Clientélisme, Affairisme & Népotisme !

Billet de blog
Mohamed Bensaada
14 Mar 2019 3

Le triptyque de la confiscation démocratique !  

Parler du clientélisme après Cesare Mattina n’est pas chose facile tant l’analyse socio-politique qu’il fait du système marseillais est édifiante. Il y’a le coté analytique de son travail, la reconstruction historique des mécaniques clientélaires et surtout les hypothèses conceptuelles qu’il avance comme autant de projecteurs puissants allumés sur cet égout démocratique que constituent ces pratiques en perpétuel équilibre instable sur le fil de la légalité et de l’illégalité, du moral et de l’immoral, de la justice et de l’injustice. La démonstration qu’il fait, entre autres, de l’existence des communautés gagnantes et perdantes est extrêmement pertinente. Marseille n’est pas la seule à connaitre ces phénomènes, et même si l’âge d’or du clientélisme est peut-être derrière nous, tant cette pratique a été impactée par l’effondrement du socialisme municipal marseillais. Le clientélisme reste vivace dans l’esprit et dans la praxis politique marseillaise. Comme une peur spectrale, le clientélisme est toujours là mais ne fanfaronne plus. L’époque pas si lointaine ou les flottilles sous-marine d’associations coquilles vides empoisonnaient les campagnes électorales et ou des élus se promenaient dans les quartiers avec des chéquiers et les tampons de la mairie, du CG ou du CR pour financer des projets aussi peu sérieux est révolue. Mais cet imaginaire et cette conscience refoulée restent vivaces.  Mon approche n’est donc pas celle qui va décortiquer par le biais des outils que nous offrent les sciences humaines le clientélisme et même s’il est évident que dans la gouvernance de la ville, le clientélisme le plus massif et le plus efficace électoralement et celui qui voit « Les avantages octroyés en priorité et de manière quasi systématique aux employés municipaux, à leurs familles et à leurs descendants », ma focale est celle du militant des quartiers populaires qui se débat dans le marécage culturel, politique, social et économique que des décennies de corruption ont installé durablement dans la tête des citoyens marseillais et en particulier celles et ceux des quartiers populaires.   La symbolique républicaine met en avant le triptyque Liberté, Egalité, Fraternité qui reste en définitive un absolu envisagé mais pas encore atteint (inatteignable ?). La logique clientéliste, comme la glace dans la roche s’insinue dans les interstices, les interprétations de la loi et de la morale pour faire exploser l’édifice démocratique et imposer un autre paradigme qui lui n’a pas besoin d’absolu ou d’horizon à dépasser. Le clientélisme, l’affairisme et le népotisme sont la monétisation crasse de la démocratie. Ces pratiques établissent une relation de subordination entre l’élu et le citoyen, entre les institutions et les associations et réduisent le pacte social à un troc entre les faveurs accordés et la loyauté électorale qui paradoxalement devient un moyen transactionnel mais perd toute valeur éthique. Le clientélisme peut se réduire à la phrase triviale que l’on entend souvent sur le terrain pendant les campagnes : “si je vote pour vous qu’est-ce que j’y gagne ?”. La question est simple mais elle est souvent le tourbier dans lequel, nous les militants nous ne manquons jamais de nous enliser. Nous répondons souvent en nous drapant dans nos toges pourpres pleines de principes, de vertus outragées et de pudeur déplacée. Cette posture de surplomb est d’ailleurs la pire que nous puissions adopter. Le clientélisme est un défi ! La simplicité de sa mécanique ne fait que rajouter à son efficacité implacable. Le clientélisme est une réponse ! Une mauvaise réponse sans aucun doute, mais une réponse quand même. Une réponse ancrée au plus profond de nos cerveaux reptiliens. L’histoire de Marseille est à l’échelle universelle un condensé de l’histoire du clientélisme. On a tort de croire que c’est Deferre qui l’a “inventé”. Sabiani faisait pareil et sans remonter jusqu’a Charles De Casaulx, cette pratique est une constante politico-culturelle de notre ville.   Il faut donc prendre la mesure de la profondeur et de l’épaisseur des racines de ce mal si l’on veut, à défaut de l’éradiquer, au moins le dépasser.  Dans nos quartiers, l’abstention est le corollaire du clientélisme qui en est d’ailleurs une des causes majeures. Parce que le ressort du client est l’espoir et que malgré l’argent et le pouvoir, le clientélisme est une illusion de masse. Tout le monde espère ou pense pouvoir en profiter, mais en réalité, comme l’a clairement démontré C. Mattina seule une petite élite clientélaire prospère dans ce système. Les autres sont froissés, piétinés par le clientélisme qui n’a pas de scrupules, pas d’états d’âmes. Les oubliés de la démocratie se retrouvent en plus relégués dans le statut de perdants du clientélisme. Dans les quartiers tout le monde sait que le clientélisme est une corruption, mais tout le monde sait aussi que l’égalité des droits et la justice sociale sont de lointaines chimères. Et c’est cette “accessibilité” du clientélisme relayé par des thuriféraires qui rend celui-ci “attractif”. Je le disais déjà mais les racines sont profondes et ont modifié l’appréhension du Politique, en repoussant ou même en “ringardisant” la notion fondamentale d’intérêt commun et en réduisant l’acte citoyen en une transaction commerciale illicite, mais quasiment admise comme norme de fonctionnement substitutive au débat démocratique. En clair, cette idée est tellement prégnante qu’il n’est pas rare d’entendre dire cette fameuse phrase : “je vais voter pour un tel parce qu’il m’a aidé…c’est un type bien”. Il faut bien comprendre que le clientélisme fonctionne aussi sur les bases du relativisme et du confusionnisme politique, le tout emballé dans la cellophane de l’affect et d’une forme revisitée de philanthropie. Parce qu’il faut bien rester assis lorsque l’on entend les justifications que livrent les élus qui assument le clientélisme et prétendent ainsi combattre les inégalités et aider les populations qu’ils administrent. Lors des dernières grandes affaires en cours un responsable s’est justifié en disant : “si être clientéliste c’est aider les gens, alors oui je suis clientéliste”. Une autre responsable expliquait aussi qu’elle ne comprenait pas ce qu’on lui reprochait, à elle en particulier, alors que cette pratique est unanime et que tout le monde y a recours !”. Ce sont là de bien pauvres arguments mais qui fonctionnent déplaçant la question rationnelle de la validité des pratiques sur le terrain de l’émotion. Ce glissement participe de l’hystérisation du débat démocratique et de l’ultra-personnalisation des campagnes avec leur folklore fait d’agressivité, d’intimidation, d’affichage compulsif et de faits divers périphériques.  Le clientélisme fonctionne en direct sur les individus/clients/citoyens, mais il impacte aussi la vie associative et les dispositifs sociaux (centres sociaux, Maisons pour tous etc.). La menace de sanctions, de suspension de subventions pèse sur ces structures comme des leviers coercitifs très dissuasifs. Le clientélisme pose aussi cette question fondamentale de la relation, parfois incestueuse, entre le monde politique et associatif. Cette chape de plomb participe de l’appauvrissement du débat et de la tentative de dépolitisation des habitants des quartiers populaires. Il est étonnant de constater qu’aujourd’hui encore les vieilles recettes amères du passé continue de guider le comportement de certains élus et empêche toutes velléités de mise en place de programmes d’éducation populaire ambitieux dans ces quartiers.  

L’affairisme est une des autres facettes de cet ensemble corrompu. Il intervient en amont ou en aval des prises de décisions politiques et fait le lien entre le pouvoir et l’argent. L’arsenal législatif est très pourvu en matière de lutte contre la corruption, mais l’affairisme jongle entre les prises illégales d’intérêts, le délit d’initiés, le trafic d’influence et le lobbying. L’attribution des marchés publics à Marseille pose toujours question, tant les décisions suscitent des interrogations. On peut légitimement avoir des doutes sur le partenariat privé public concernant les écoles de Marseille. La présence dans la liste des marchands de sommeil d’un certain nombre d’élus pose aussi clairement cette question. Les mandatures Gaudin sont d’ailleurs à ce titre très emblématiques de cette dérive et de cette proximité entre le milieu des affaires et le milieu politique. On est en droit, lorsque l’on examine au trombinoscope, le profil de beaucoup de nos élus, de se poser la question de savoir si ces élus font de la politique pour faire des affaires, ou s’ils font des affaires pour faire de la politique ? La prolifération des projets immobiliers et la politique de pourrissement de l’habitat interpelle elle aussi sur cette même thématique. La loi ELAN risque d’ailleurs d’accélérer cet effet d’aubaine et aiguiser de nombreux appétits.  

Le népotisme est la pratique la plus tragi-comique de l’ensemble, tant elle est visible et absurde. Nous prétendons bâtir notre société sur le mérite et l’intérêt général et nous nous retrouvons souvent face à des responsables médiocres et incompétents et a des fonctionnements claniques. Même si elle prête souvent à rire cette pratique qui consiste à favoriser ses proches en termes d’avantages et de carrière est une entrave considérable au désir de politique que pourrait avoir nos concitoyens, tant elle est humainement blessante et injuste ! Par ailleurs cette consanguinité politique fait le terreau du clientélisme et de l’abstention. Et donne une image désastreuse de notre ville en termes de représentativité et de crédibilité. Je vous invite à revisionner le débat du 2ème tour des dernières municipales pour comprendre vers quoi nous mène cet ensemble de dysfonctionnements démocratiques.  

  En guise de conclusion de cette réflexion non exhaustive sur le défi du clientélisme il faut donc comprendre que nous sommes dans un combat qui dépasse le simple cadre légal. Le clientélisme le détourne déjà. Le combat est donc politique, culturel, économique et pédagogique.   

Il faut remettre en place, au moins à l’échelon de la ville, un programme d’éducation populaire doublé d’une campagne de sensibilisation sur ce qu’est la Démocratie et sur ce qu’est le clientélisme. En définissant clairement ce dernier comme étant une pratique de corruption illégale.  

Il faut que dans le cadre du financement public l’état oblige les organisations politiques à organiser des formations internes sur la thématique du clientélisme, en direction des adhérents et des élus.  

Dans le cadre des mesures d’urgence plus prosaïques il faut, à mon avis, étendre les préconisations d’Anticor sur le cumul des mandats et l’élargir au cumul des mandats et des fonctions simultanées ou successives : il faut se pencher sur la pratique qui consiste à nommer des élus à des hautes fonctions au sein des bailleurs sociaux.  

Au-delà de la transparence dans l’attribution des logements il faut remettre en question, ce privilège de l’ancien régime qui consiste à allouer au Maire d’Arrondissement ou de la ville un “quota à discrétion” de logements à distribuer. Tous les appartements distribués doivent être fléchés et octroyés en fonction des critères mis en place par les commissions paritaires.  

La même logique doit être appliquée à l’attribution des subventions aux associations. Il faut privilégier les bilans, l’activité et l’impact des associations dans leurs domaines de compétences et sortir de la logique des projets et de la course aux subventions qui mettent les acteurs associatifs dans une grande dépendance à l’égard des institutions et des élus qui siègent dans les commissions d’attribution.  

Il faut élargir la protection que confère la loi aux lanceurs d’alerte à l’ensemble des travailleurs sociaux. Si le clientélisme est un délit il faut pouvoir protéger les salariés des associations, des centres sociaux et les autres travailleurs sociaux qui subissent des pressions politiques visant à transformer leur outil de travail en relais électoraliste.  

Au sein des collectivités territoriales et des municipalités, toutes les embauches doivent être examinées et validées dans le cadre de commissions paritaires impliquant aussi des partenaires du monde associatif.   

L’attribution de ces emplois doit passer par des concours d’entrée, la compétence doit être l’unique préoccupation au moment de décider de l’attribution de ces emplois.  

Je reprends ici une proposition faite dans le cadre des états généraux de l’Outre-Mer et qui me semble aussi adaptée à la situation marseillaise :  “il faut interdire les embauches par les collectivités locales 3 ou 6 mois avant et après les élections sauf urgence avéré et seulement après appel à candidature et concours. 
Interdire les embauches des membres des familles des maires, adjoints au maire, membre du conseil régional ou général sauf à répondre à un appel de candidature et un concours local voir national dans le cas d’un besoin d’une compétence technique élevée. 
Si les postes clés d’une mairie doivent revenir à des fidèles du candidat à la mairie, différents de ceux qui sont en poste au moment des élections obligation de le faire savoir dans les tracts et affiches électorales en mentionnant les noms et futures rémunérations des personnes visées et mention également du sort des personnes en place et du coût qui sera généré par leurs évictions.”  

Toutes ces mesures n’auront de sens que si et seulement si nous comprenons que la gouvernance de la ville passe par ce préalable démocratique qui consiste à se débarrasser du clientélisme !  

 

Bensaada Mohamed                                     Marseille, le 14 Mars 2019 


Commentaires

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  1. christian Nochumsonchristian Nochumson

    Tres bon éclairage et bonnes reflexions. Lorsque les savoirs universitaires et les savoirs des acteurs de terrain coopèrent les resultats sont décuplés.

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  2. brimadubrimadu

    Des mesures basiques en fait. Une fois lues, elles apparaissent incontournables.
    Merci, enspérant également d’autres investigations dans ce domaine de la part de Marsactu.
    Le boulot d’Anticor est évidemment à soutenir par ailleurs.

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  3. Antoine de MeriaAntoine de Meria

    Contribution travaillée , comme les précédentes . Une de plus au catalogue.
    Un constat supplémentaire sur la fange dans laquelle un nombre certain de marseillais se vautrent et dont se délectent nos élus.
    Sous d’autres cieux l’on parle de la culture du bakchich , et bien ici ,c’est la culture du service rendu.
    Voilà résumé en six ligne le fonctionnement de cette ville . Bienvenu au Sud.

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