Limitrophe de Marseille, Plan-de-Cuques fait partie des communes carencées en termes de logements sociaux. Sous la pression de l'Etat, des constructions sont en cours, au grand dam de la population. Entre collines et résidences pavillonnaires, Marsactu a sondé élus et habitants.

La poussière vole, soulevée par les engins de chantier, tandis que les grues élancées défient les contreforts voisins du massif de l’Étoile. La rivière du Jarret traverse Plan-de-Cuques de part en part, cette commune vallonnée et boisée limitrophe d’Allauch et du nord-est de Marseille, avec laquelle elle entend ne rien partager. Plan-de-Cuques veille jalousement sur ce qu’elle nomme son identité villageoise, menacée, croit-elle, par la loi SRU.

Celle-ci lui impose d’atteindre un taux de 25% de logements sociaux d’ici 2025. Avec ses 7,40% en 2014 – la municipalité prétend aujourd’hui être rendue à 9,4 % – et un déficit de logements sociaux estimé à 812, Plan-de-Cuques présente une carence notoire. Face à un comportement jugé “récalcitrant”, le préfet a pris un arrêté contre elle le 11 février dernier ainsi que contre Mimet et Eguilles. Il lui permet d’exercer sur certains secteurs son droit de préemption et de délivrer des permis de construire à la place du maire.

jeanpierrebertrand
Le maire Jean-Pierre Bertrand

Deux mois plus tard, le préfet a abrogé l’arrêté, prêt à signer un contrat de mixité sociale adopté à l’unanimité en conseil municipal fin mars. Mais le maire Jean-Pierre Bertrand (divers droite) cultive le flou sur les terrains concédés, éludant la question posée carte en main de leur localisation. Dans son bureau, l’édile au pouvoir depuis 27 ans se défend âprement, tant la pilule a eu du mal à passer. “On nous dit que nous sommes de mauvaise foi, mais ils ont du mal à le prouver. Quand j’ai appris que le préfet voulait prendre la main, j’ai été soulagé”.

Son argument, avancé depuis des années, tient à une surface urbanisée ou urbanisable limitée à 2,9 km² (sur 8,5 au total) par des espaces boisés, classés ou inondables. Un constat partagé par l’élu d’opposition Laurent Simon (LR) qui tance tout le même son rival droitier : “En 16 ans, depuis la mise en place de la loi SRU, on n’a clairement pas joué le jeu. Il n’y a pas eu de politique d’acquisition foncière volontariste. Mais il ne faut pas se leurrer, on n’atteindra jamais les 25%”.

“Une densité comparable à Manhattan”

Sans craindre l’exagération et en communicant aguerri, le maire poursuit son plaidoyer sur le risque de surdensification : “Actuellement 12 000 habitants vivent sur cet espace. Si on atteint les objectifs de l’État, on arrive à 27 000 habitants, soit 9 533 habitants par kilomètre carré, une densité comparable à Manhattan”. La réalité est moins arrangeante, sauf à confondre Manhattan et New York, et surtout à adhérer à une base de calcul audacieuse pour Plan-de-Cuques…

densite

Autre point de comparaison largement utilisé, notamment lors du conseil communautaire de décembre 2015 et dans un entretien avec La Provence : São Paulo, ses 11,3 millions d’habitants et ses favelas. Insidieusement, le discours infuse auprès des administrés. Au bout d’une ruelle serpentée, devant leur terrasse qui domine le quartier, un couple de cinquantenaire envisage de déménager quand l’heure de la retraite sonnera. Tant pis s’ils sont Plan-de-Cuquois depuis 27 ans.

C’est la grande mode, le brassage, la mixité sociale. Sauf que ça ne se passe pas bien. Dans les écoles, les enfants se battent, puis les parents. Et puis on n’a pas la place de toute façon. Il faut des routes, des infrastructures, des écoles en plus ! J’ai lu dans la Provence qu’on allait atteindre la densité de São Paulo ! Le maire n’est pas d’accord pourtant !

Délaissant gratte-ciel et caïpirinhas pour poursuivre son argumentation, Jean-Pierre Bertrand intègre ensuite Plan-de-Cuques dans les quartiers Nord de Marseille. “La ville est déjà très encombrée. À côté de la commune, les 13e, 14e et 15e arrondissements de Marseille sont les plus peuplés, ce qui rajoute à la ghettoïsation. On concentre tous les logements sociaux dans cet espace sous prétexte que la loi SRU s’applique à l’échelle des communes uniquement”.

Dans une lettre adressée début janvier au Premier ministre Manuel Valls, l’élu ne disait pas autre chose : “Plan-de-Cuques fait partie des quartiers nord de Marseille géographiquement. […] On ne peut s’interdire de penser que l’espace formé des 13e, 14e et 15e arrondissements auquel s’ajoute Plan-de-Cuques, est suffisamment doté, certains d’ailleurs n’hésitent pas à dire anormalement doté, surtout lorsque l’on connaît les conséquences d’une telle surdensification”.

 

plandecuques1À ces arguments s’ajoute celui du manque de ressources de la ville, “qui ne possède pas d’entreprises et reste l’une des plus pauvres de France” insiste le maire avec aplomb. Il ajoute qu’elle est aussi “la plus pauvre financièrement du département”. Une difficulté supplémentaire dans la mesure où de nouveaux logements “induiraient des investissements supplémentaires en infrastructures” (écoles, crèches, équipements sportifs…), s’inquiète-t-il. Bémol de taille à cet argumentaire : il s’appuie sur les ressources budgétaires de la commune et non les revenus des habitants. À titre de comparaison, le taux de pauvreté à Plan-de-Cuques en 2012 était de 7,4 % contre 15,1 % à Septèmes, pourtant proche en termes de recettes budgétaires. À Marseille, ce taux de pauvreté atteint 25,1 %.

290 logements sociaux d’ici 2019

Certains maires s’obstinent toutefois à payer l’amende, sûrs de récolter le soutien des administrés. Mais pressée par le coup de semonce de l’État, inflexible face à ces requêtes, et les pénalités successives – en 2014, Plan-de-Cuques a payé 330 000 euros d’amende – la municipalité s’est finalement engagée à construire 290 logements sociaux d’ici 2019, dont 117 sont déjà livrés ou en cours de construction.  Ainsi, à quelques kilomètres de là, dans sa commune de Marignane, Eric le Dissès annonçait lors de ses vœux 2016 à la population qu’il préférait payer l’amende “plutôt que d’accueillir les racailles des quartiers Nord de Marseille”. Dans les seules Bouches-du-Rhône, pas moins de 42 communes figurent sur la liste des communes “carencées”.

C’est à quelques mètres du stade des Ambrosis et à proximité d’un club d’équitation que se concentrent la plupart des logements sociaux actuels ou en chantier. D’après Laurent Simon, la plupart des premiers bénéficiaires des appartements seraient des Plan-de-Cuquois. “Pour les futurs logements qui verront le jour d’ici 2019, par contre, c’est le flou artistique”. De fait, la commune dispose d’un quota dit “réservataire” limité (près de 20%) qui lui permet d’attribuer seulement une petite partie des logements à qui elle le souhaite.

plandecuques5
Le long de l’avenue Pasteur, 117 logements sociaux sont construits ou en cours de construction

En bon élu LR, il considère la loi “idéologique et excessive” et décale sa critique : “Le premier magistrat de la ville depuis 27 ans ne peut pas s’exonérer d’appliquer la loi. Le maire a raté l’occasion de rester maître de sa politique urbaine. Aujourd’hui, elle lui est imposée” déplore-t-il. Une situation d’autant plus regrettable que de son point de vue la priorité devrait naturellement revenir aux Plan-de-Cuquois :

Plan-de-Cuques n’est pas le Neuilly de Marseille, on a des jeunes couples, des familles d’ici éligibles aux logements sociaux. L’important est d’installer un turn over, que les habitants des logements sociaux aient un parcours résidentiel, qu’ils accèdent à la propriété. Sinon on démultiplie les ghettos et on excite les peurs des gens.

Le risque de la fabrique des ghettos, souci partagé avec le maire, se voit ainsi de nouveau brandi. En attendant, les bâtiments neufs, sortis de terre en novembre près du stade font face aux quartiers résidentiels où les villas avec piscine fleurissent aussi sûrement que les coquelicots dans les champs à cette saison. Un peu partout, des panneaux “Attention, voisins citoyens vigilants” scrutent les visiteurs de leur regard jaune. Deux mondes semblent se toiser, de part et d’autre de l’avenue Pasteur. Non loin de la maison de retraite “La modeste”, une habitante qui se trouve être journaliste à La Marseillaise se désole de la crainte partagée par la plupart de ses voisins. “Ils n’acceptent pas. Pourtant avec les gens qui ont emménagé dans les logements sociaux en décembre, cela se passe très bien. Il faut bien les loger !”.

“Le cœur bien à droite”

Plus loin, flânant le long du stade, un retraité à l’accent chantant tente une explication. “Ce que le maire n’aime pas, lui qui a le cœur bien à droite, c’est qu’on lui impose les choses. Mais il y a des tas de jeunes d’ici qui voudraient habiter là et qui ne le peuvent pas. Ce qu’il faut, c’est une vraie mixité sociale”. Pour lui, rien de comparable toutefois avec l’ancien maire, l’homonyme Maurice Bertrand (RPR, 1965-1989). “Il disait qu’il fallait augmenter les impôts pour éviter d’avoir trop de pauvres !” s’exclame-t-il.plandecuques4

À part quelques exceptions, le son de cloche paraît unanime. Une septuagénaire entrouvre son portail et se rembrunit à la seule évocation de logements sociaux. Les vieilles lunes refont surface. “Encore des logements sociaux dîtes-vous ? Mais ils en ont déjà construits pourtant ! J’ai entendu parler de vols, mais enfin je ne sais pas… Vite, je referme ma porte” plaisante-t-elle. Un autre Plan-de-Cuquois en tenue de sport et ballon à la main, sa fille adolescente à ses côtés, s’étonne de la nouvelle. Et se veut plus compréhensif… jusqu’à un certain point :“S’il en faut… Parfois il s’agit de gens qui ont un travail et du mal à s’en sortir. Ce n’est pas comme un centre de migrants là, comme ils ont mis à Croix-Rouge, pas loin d’ici…”

Le lotissement Belle-vue, à quelques encablures de là, semble bien-nommé. En face s’étend la nature, les collines verdoyante et le massif de l’Étoile sur lequel la lumière renvoie son reflet déclinant. “Je réponds aux habitants qui craignent de perdre leur vue qu’ils n’en sont pas propriétaires” relate Jean-Pierre Bertrand, partageant la formule de son voisin Jean-Claude Gaudin. Car la peur de perdre un tel privilège suffit à motiver le rejet des logements sociaux. Il glisse qu’un programme pourrait d’ailleurs se construire non loin de chez lui, sans indiquer si cela aura pour conséquence de lui obstruer la vue. Lentement mais sûrement, pourtant, la terre est retournée par les pelleteuses, satisfaisant une partie des objectifs chiffrés de l’Etat. D’ici à 2025, les machines auront-elles eu raison des résistances des Plan-de-Cuquois ?

Le jarret
Le canal de Marseille

Cet article vous est offert par Marsactu

Cet article vous a plu ?

Vous seul garantissez notre indépendance

JE M’ABONNE À PARTIR DE 1€

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Élodie Crézé
Journaliste

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Blaah Blaah

    C’est déprimant. A un moment, il va falloir que nous tous, Marseillais et assimilés, on fasse notre examen de conscience. On se rêvait en carrefour du monde, on est devenus un ramassis de paranoïaques mesquins incapables de penser plus loin que le trottoir d’en face. Des cités-ghetto aux résidences haut-de-gamme en passant par les lotissements pourris pour classe moyenne, la seule devise partagée chez nous, c’est “chacun sa race”, et les élus sont trop contents de flatter cette attitude chez leur clientèles respectives. Stéphane Grasvier est peut-être méprisable, mais avec son “je t’en foutrai, du vivre-ensemble”, c’est lui qui résume le mieux la mentalité marseillaise des années 2010.

    Signaler
  2. Regard Neutre Regard Neutre

    L’argumentaire du maire pour justifier les carences de logements sociaux sur la commune est vraiment spécieux. Il faut lui rappeler que le territoire français est le patrimoine commun de la nation. Il ne lui appartient pas!
    Du territoire communal,les collectivités publiques en sont seulement les gestionnaires et les garantes dans le cadre de leurs compétences. L’Etat rappelle enfin aux maires aristocratiques les fondamentaux de la loi. Elus/rentier,ils ont su flatter leur électorat pour régner pendant plus de 30 ans en ignorant sans vergogne les lois de la république. Peut-on vivre ensemble en liberté sans égalité ? C’est la question qu’ils devront se poser en réunion lors des conseils métropolitains…

    Signaler
  3. julijo julijo

    Le nouveau Bertrand n’a rien à envier à l’ancien !
    C’est bien grâce à des gens comme eux que justement le “vivre ensemble” ne ressemble à rien et n’a rien à voir avec une certaine fraternité.
    Généralement le vivre ensemble, c’est restons entre nous….entre gens de même “catégorie” !!! et aujourd’hui c’est clairement de la foutaise ! et pas que à Plan de Cuques.
    Là encore c’est génial pour Ravier ! il ne demande que ça….
    On est en train de traverser une drôle de période ! Je ne sais plus où j’ai entendu cette réflexion : en 1968, le mot d’ordre de solidarité c’était : “NOUS sommes tous des juifs allemands”… en janvier 2015 il a été “JE suis Charlie”….. sociologiquement on devrait s’interroger sur le dernier demi siècle.
    Liberte égalité fraternité, est-ce toujours valable !?
    …. et pas que à Plan de Cuques.

    Signaler
  4. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Merci, Élodie Crézé, pour ce reportage vraiment bien fait.

    On attend des élus de la République qu’ils respectent et appliquent les lois de la République et d’abord – comme Julijo le souligne – sa devise, inscrite au fronton de toutes les mairies.

    Mais si les remparts, octrois et autres frontières intérieures ont physiquement disparu du paysage en France, ils demeurent bien dans les têtes. Tant que les élus se préoccuperont plus de leur réélection que de l’intérêt général, ils cultiveront ce qui, dans l’article, est appelé “l’identité villageoise”, c’est-à-dire, sans langue de bois, les égoïsmes locaux et intérêts électoralistes, sans craindre de fracturer cette République qu’ils sont censés servir. Une solution pour en sortir : deux mandats au maximum et ciao, au suivant !

    Signaler
  5. Trésorier Trésorier

    Un maire depuis 27 ans incapable d’appliquer une loi de la république ??
    Un pur scandale !!!!
    Et l’excuse que Plan de Cuques appartient aux quartiers Nord, celle-là, elle doit être dans le palmarès du comique politique !!!!

    Signaler
  6. jo147 jo147

    A mon avis, sur la photo en fin d’article, ce n’est pas le Jarret, mais plutôt le canal de Marseille, qui traverse lui aussi Plan de Cuques.
    Je sais, on s’en fout, mais bon …
    Sinon, très bon article, merci.

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire