille sont dérisoires.

Marseille le 24 juillet 2016

Alain FOUREST

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11
commentaires

Commentaires

  1. Electeur du 8e

    « Si une telle stratégie coûteuse peut parfois se justifier par de graves erreurs de construction ou de localisation, elle laisse de côté les raisons fondamentales qui conduisent à la dégradation et parfois la ghettoïsation de ces cités : gestion défectueuse, absence d’équipements collectifs, de transport, d’emploi etc. »

    Bien vu. Et ce constat amène d’ailleurs certains spécialistes de Marseillologie (comme Philippe Pujol : http://www.socgeo.org/philippe-pujol-marseille-miroir-grossissant-de-societe-francaise-22/) à considérer que le laisser-aller urbanistique actuel produit les futures cités difficiles de demain : ce sont les nouvelles résidences entassées n’importe comment dans les quartiers périphériques.

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  2. laplaine

    Inconscients où irresponsables? Parlant de cette équipe on peut ajouter incompétents également tant cette ville est mal (ou pas) gérée.

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  3. Renardsauvage

    J’aurais aimé être une petite souris pour entendre les propos de Boyer Valérie au préfet, le sourire narquois du petit maire de secteur en dit long sur son contentement. Bien ou mal, ces logements ont été détruits et la guerre des religions, des classes sociales, des cultures est bien présente. Ce n’est pas une tour en moins logeant des musulmans dans un quartier laissé à l’abandon qui va sauver la France et encore moins Marseille de leurs turpitudes laissées en héritage par notre histoire et notre racisme. Qu’il soit culturel, cultuel ou social, notre génération doit désormais faire face å une réalité , le racisme à engendré la haine, la désespérance est la pire des plaies. Parlez, parlez, il est trop tard, urbanistes, sociologues, politiques de tous bords, humanistes bobos et j’en passe, fachos, anars, nous avons la peste chez nous et personne ne pourra nous en débarrasser !

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  4. JL41

    Inconscients ou irresponsables, à moins qu’il ne s’agisse d’un défaut de dimension ? La ville n’a pas bénéficié d’un Hubert Dubedout comme à Grenoble, d’un Félix Ciccolini comme à Aix (ville ouverte aux amuseurs de rue et aux saltimbanques, premier évènement de ce type en France) ou d’un Gérard Collomb comme à Lyon. Et ce n’est pas une alternative de gauche qui nous en aurait fait bénéficier ! Mais produire du discours, ça nous savons.

    On s’attarde à fustiger, pour planter là, finalement, un discours oppositionnel sur fond de symboles interprétés pour servir ce discours. Avoir passé toute une vie sur ces sujets, enfin plus ou moins pour l’auteur du texte et parfois nous commentateurs, et ne pas réussir à bâtir un discours alternatif un peu construit, plausible, pour faire autrement que les pratiques que nous critiquons, n’est-ce pas participer du même échec ?

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    • laplaine

      C’est vrai, çà interpelle quelque part…:-)

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  5. MarsKaa

    la photo est parlante…bras croisés, (ou jambes croisées), assis à l’ombre, comme au spectacle… je ne savais pas qu’il y avait eu une telle mise en scène. Merci pour ce billet d’humeur, où l’on sent la colère et le dépit. Oui, il est urgent d’agir auprès de ces habitants, auprès de cette jeunesse. Il est déjà trop tard, pour certains malheureusement, mais tous les autres méritent qu’on les regarde enfin comme des habitants comme les autres.
    « Qu’ils s’intègrent » entend-on régulièrement… mais la plupart sont totalement intégrés, font des efforts immenses pour surmonter les handicaps sociaux et… urbains (temps de trajet pour aller travailler ou étudier par exemple…).
    on a fini par trouver ça « normal » que ces gens vivent dans ces conditions, quartiers laissés à l’abandon, on les accuse même parfois d’ en être responsables !
    Quand le « on » c’est le tout venant, on peut parler d’inconscients, d’incultes, de mauvaise foi. Mais quand le « on » ce sont des élus et des responsables de services de la ville, on peut parler d’incompétents et irresponsables (et même plus).

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  6. neplusetaire

    A la lecture de cet article je ne peux retenir mes larmes. Vivre une démolition c’est très difficile. Durant des années les locataires ont été abandonnés, Se battre contre qui c’est la société entière qui a abandonné. Mesdames VALERIE BOYER ET ARLETTE FRUTUS ignoraient totalement la détresse des locataires. Mes courriers adressés sont restés sans réponse. Ignorance totale, Mépris. Quant à Madame VALERIE BOYER elle a suggéré de faire appel à BATMAN dans un article de presse. Je ne manquerai pas de revenir sur cet article. Vous vous rendez compte ce que vivent les jeunes. Nous avons peur de laisser nos enfants sortir, peur de la drogue, des tueries, du terrorisme !!! Prendre la pose pour la photo c’est pitoyable!!!!!!!!!!!!!!

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    • laplaine

      Les propos et le comportement de madame Boyer sont des sommets de suffisance et d’ignominie.

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  7. neplusetaire

    J’ai oublié un grand merci à MARSACTU.

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  8. lilicub

    Alain Fourest n’était-il pas acteur de cette segregation socio-spatiale planifiée à l’ère Gaston Deferre? ou peut-être n’en était-il qu’un témoin silencieux ? alors ces lamentations retrospectives…. quant à la photo, elle est bien révélatrice ! Quand on sait notamment que l’équipe Gaudin a choisi, pour mener cette pseudo-rénovation urbaine, Arlette Fructus qui n’est autre que la fille de René Olmeta, pilier du PS local depuis des lustres mais surtout complice de Guerini. Etrange que Philippe Pujol ne s’en offusque guère

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    • neomars

      Ah oui, M Guerini, l’allié PRG de M Gaudin aux dernières élections municipales 🙂

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