À Saint-Barthélémy, le McDo « réquisitionné » devient un pivot de l’aide alimentaire

Reportage
le 21 Avr 2020
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L'ancien McDonald's de Saint-Bathélémy (14e) sert depuis 15 jours de plateforme de distribution alimentaire en temps de Covid-19. "Réquisitionné" par des anciens salariés et par le Syndicat des quartiers populaires de Marseille, il réceptionne les dons et redistribue sous forme de colis alimentaires.

Livraisons de denrées alimentaires à l'ancien McDo Saint-Barthélémy le 16 avril 2020. Photo : PID

Livraisons de denrées alimentaires à l'ancien McDo Saint-Barthélémy le 16 avril 2020. Photo : PID

À l’heure du Coronavirus, on ne s’embrasse pas, on garde ses distances. Effusions et bonne humeur sont tout de même là. « Ho, tu fais le french doctor en portant tes sacs de riz ? », lance Salim Grabsi du Syndicat des quartiers populaires de Marseille (SQPM), à un homme qui décharge le coffre d’un monospace. Entre militants d’associations de solidarité, de collectifs d’habitants et anciens salariés du McDonald’s Saint-Barthélémy on se connait de longue date.

Depuis début avril, le restaurant, situé au milieu des grands ensembles du 14e arrondissement fait l’objet d’une « réquisition citoyenne » pour le transformer en plateforme de la solidarité alimentaire, sans l’accord de Mac Donald’s France. « On a tout ce qu’il faut ici, deux chambres froides, les espaces de stockage, le drive », expose Kamel Guemari, le leader syndical d’un long combat qui n’a pas permis de conserver le restaurant dont la firme et son franchisé ne voulaient plus (lire notre article sur l’issue de cette lutte). En décembre, le tribunal de commerce a placé le restaurant en liquidation judiciaire. Depuis des mois déjà, la petite bâtisse emblématique de la marque au M jaune a pris des airs de bastion politique, abritant d’abord les rassemblement des salariés, puis des réunions citoyennes en vue de la campagne municipale, et même les vœux du député Jean-Luc Mélenchon en janvier dernier.

« Réquisition citoyenne »

Au moment où Marsactu rend visite au McDonald’s Saint-Barthélémy, ce jeudi 16 avril, Salim Grabsi déplore une absence de réactivité et de réponses suffisantes des pouvoirs publics, à la hauteur des difficultés des personnes précaires qui ne peuvent plus subvenir à leurs besoins à cause du confinement. « On a réquisitionné parce qu’il y a une forme de non-assistance à personnes en danger », clame-t-il.

De semaine en semaine, les volumes qui transitent ici à destination des quartiers Nord se font toujours plus importants. Du lundi au samedi, 12 tonnes de vivres et de produits d’hygiène ont été distribués la première semaine, puis 20 tonnes la semaine suivante. Pour cette troisième semaine d’avril, les bénévoles envisagent la livraison de 3000 colis alimentaires contribuant à aider environ 10 000 personnes selon leurs estimations. Salim Grabsi se demande si le dimanche ne va pas être ajouté aux jours d’activité tant la demande est forte et en constante augmentation. « J’ai peur que l’on ne puisse pas répondre à toutes les demandes, de laisser des gens sur le côté de la route sans manger », s’inquiète-t-il.

Kamel Guemari charge des colis alimentaires pour le Plan d’Aou (15e). Photo : PID

Les dons de la Banque alimentaire, d’associations ou encore de particuliers arrivent par l’entrée des livraisons. Les produits sont reconditionnés en colis alimentaires avant de repartir à destination d’une trentaine de quartiers identifiés. Chaque quartier reçoit une livraison une fois par semaine, coordonnée par une personne référente.

« Le vrai souci c’est la justice sociale »

Djamila et Rania viennent d’Air-Bel (11e) les bras chargés de cabas de commissions, des contenants indispensables pour accueillir les colis. Ils font partie des dons acceptés ici. Elles animent chacune une association de locataires. « Entre les gens qui ne peuvent plus travailler au noir, les parents qui doivent payer le repas du midi des enfants qui mangent normalement à la cantine et les personnes isolées, on aide plus d’une centaine de personnes, développe Djamila Haouach. La solidarité se fait entre pauvres. On se cotise pour acheter à manger, payer des loyers… » À ses côtés, son amie Rania ne décolère pas : « le vrai souci c’est la justice sociale. En 2020 en France, sixième puissance mondiale, il faudrait que tout le monde mange à sa faim. C’est le minimum syndical ! »

Un utilitaire s’arrête au drive. Il est conduit par Amandine qui travaille au centre social du Plan d’Aou (15e). « Heureusement qu’il y a le SQPM parce qu’on galère avec la Banque alimentaire et les institutions qui ne répondent pas », nous dit-elle, juste avant de mettre un masque en tissu au motif floral que lui offre Salim Grabsi. « Cousu main par Yamina et Céline du groupe de la Busserine », présente-t-il fièrement. « Des colis pour 100 familles, c’est toi qui bat le record », ajoute-t-il en guise de top départ du chargement. De part et d’autre de la fenêtre du drive, une chaîne s’improvise pour remplir le véhicule. Parce que les paquets ne sont pas empilés pour éviter que leur contenu ne s’écrase, Amandine devra revenir pour un deuxième voyage.

Amandine (à la fenêtre) vient chercher 100 colis alimentaires pour le Plan d’Aou (15e). Photo : PID

Pendant ce temps là, avec son téléphone, un visiteur de l’après-midi fait un Facebook live pour inciter à donner à une cagnotte, ouverte en ligne par les organisateurs du lieu. En une semaine, elle a atteint 12 000 euros qui serviront à l’achat de denrées. Le riz livré ce jeudi à été acheté à un grossiste. « Il nous a fait le prix de gros moins 10% », se satisfait Lakdhar, au volant de la voiture venue livrer un peu plus tôt. Ce Vitrollais fait partie de La maraude du cœur qui organise habituellement des distributions devant la fac Saint-Charles. Celles-ci sont pour l’heure interdites par les autorités car considérées comme point de rassemblement contribuant à la diffusion du Covid-19.

« No Covid zone »

Au McDonald’s Saint-Barthélémy on ne transige pas avec les mesures sanitaires. « No Covid zone », prévient une affiche qui décline six règles à respecter, scotchée sur la vitre de l’entrée de la salle de restaurant. « Y a assez de produit, ça sent la piscine », dit dans un éclat de rire une quadragénaire, tout en mettant les semelles de ses chaussures dans deux plateaux remplis de javel juste après avoir franchi la porte.

Après ce pédiluve, elle est invitée, comme tous les visiteurs, à se frictionner les mains au gel hydroalcoolique et à revêtir masque et gants. « Des militants hospitaliers sont venus nous expliquer comment bien mettre en place les gestes barrières. On ne reste pas à plus de dix à l’intérieur, précise Salim Grabsi. On refuse des bénévoles malgré beaucoup de sollicitations. Mais on n’a pas le choix pour maintenir les distanciations de sécurité ».

Des mesures « No Covid zone » à l’ancien McDo Saint-Barthélémy. Photo : PID

« Venez comme vous êtes », c’est McDo qui nous a vendu ce rêve et c’est nous qui l’avons réalisé »

Entre désespoir social et espérances collectives, les bénévoles du McDonald’s Saint-Barthélémy veulent croire à une suite de leur activité solidaire du moment. « Même si on a juste espoir que ça s’arrête, parce que voir autant de détresse chez les gens c’est insupportable, ce fonctionnement devra rester le même après. Il faut une plateforme comme ça », affirme Salim Grabsi. Kamel Guemari place son action en hommage à un salarié d’un McDonald’s de Hyères (Var), menacé en 2015 de licenciement pour avoir donné régulièrement son repas prévu sur son lieu de travail à un sans-abri.

« Ce qu’on souhaite, c’est de continuer à tendre la main, exprime le syndicaliste. Continuer à être un ascenseur social. Continuer à être la place du village. »Venez comme vous êtes », c’est McDo qui nous a vendu ce rêve et c’est nous qui l’avons réalisé ». Ici, il aimerait « un resto à but non lucratif pour la réinsertion, où les salariés et les gens du quartier prendraient les décisions. Les bénéfices serviraient à aider les SDF ». D’ailleurs ce soir-là, une centaine de burgers, qui viennent d’être préparés, sont remis à une maraude du centre-ville pour être donnés à des personnes sans logis. Kamel Guemari aimerait y ajouter un masque pour chacun. « Si tout va bien, on pourra les mettre la semaine prochaine ».

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Commentaires

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  1. Happy Happy

    Bravo à eux. Mais la justice sociale mérite bien un « e », surtout en intertitre. 😉

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    • Julien Vinzent_ Julien Vinzent_

      C’est corrigé merci !

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Mais que fait la police ?….Cette requisition n’est pas legale ? Ah, ils ont conscience que cette action est majeure pour les habitants de Marseille ? Qu’elle sauve des vies et peut eviter une explosion des « quartiers » ?
    Bravo vraiment à tous ces bénévoles, il nous faut tous les aider, d’une façon ou d’une autre.
    La solidarité il n’y a que cela qui nous sauvera.
    Shame on the Gaudin circus company !

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