À Saint-Jean, le gardien du fort a perdu les clefs

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le 7 Juin 2013
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Avec sa longue silhouette dégingandée, sa casquette vissée bas et son air un peu penché, Bernard Orlicky sort tout droit d'un film de Tati. Il se tient à la porte et agite son long bras quand il voit arriver le visiteur attendu. Il annonce à l'agent de sécurité, en costume siglé Onet qu'il est occupé et ne doit pas être dérangé. Son badge affiche le titre d'agent de maintenance mais depuis 29 ans, il est le seul et unique gardien du Fort Saint-Jean. Il y passe ses jours et ses nuits dans un petit appartement. "J'adore la vue que j'y ai : le rocher de poudingue qui soutient la galerie des officiers, l'allée des canons et la petite chapelle qui est ma préférée".

Pour l'heure, il invite le visiteur à prendre place "au soleil" sur un des bancs en bois qui habillent la cour de la commande au coeur du fort Saint-Jean. "Cela a beaucoup changé, ici. Y avait pas tout ça. Il y avait de la boue et des herbes folles. Je le sais, quand je suis arrivé, mon premier boulot a été de tout nettoyer. Après ça a servi de parking pendant des années". Désormais, la cour est pavée de frais. Des équipes s'affairent encore à poser des diodes au sol. "Ça clignote la nuit. Je n'ai toujours pas compris l'intérêt". Les ouvriers passent, les touristes défilent le nez en l'air et, de temps en temps, un homme ou une femme, le plus souvent badgé salue "Nanard". "Ici, tout le monde me connaît mais, la plupart du temps, je ne reconnais personne", résume-t-il.

Une jeune brune aux lunettes rouges vient déposer un baiser sur la casquette. "Ça va la star ?". Toute cette agitation n'est pas pour déplaire à l'intéressé. Un seul point noir l'indispose : il a perdu ses clefs. "Avant, c'est moi qui les avait toutes. Maintenant ce sont les gars d'Onet qui les ont. Et puis y en a un paquet. Toutes les portes en ont". Un gardien sans clefs s'en trouve amoindri. On sent poindre en lui une once de regret. Il balaie cela comme un moucheron insistant, préférant répéter en mantra :

"Y a pas à tortiller. Tout le monde m'aime bien. Va savoir pourquoi. Peut-être parce que quand je croise quelqu'un de patibulaire, j'essaie de le rendre bulaire".

Lui, quand il n'aime pas, par exemple une des nouvelles réalisations qui donnent une seconde jeunesse au fort Saint-Jean, il fait "hrm, hrm", croise les doigts et dit "j'adore". Dans le classement de tête de ces "doigts croisés", il y a l'habillage de cuivre façon "tour" de l'ancien bâtiment (en béton moche) du Département des recherches archéologiques sub-aquatiques et sous-marines (Drassm) "hrm", le toit en tôle de l'ancienne chapelle "hrm", les nouvelles plantations d'arbres nains sur les hauteurs du fort, deux fois "hrm" et "là, vous voyez pas mes doigts, planqués dans mes poches". En revanche, Bernard Orlicky a les deux mains posées à plat sur les cuisses pour dire qu'il aime beaucoup les réalisations des deux architectes du Mucem et du fort Saint-Jean, Rudy Ricciotti et Roland Carta. "Il a beau être moderne, le Mucem, il a de la gueule. Il ne dérange pas Marseille. Contrairement à ce truc blanc qu'ils ont foutu à côté. Ça, franchement, j'aime pas et pas besoin de croiser les doigts".

"Avis de vacance"

Dans ce fort, Bernard Orlicky y a débarqué voici 29 années sur la double foi d'un malentendu et d'un coup du sort. Après avoir bourlingué de petit métier de cariste à Carrefour à garçon de salle en passant par guide de promenade à cheval, l'homme s'est retrouvé jardinier du château de Saint-Germain-en-Laye au mitan des années 1980 "à deux mois de la titularisation". Il part alors à Marseille où il avait des habitudes vacancières du fait de la présence ancienne de ses grands-parents. "Comme d'habitude j'allais pêcher aux pierres plates, à l'entrée du port, quand j'ai vu que la porte du fort était ouverte avec un gars en smoking à l'entrée. Et je vois une plaque monument historique. Tiens, ça peut m'intéresser. Je rentre et le gars me montre un bureau au fond de la cour. Là, un autre gars me demande si je viens pour un avis de vacance. Je lui réponds que je suis déjà en vacances. On s'était mal compris". Il lui faut un rien de temps pour passer d'un monument historique à l'autre. A Saint-Jean, il entre au service du Drassm et découvre les pierres du fort qu'il n'a plus quitté.

Il y fait un peu de tout : de la maintenance, du transport d'amphores, l'accueil de la presse et des nombreuses équipes télé. Et puis du gardiennage, son grand oeuvre. "J'ai toujours fait mes rondes de nuit toutes les deux heures, hiver comme été. On me disait : ça sert à rien, y a les alarmes. Mais ces machins, ça marche jamais". Il a à son actif quelques bagarres avec "des loubards" venus chaparder quelques pièces archéologiques, parfois même à la voiture bélier. Il ne compte que des victoires, grâce à son courage intrépide et quelques prises d'arts martiaux qu'il cultivent depuis son enfance au Vesinet.

"Je me ferai enterrer là, verticalement"

De ce bassin parisien natal, il a conservé la gouaille pointue. D'ailleurs, il n'est toujours pas marseillais. C'est le fort qu'il habite et ne quitte jamais, même pour les vacances. "Le week-end, je pars voir ma mère en maison de retraite à Sainte-Marthe mais au bout de quelques heures, je tourne, je vire, je suis nerveux. Le fort me manque, les vieilles pierres, je ne saurais pas l'expliquer". Ses pierres préférées jouxtent la vieille chapelle. Un tas de moellons figés dont on a du mal à imaginer la destination initiale et où il dit avoir trouver un squelette "sans doute de la grande Peste". Surtout ne pas compter sur lui pour alimenter une quelconque légende du fort et de ses fantômes. A peine évoque-t-il le tunnel qui fait le tour du Fort et que les autorités ont fini par condamner. Pas de pestiféré errant, ni de soldat du roi pantelant.

Pourtant l'homme ne rechigne pas au mysticisme. Se dit bouddhiste solitaire, porte bracelet à têtes de mort et chapelet autour du cou. Mais il s'agit là d'une quête intérieure qui n'appelle pas de commentaire. Il ne plonge pas plus ses yeux dans la grande bleue. "Au bout d'un moment, on ne la voit plus". Pour le président Hollande, c'est un peu pareil. "Je suis resté coincé à l'extérieur. Les flics ne voulaient plus me faire entrer, après 29 ans passés ici. Une fois que j'ai réussi à entrer, ils m'ont cloîtré chez moi". Il n'en garde pas rigueur lui qui a vu passer Sarkozy et Filippetti. 

Ne parlez pas à Bernard Orlicky de retraite. À 63 ans, il a déjà prolongé de trois ans et projette de le faire à nouveau : "j'ai le droit". Et si on le pousse vraiment dehors, il ira à la maison de retraite s'occuper des vieux ou jardiner comme il l'a fait dans ses jeunes années. "Et puis après, s'il y a moyen, je me ferai enterrer là, verticalement". Il frappe la muraille près de l'entrée. À l'endroit où il rêve d'ériger sa guérite d'éternel gardien.

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Commentaires

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  1. Franck Arrighi Franck Arrighi

    Parlez nous plus souvent de personnes comme ce monsieur. Ces tranches de vie là m’intéressent plus que la vie de nos politiques cumulards.

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  2. poalagratter13 poalagratter13

    Un peu de Depardon urbain dans ce portrait, la rudeur campagnarde en moins. Joli.

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  3. Loustal Loustal

    Joli papier !

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  4. nanette nanette

    j’ai le plaisir de le connaître depuis dix ans, époque des Voiles du Vieux port au pied du Fort… il avait “autorisé” les journalistes à monter dans la tour du Roy René pour la première fois… je l ai retrouvé avec beaucoup d’émotion ce matin, toujours gouailleur et matois! je l adore!!!!!!

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  5. jml13 jml13

    Très bon “sujet”, et merci pour l’excellent portrait !

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  6. La voix de son gardien La voix de son gardien

    C’est ce monsieur qu’on aurait du consulter avant d’autoriser la verrue architecturale de la Villa Meditérannée ou autre Cerem et laisser ce bâtiment venir gâcher la perspective du fort et du J4 !

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  7. Anonyme Anonyme

    excellent ce mr NANARD c’est QUELQUN ;

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  8. piteas piteas

    la légion d’honneur pour nanard

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  9. Anonyme Anonyme

    Avec Nanard, Y a pas de lézard!
    Quatre ans que je l’ai rencontré, avec son chien Zoy. surveillant le Fort St Jean, alors en friches, pour protéger le patrimoine de MARSEILLE, lorsque l’avenir de ce lieu n’était pas très clair.
    C’était l’époque de la tour en bois.
    Mesdames et Messieurs de l’association de configuration du MUCEM, ne le lachez pas! Et prenez le en photos pour l’expo de 2063 du cinquantenaire du MUCEM: La figure emblématique du MUCEM, c’est lui!

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  10. Marie Marie

    Nanardest adorable, toujours là pour aider puis toujours des phrases pour faire rire: ” avec nanard pas de lézard, jamais de retards!”

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