Didier Bonnet, le « nettoyeur » jette l’éponge

Portrait
le 25 Mar 2017
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Pendant 15 ans à la tête de l'Adrets, Didier Bonnet a tenté d'installer un circuit court de nettoyage par et pour les habitants des copropriétés dégradées. Faute de soutien, cette association d'insertion par l'activité économique va disparaître. Avant de tirer un trait, Didier Bonnet fait le bilan et règle des comptes.

Mourad Radi et Didier Bonnet devant le terrain qu'ils ont créé au cœur de Kalliste.

Mourad Radi et Didier Bonnet devant le terrain qu'ils ont créé au cœur de Kalliste.

Exactement le genre de sujet qui agace la plume. Comment raconter une histoire de 40 ans elle-même enserrée de tant d’histoires croisées ? Une histoire des histoires qui contient la sienne dans le rôle de témoin, celle des quartiers Nord, des cités, sensibles, délaissées, de non-droit, ghettoïsées, ethnicisées, radicalisées (rayer la mention inutile) qui tiennent lieu de cadre et d’acteur principal.

Surtout, une histoire où se tiennent nouées une foule d’histoires d’habitants, de citoyens, de femmes et d’hommes, pris eux-mêmes dans ce nuage de mots qui gomme les identités et assigne à résidence. Au milieu, il y a Didier Bonnet. À côté de lui, Mourad Radi. Les deux hommes sont Les Nettoyeurs du film de Jean-Michel Papazian, diffusé sur France 3 en 2008.

Complices de 15 ans, ils se vouvoient toujours. Le premier a embauché le second. Puis le second a embauché le premier dans un curieux renversement de rôles. Les deux hommes donnent rendez-vous dans le bar du parc Kalliste (15e). Cette grande copropriété privée et dégradée cumule tous les adjectifs rayés plus haut. Des hommes masqués aux quatre coins, des joueurs de cartes dans le bistrot, de la misère et de la joie. Chaque nouveau venu serre la main des présents. Les deux hommes sourient mais ils célèbrent pourtant, ces jours-ci, un enterrement.

L’Adrets et « les bidonvilles verticaux »

En 2002, Didier Bonnet créait l’Adrets pour association de développement et de revitalisation économique des territoires sensibles. Avant cela, à l’orée des années 80, il a créé la régie de services Nord. Celle-ci avait pour cadre les trois cités sœurs de l’habitat social : Plan d’Aou, la Bricarde et la Castellane. 13 ans plus tard, l’Adrets se concentrait sur les copropriétés dégradés présentées à l’époque comme des « bidonvilles verticaux ».

L’objet en était simple : permettre aux habitants d’acquérir un emploi en travaillant directement sur leur lieu de vie en en assurant le nettoyage. Cela s’appelle de l’insertion par l’activité économique, jadis de l’action sociale participative. « Faire avec, par et pour les gens », résume Didier Bonnet.

Dissolution d’association

Quinze ans plus tard, ce dernier jette l’éponge. Dans quelques jours, l’association sera officiellement dissoute. « Heureusement, j’ai réussi à faire en sorte que Mourad Radi soit embauché par une société de nettoyage qui intervient sur la cité. Elle reprend aussi une femme de ménage qui travaille pour nous à Félix-Pyat », se félicite l’ancien directeur de la structure. Ils étaient sept en tout à travailler encore pour l’Adrets. « Un seul reste sur le carreau, admet Michel Peraldi, anthropologue et président. Parce que nous sommes passés par une liquidation judiciaire, cela lui assure l’équivalent d’un an de salaire le temps de trouver un nouveau boulot. Les autres salariés ont quasiment atteint l’âge de la retraite et devraient y arriver tranquillement. » Pas trop de casse sociale.

Alors pourquoi donc en parler ? Pourquoi Didier Bonnet élève-t-il la voix pour raconter cette histoire, son histoire, dans le brouhaha du PMU où la fumée des vapoteuses croise celle des pétards ? Pourquoi la raconter dans la discordance générale de la campagne présidentielle ?

Réponse chorale

« Parce que si nous sommes là, c’est parce que nous n’avons jamais fait passer nos ambitions avant nos convictions, formule Didier Bonnet. Notre conviction est qu’il était possible d’associer les gens à la gestion de leur lieu de vie en leur apprenant un métier avec un vrai contrat à la clef. » Partir de la base, du terrain de là où vivent les gens et où ils peuvent travailler, voilà la conviction partagée.

« Parce que ce n’est pas avec les plans Marshall qui marchent mal qu’on résout les problèmes, rigole Mourad Radi qui a grandi à Kalliste avant d’y travailler. Nous ne sommes pas des indiens, mais des iciens, des gens d’ici. Mes enfants et petits enfants sont nés ici. C’est mon pays. Nos parents sont venus ici et nous avons appris à lire et à écrire. Nous avons la carte d’électeurs. Je n’ai pas à m’intégrer ou à m’assimiler ».

« Parce que cela décrit très justement la thatchérisation de l’action sociale dans les quartiers, cette pénalisation de la misère dont parlait le sociologue Loïc Wacquant, analyse Michel Peraldi, en coiffant sa casquette de sociologue. Jusqu’à présent, la politique de la ville continuait à financer les associations qui travaillaient dans les quartiers parce qu’il y avait la crainte de l’émeute. Désormais, les trafics tiennent la place et électoralement le Front national a également fini par arriver en tête dans ces territoires. Il n’y a donc plus lieu de financer si ce n’est quelques danseuses. Or, nous n’avons pas une formation de danseuses mais de balais. »

La danseuse et les soutiers

Jeu de mots mis à part, la métaphore décrit l’appétit de nouveauté qu’a dû affronter le président et son directeur dans sa recherche de financements. « Tous les ans, nous devions nous réinventer pour donner à voir la nouveauté qu’attendaient les élus et techniciens pour gratter treize sous espagnols. Les politiques et les technocrates qui ont en charge la politique d’action sociale sont dans un logique de valorisation. Ils cherchent des danseuses. Les soutiers qui font chaque année la même demande de subvention pour la même activité les ennuient. »

Toute cette histoire tient encore comme le génie dans sa bouteille en deux petits mots : le « mieux-disant social ». Par ce service fait par et pour les habitants, l’Adrets apporte aussi une ressource, un emploi mais aussi une forme de régulation sociale qui doit être financée par de l’argent public.

Le labo du Cerfise

Dans les années 80 où cette histoire commence, les acteurs sociaux ne parlaient pas encore ainsi. Jeune anthropologue militant, Michel Peraldi travaillait avec Michel Anselme dans les cités d’habitat social au sein du Cerfise, le centre études recherche formation institutionnelle Sud-Est. Ensemble, ils essayaient d’inventer une nouvelle façon de travailler avec les habitants. Cela passe par l’invention à Marseille comme à Meaux d’un nouvel outil baptisé « régie de quartier ». « La première est née aux Flamants. À l’initiative du Cerfise d’Anselme et Peraldi. Déjà, à l’époque, les logeurs sociaux avaient du mal à assurer le nettoyage de ces cités. L’idée était d’insérer par l’économique, donner du travail tout en permettant aux gens de prendre en main leur lieu de vie », raconte Alain Fourest, à l’origine de la politique de la ville à Marseille et précieux témoin.

Didier Bonnet débarque à ce moment-là. Titulaire d’un CAP menuisier, il a plongé dans l’action sociale en arrivant à Marseille dans « la parenthèse heureuse » des années 80. Il travaille notamment à l’Areat, qui gère les aires de transit des gens du voyage. « Ils venaient de La Renaude », se souvient Peraldi qui voit l’escogriffe chevelu et déjà « un peu grande gueule » arriver aux Flamants (14e). De là, il essaimera le modèle « régie de quartier » vers d’autres cités plus au Nord où le Cerfise est implanté. La régie de services Nord Littoral s’y développe avec succès. Le modèle est repris ailleurs, les régies fleurissent dans toute la France, une fédération se crée. Bonnet en est.

Le Far West et les enveloppes

« Il faut se souvenir qu’à l’époque, ces trois cités, c’était le Far west. C’était plus feutré qu’aujourd’hui mais le trafic existait déjà, sans les kalachnikovs, mais avec les flics qui touchaient leur enveloppe, raconte Bonnet. Ces questions là mises à part, notre volonté était d’emblée de jouer dans la cour des grands : l’association fonctionnait comme une entreprise, fiscalisée comme telle, les gens étaient en CDI avec des contrats de droit commun. » Cela n’empêche pas les heurts et les dérives. Les logeurs sociaux regardent d’un œil circonspect ces acteurs d’un genre nouveau, mi-social, mi-privé, avec des militants aux commandes. Les petits entrepreneurs qui tenaient les marchés de nettoyage crient à la concurrence déloyale. Certaines régies prêtent le flanc aux critiques. La régie Nord non.

La grande fierté de Didier Bonnet, son créateur, est d’avoir réussi à passer la main, « même s’il m’a fallu treize ans plutôt que dix ». Ce sont des habitants qui reprennent le bébé. En quittant les cités HLM avec le siècle qui file, il choisit le plus difficile : les copropriétés dégradées. Avec en tête Félix-Pyat, le Parc Bellevue, le fameux bidonville vertical qui, en 2002, n’est pas encore visé par un plan de sauvegarde. Avec l’Adrets nouvellement créée, Bonnet s’attaque aux monceaux de déchets que les habitants jettent directement par la fenêtre. Il attire à lui les médias pour mieux dénoncer les marchands de sommeil et l’inertie des pouvoirs publics. « Même s’il s’en défend, Didier Bonnet est quelqu’un de charismatique, une grande gueule qui sait tenir sa boutique mais qui dit les choses directement, ce qui indispose parfois », résume Fourest.

« Pas un pipoteur »

L’intéressé n’aime pas l’expression. « Une grande gueule n’a que de la bouche. Moi, je ne suis pas un pipoteur, un flagorneur ». « L’abbé Pierre des quartiers Nord ? Bernard Tapie ? Tommy Lee Jones ? », essaie Mourad Radi. Didier Bonnet rigole. Cette réputation de grande gueule lui colle à la peau. Elle transpire dans le film Les nettoyeurs où déjà Mourad Radi tient l’un des premiers rôles.

À force de l’ouvrir, de dire haut et fort là où les copros dysfonctionnent, Didier Bonnet finit par se faire entendre en haut lieu et par se faire beaucoup d’ennemis aussi. Sa voix porte. « Je fréquentais la jet-set et le lumpenproletariat, sourit-il. Mais je n’arrivais pas à faire comprendre, même après les émeutes de 2005, que si on ne s’occupait pas de ces quartiers, ils allaient exploser. En réalité, ils n’ont rien fait. À Marseille, comme ailleurs, c’est la politique du pourrissement qui tient lieu de politique sociale. On préfère ethniciser les problèmes sociaux que de chercher à les régler ».

Là où il pense pouvoir essaimer son modèle dans toutes les copropriétés, il se heurte aux syndics véreux, aux marchands de sommeil, « à ces quartiers balkanisés » où tout le monde cherche le moins-disant économique plutôt que le « mieux-disant social ». Faute de développement, l’Adrets tourne en rond avec une trésorerie exsangue. Pour continuer de faire vivre la structure, Didier Bonnet se coupe la tête et procède à un licenciement économique. « Sauf que j’ai merdé avec les papiers et j’ai dit que j’occupais un rôle de direction », soupire le directeur. Refus de prise en charge, Didier Bonnet se retrouve au RSA durant plusieurs mois. Cela lui permet de travailler bénévolement. Puis de se faire embaucher par l’Adrets en emploi aidé.

Derrière le terrain de jeux d’Adrets, le bâtiment H promis à la démolition depuis des lustres.

« C’est moi qui me suis retrouvé dans la situation d’aller négocier à Pôle emploi pour faire embaucher mon ancien patron », se souvient Mourad Radi. L’homme est son alter ego professionnel. L’esprit droit, l’éthique plus que la politique en boussole. « Moi à Kallisté, j’y ai grandi, j’ai rejoint l’Adrets pour lancer l’espace polysports [L’espace sportif et ludique édifié par l’Adrets au coeur de Kallisté, ndlr]. Pourtant, j’avais un beau boulot, bien payé, comme ouvrier dans l’industrie. Mais là je pouvais donner aux jeunes ce que je n’avais pas eu. » Il intègre la structure et grimpe les échelons. Reconnu comme un des « nettoyeurs de l’Adrets ». « Sauf que si tout le monde nous connaissait, le film ne nous a pas ouvert un seul marché », souffle Didier Bonnet. Faute de perspective de développement, il a fini par lâcher l’éponge, sans lâcher ceux qui l’ont accompagné depuis des années mais avec de la colère au cœur.

Dans quelques jours, la métropole va voter un nouveau plan de sauvetage des copropriétés dégradées, annoncé depuis des lustres. Une perspective qui ne fait pas baisser cette colère, bien au contraire. « En France, on préfère construire des cathédrales de matière grise où tout le monde se paie à chaque étage du mille-feuilles plutôt que de privilégier le circuit court, la solution venue d’en bas », souffle-t-il.

Derrière le bistrot où le brouhaha ne faiblit pas, Didier Bonnet et Mourad Radi peuvent se satisfaire de voir leur terrain de sport toujours debout. Avec, là-haut, en vigie, le bâtiment H promis à la démolition depuis plus de dix ans. Lui aussi est toujours debout face à la mer en attendant qu’un jour des villas ne le remplacent.

Pour aller plus loin, la suite des Nettoyeurs de Jean-Michel Papazian :

 

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