Alfons Alt au tableau

Idée de sortie
Journal Ventilo
22 Mar 2019 0

Une pieuvre, une pomme. Au Musée Regards de Provence, deux œuvres d’Alfons Alt ont rejoint l’exposition collective au titre facétieux L’Art mange l’art. Un juste prétexte pour aller retrouver l’artiste dans son atelier de la Friche et s’entendre conter comment — singulièrement — il écrit, avec la lumière, des images rehaussées de pigments qui se font portraits, deviennent tableaux… le cadre d’une révélation. 

Pieuvre, Alphonse Alt.

« Je ne suis ni photographe, ni peintre, et les deux à la fois. » Alfons Alt utilise une chambre grand format et recourt au principe technique appelé le résino-pygmentype pour réaliser ses photos. Ainsi préparées, les épreuves peuvent recevoir l’application des fameux pigments qui font tout le propos de l’artiste : « Ce n’est pas une histoire de photographie, c’est autre chose que je fais. Je parle plutôt pigment que photographie. J’amène ma photographie vers ce terrain là. En fait, c’est ça, ma vertu. » 

Pierre de lave, terre, ocre, turquoise, fougère fossilisée, sang de puce, suc de gastéropode, corne brûlée… au milieu des pots et des flacons, Alfons Alt, tout à sa peinture et penché sur sa pièce Mania Som, énonce ses principes en gestes légers, détachés : « Si c’était que vert, ce serait complètement emmerdant. Il fallait que j’ai une tension. Cet orange, là, c’est presque dédaigneux, c’est une trace pour bousiller le calme. Mais en même temps, ça donne une excitation, une vie. Je révèle. »

Il achève là sa trois mille huit cent troisième œuvre, laquelle est déjà enregistrée dans le répertoire raisonné qu’il nourrit chaque jour, en bon taxinomiste : titre, numéro, année, lieux d’exécution et d’exposition, catégorie (Bestiae, Humana, Orthus, Structura, Memoria… elles sont nombreuses parce que « grandes sont les amours » de l’artiste )… En quelques critères, il s’est assuré une navigation fluide dans ses collections. 

Pour Mania Som, la photo a été faite en 2005. Il a repris le négatif. « C’est un titre en portugais qui veut dire « La manie du son ». Quand j’étais dans la forêt amazonienne, ce qui m’a fasciné, c’est le son, Zzzzzzz, le vrombissement permanent de l’air. » C’est ainsi que l’on apprend qu’en devenant grand-père, Alfons Alt n’a trouvé d’autre solution que de s’immerger dans la forêt : « Ça m’a angoissé à mort et donc il a fallu que je me mette au vert. Pour oublier. J’étais prêt à tout, rencontrer une femme, me marier… Ça n’est pas arrivé. » Cette fuite a pris la forme d’une aventure dans la droite ligne de sa quête esthétique rémanente d’une image qui lui plaît. Guidé par Alberto, descendant de la tribu des Saramaka et étudiant au Suriname et aux Beaux-Arts de Saint-Laurent-du-Maroni, il a installé son campement dans un no man’s land guyanais à la frontière du Brésil. 

Chaque matin, à l’affût de l’image, il traversait la jungle, direction la rivière : « La jungle, c’est noir. Tu es dans l’absence de la lumière. Tu vas vers la rivière et d’un coup, tu as la lumière. Ombre/lumière ! C’est la lumière qui m’a guidé pour cette photo. Comme pour toutes les autres du reste. C’est le sens de ma pratique : « photos graphein », en grec, ça veut dire écrire avec la lumière. Mon maître, Jean-Pierre Sudre, disait que la photographie est un combat gestuel avec la lumière. De fait, écrire revient, au cours de chaque étape du développement, à mesurer la quantité de lumière qui touche ton support. Tu choisis les contrastes, c’est très graphique ; tu composes avec les valeurs et quand un mot n’est pas bon, tu en cherches un autre. Aujourd’hui, je le fais numériquement… »

Alfons Alt appréhende chaque sujet comme un territoire et avant que de le capter dans la chambre high-tech de son magnifique Lotus View en merisier, il fait minutieusement le tour du domaine, de tout le domaine : l’Histoire avec un grand H, les liens littéraires, les spécificités locales. « C’est la culture des formes qui me parle. Quand je traverse une contrée, je repère et puis je fais des recherches, je fabrique une culture autour de la chose que je voudrais photographier. »

Culture faite, il officie, il rend le culte, il se fait révélateur : « La photo, c’est le réel. Il y a un mystère. Moi, ce qu’on voit, je sais le traiter et je sais le nommer et je sais ce que ça veut dire. Je pense que j’ai le don du visible. Les images qui sont des énigmes m’inspirent : il faut détecter, interpréter et lire, apprendre à lire. Parce que comme disait Prévert, « Derrière les choses, il y a encore des choses. » À un moment je veux savoir ce qui est vrai, je cherche la vérité. »

À l’instar de ses maîtres, Jean-Pierre Sudre pour le noir et blanc, Jordi Guillumet pour les pigments, Alfons Alt a fait des émules dans l’art du bon usage des procédés anciens : le photographe Jean-Pierre Bernard, son ancien assistant Grégoire Oustry, ou encore Hakim Rezaoui, qui le recevra cet été en Algérie pour un workshop.

L’altotype, cette combinaison de photo et de pigment façonnée au long des ans par Alfons Alt, a encore tout un monde à conquérir. Jamais las, notre artiste poursuit sa quête esthétique, porté par le désir inassouvi de créer la révélation : « Ce n’est que ça, tous les jours. Je mélange tous ces pigments ensemble et il se passe plein de choses : le vert rencontre le bleu et je ne sais pas à l’avance ce que ça va donner parce que les pigments, ce ne sont pas seulement des couleurs, ce sont aussi des produits chimiques. Des fois, il y a des conflits entre les couleurs, et ça m’arrange. Je le provoque et c’est même au cœur de mon projet artistique. Je n’attends que ça. Je les fais combattre comme un combat de coq. Pour arriver à mes fins. Mais je n’ai pas abouti, j’ai encore de longues années devant moi et je n’ai pas envie de m’arrêter là. » Tant mieux !

Patricia Rouillard

L’Art mange l’art : du 21/03 au 12/10 au Musée Regards de Provence (Boulevard du Littoral, 2e). Renseignements. : 04 96 17 40 40 / www.museeregardsdeprovence.com

Pour en (sa)voir plus : https://altotypist.com/


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