Panorama

Aux Etats-Unis, la procréation est un business comme un autre [Chicane #9]

Billet de blog
le 4 Déc 2018
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Aux Etats-Unis, le libéralisme économique s’applique à tous les domaines, y compris celui de la santé. Et le secteur de la procréation assistée, regroupé sous l’acronyme A.R.T. (pour Assisted Reproductive Technology), n’est qu’une industrie comme les autres. Près de 500 cliniques et laboratoires spécialisés à travers le pays se partagent un marché estimé, selon le cabinet BCC Research, à 3,6 milliards de dollars (3,1 milliards d’euros) en 2017. Un chiffre qui devrait atteindre 4,5 milliards de dollars (3,9 milliards d’euros) en 2022, soit une croissance annuelle de 4,6%. Selon les chiffres les plus récents du Center for Disease Control (CDC), 72 913 bébés sont nés aux Etats-Unis en 2015 grâce à ces A.R.T., ce qui représente environ 2% du nombre total des naissances du pays. Rapporté aux 186 157 cycles effectués par l’ensemble des cliniques, que ce soit avec des embryons frais ou congelés, cela donne un taux de réussite de seulement 39%.

L’offre de services de procréation proposée par ces cliniques est très variée : elle va de la simple fécondation in-vitro (FIV) à la sélection du sexe du futur bébé, en passant par la banque de gamètes ou les services de gestation pour autrui (GPA). Aux Etats-Unis, « une FIV classique coûte en moyenne 12 à 15 000 dollars » par cycle, nous explique Hank Greely, professeur à l’Université de Stanford (soit 10 400 à 13 000 euros), mais il est souvent nécessaire d’avoir recours à plusieurs cycles pour augmenter ses chances de procréer. Faire appel à une mère-porteuse est naturellement bien plus onéreux : les tarifs pratiqués dépassent généralement les 100 000 dollars (87 000 euros) pour un « package » complet, comprenant la rémunération de la mère-porteuse, les frais d’avocat, les assurances ou bien le suivi médical. En ce qui concerne la sélection du sexe, seulement une dizaine de laboratoires la propose, dont le plus célèbre étant le Fertility Institute du très médiatique Professeur Jeffrey Steinberg : il faut ajouter environ 5 000 dollars (4 400 euros) au prix d’une FIV.

En amont, le don de gamètes représente également un marché d’envergure. De « don » cela n’en a plus que le nom, car en réalité cette pratique donne lieu à des compensations financières importantes. Les donneurs de sperme peuvent ainsi être rémunérés jusqu’à 1 500 dollars par mois (1 300 euros) ; alors que pour le don d’ovocytes, la tarification est un peu plus complexe : si certains laboratoires proposent un montant fixe et limitent le nombre de dons, d’autres ne s’encombrent pas de telles contraintes. Par exemple, le Egg Donor Program, basé à Los Angeles, offre 8 à 10 000 dollars (7 000 à 8 700 euros) lors du premier don d’ovocytes, puis applique un taux croissant pour les suivants, en fonction des caractéristiques de la donneuse. L’ensemble des donneurs se retrouvent ensuite dans des catalogues mis à disposition des couples infertiles ; la tarification pour obtenir leurs gamètes sera établie selon leur profil : plus les caractéristiques qu’ils présentent seront recherchées (catégorie socioprofessionnelle élevée, haut niveau d’études, capacités athlétiques importantes…), plus leurs gamètes seront chers.

Un tel commerce laisse entrevoir deux mouvements dans les évolutions futures de la société. Le premier mène clairement à une accentuation du fossé entre les classes riches et les classes plus populaires : à la vue des tarifs prohibitifs appliqués, les plus fortunés pourront accéder facilement aux meilleurs gamètes, dont ils seront d'ailleurs eux-mêmes les fournisseurs, alors que les autres devront vivre à crédit et se contenter des gamètes les moins désirés. S’il n’existe pas véritablement d’étude sur l’origine socioprofessionnelle des demandeurs d’A.R.T., pour Hank Greely « il est admis aux Etats-Unis qu’ils ne sont pas excessivement pauvres. Dans beacoup de cas, voire la plupart, ce sont des proches de la mère-porteuse. Pour quelques personnes la FIV sera couverte par une assurance, au moins en partie ; mais le plus souvent, les patients devront payer l’intégralité du montant de leur propre poche ». Mais dans un second temps, si les techniques sont amenées à être de plus en plus abordables, peut-on légitimement penser, dans une logique bourdieusienne d’imitation des classes dominantes par les classes dominées, que certains modèles socio-économiques seront amenés à prédominer ? Auquel cas la société parfaite et uniformisée décrite par Aldous Huxley dans Le Meilleur Des Mondes deviendrait une réalité ?

Cette réalité n’est-elle d’ailleurs pas déjà un peu là ? Si dans la culture populaire de nombreux autres auteurs se sont alarmés des dérives eugénistes de certaines technologies, comme le film Bienvenue à Gattaca sorti en 1997, le Professeur Steinberg, lui, a décidé de faire de l’eugénisme son business principal. D’après le CDC, 89% de son activité en 2015 concerne des FIV avec sélection du sexe. Son laboratoire se targue même d’un résultat de 99.9% de bébés naissant avec le sexe désiré. Depuis peu, il propose même la possibilité de choisir la couleur des yeux, ouvrant ainsi la porte à un véritable marché du bébé à la carte. Le Docteur Steinberg est régulièrement attaqué dans la presse pour ses pratiques peu éthiques, mais il se défend en affirmant que cela fait des années qu’il exerce et que pour l’instant aucun mal n’est fait. Au contraire, il existerait une demande croissante pour le choix des caractéristiques de l’enfant. Le parfait exemple du libéralisme jusqu’au-boutiste.

 

Guillaume Allier

 

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