LES AILES DU GABIAN
ÉCLATS DE GAZA
Ces quelques lignes seront consacrées à l’exposition qui a lieu jusqu’au 12 septembre au Centre photographique de Marseille sur les photos de Gaza prises par Kegham Djeghalian, un photographe qui avait établi un studio dans la ville.
Gaza : une ville simple et heureuse
C’est cela qui frappe au premier coup d’œil et qui poursuit le visiteur tout au long de son parcours : Gaza est une ville simple, ce n’est pas une ville complexe. Cette ville est comme toutes les autres, et ces images nous montrent les éclats de bonheur qui jalonnent la ville et la plage. Ces éclats de ville sont des photos de femmes et d’hommes comme nous, qui rient, qui se parlent, à qui il arrive, bien sûr, aussi, de pleurer, mais, surtout, ce sont des personnes qui vivent Gaza et qui, ainsi, la font vivre. Le long du parcours de l’exposition, on trouve des portraits, des photos d’identité, des paysages urbains, des images de la mer et des plages, on voit des trains et des voitures, on trouve même la photo d’un casino. L’exposition nous donne à voir un Gaza semblable à Marseille : dans ces photos, nous nous retrouvons, nous nous reconnaissons. C’est bien pour cela que la mémoire du studio Kegham nous permet de comprendre comment Marseille peut être la sœur de Gaza. Ce ne sont pas seulement les photos d’une exposition ou d’un studio : nous les regardons comme les photos de famille que nous retrouvons dans un placard sans nous y être attendus, en pensant à autre chose, en cherchant ce couvercle de casserole que nous ne retrouvons pas.
La grande histoire au coin de la rue
Mais, bien sûr, ce n’est pas si simple. En regardant les images, en flânant le long du parcours de l’exposition, on se trouve nez à nez avec la « grande histoire », ou, si l’on préfère, avec « l’histoire avec un grand H ». Notre regard tombe sur Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, sur Yul Brynner, sur Anouar Al-Sadate, et même sur Che Guevara. Et puis la mémoire de Gaza du studio Kegham nous fait rencontrer Ahmed Choukeiry (1908-1981), qui fut, de 1964 à 1967, le premier président de l’O.L.P., avant Y. Arafat. Au long de ces portraits, on rencontre l’histoire sans l’avoir prévu, entre deux photos de gazaouis ordinaires. C’est une des leçons de l’exposition, mais, sans doute, surtout, celle des Khegam : ne nous laissons pas piéger par l’histoire, elle commence au coin de la rue, au détour d’un mariage, d’un repas ou d’une danse, mais elle est nourrie par l’histoire de ces femmes et de ces hommes qui n’ont laissé d’eux que ces images. La fête de tous les jours fait, elle aussi, partie de l’histoire, elle nous la donne à vivre, en nous donnant à voir comment ces deux histoires, la « grande » et la « petite », s’articulent l’une à l’autre, elle nous fait comprendre cette évidence, ce qui se voit, comme les photos et les images : il n’y a pas de grande histoire sans la petite : les photos sont des éclats de mémoire.
Entre les lignes et les photos, nous voyons deux Gaza
Les photos présentées par l’exposition datent des années 1940 à 1960. Gaza était, à cette époque, une ville insouciante, dont les images nous donnent à lire la gaieté, le plaisir, la paix qui y vivent. Mais ce qui est terrible avec cette exposition, c(‘est qu’à tout moment, à chaque regard, on est forcé de mettre l’un à côté de l’autre le Gaza disparu, celui des photos Kegham qui nous l’ancrent dans notre mémoire, et celui de maintenant, de la destruction, des démolitions, de la mort. À chaque instant, devant toutes les images, nous nous disons que ce Gaza-là n’existe plus, qu’il a été détruit par la guerre, que l’histoire nous force à lire les images pour ne pas le perdre. Ce sont les photos qui font retrouver la vie à ce Gaza que nous ne verrons plus. Une des photos nous montre le départ des soldats israéliens qui quittent Gaza en 1957 après l’une des guerres de Palestine : mais ils laissent derrière eux une ville et des femmes et des hommes, une mer et des boutiques, alors que, de nos jours, il ne restera rien de Gaza. Deux Gaza se superposent sous nos yeux : le Gaza qui vit, dont nous voyons les images au cours de l’exposition et le Gaza disparu, que nous avons vu dans les journaux et dont nous entendons l’histoire dans les reportages et les documentaires des médias. Ces deux parcours, que nous suivons tout au long de l’exposition, nous proposent comme deux fils de lecture que nous ne pouvons pas séparer : le long de celui des images, nous ne pouvons pas nous libérer de l’autre.
L’occupation, la colonisation, le radicalisme et la guerre
Une autre leçon, évidente, se donne à lire dans les photos Kegham : ce sont bien la guerre et la colonisation qui font naître le radicalisme. Ces femmes, ces hommes et ces enfants que les photos nous montrent n’ont rien de radical, ils sont vêtus comme des femmes et des hommes de tous les pays, ils vivent dans les mêmes lieux que nous, ils font la fête comme nous, ils partagent les mêmes repas que nous. Le radicalisme islamiste et la violence terroriste sont absents de ces photos, parce qu’ils n’avaient pas de place dans ce qui est devenu le « Gaza d’avant ». C’est la violence de la guerre qui a enfanté la violence du radicalisme et qui a remplacé la laïcité par le fanatisme et par les illusions de la religion. Mais l’exposition évoque un « zoom call ». De quoi s’agit-il ? En 2021, Marwan Al-Tarazi, un ami des Kegham qui avait conservé des photos avait eu une conversation avec Kegham Djeghalian junior. Il a été tué avec sa femme et sa petite-fille le 19 octobre 2023, quand un bombardement israélien a détruit l’église grecque orthodoxe de Gaza où ils se trouvaient.
La toile de nos vies
Parmi les images que nous regardons au cours de notre déambulation, on peut voir un métier à tisser, et des femmes occupées à tisser et à montrer le fruit de leur travail. Sur ce tissu décoratif, on peut lire, brodés avec attention, ces mots : « We shall return ». On peut voir aussi une machine à coudre, mais aussi des jeunes filles et de jeunes hommes à l’école en train d’apprendre les gestes et les projets de ce qui serait leur métier. On voit aussi, dans cette toile photographique de nos existences, les enfants d’une école en train de jouer et de rire, mais aussi, bien sûr, sur une autre image, d’autres enfants en train d’apprendre. On trouve aussi un type qui fait l’imbécile devant l’objectif. C’est que l’exposition montre des images de femmes et d’hommes de tous les âges, de toutes les générations, réunis dans un Gaza insouciant qui rit et qui vit comme nous tous. L’appareil photo des Kegham aura saisi tout cela, il aura, ainsi, nourri la mémoire de Gaza et aura contribué à en écrire l’histoire en images. Il nous aura fait comprendre que nos vies sont comme celles de Gaza : des réseaux de liens et des tissus de mémoire, des parcours de regards et des morceaux de mémoire.
Aujourd’hui, la toile de ces vies n’est plus. Les rires de ces images ont été chassés par le silence de la mort.
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