« À Marseille, la culture punk est liée à la représentation de la ville rebelle »

Interview
le 11 Jan 2020
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Ce samedi, la bibliothèque de l'Alcazar accueille une journée d'étude consacrée à la culture punk, dans le cadre d'un projet de recherche national. À cette occasion, Marine Schutz, historienne, décrypte avec Marsactu l'histoire marseillaise discrète, mais bien réelle, de ce mouvement aussi politique que musical.

Le groupe Nitrate sur les toits du Palais Longchamp en 1981 - Image PIND.

Le groupe Nitrate sur les toits du Palais Longchamp en 1981 - Image PIND.

La crête, l’épingle à nourrice, les Doc martens. Une trilogie qui, aux quatre coins du monde, est associée à la culture punk, tout à la fois genre musical, sous-culture et pensée politique. Qu’en est-il à Marseille ? Un projet de recherche porté notamment par le CNRS et nommé PIND – pour Punk is not dead – s’installe pour une journée d’études ce samedi à l’Alcazar pour interroger l’empreinte du punk à Marseille. Une initiative pluridisciplinaire, inédite et ambitieuse qui vise à collecter la mémoire de la culture no future sans la figer, à interroger à la fois les traces et les actualités d’un mouvement qui a marqué plus d’une génération.

Marine Shutz – Image LC

En parallèle de cette journée, plusieurs actualités lui font écho : la sortie en décembre dernier d’un documentaire Marseille Yeah ! Yeah ! Yeah ! réalisé par Alexandra Musseau, et la publication en octobre d’une anthologie, Histoire du rock à Marseille, par Pascal Escobar. Deux bases de discussion pour les tables rondes annoncées ce samedi, qui interrogeront aussi bien les questions purement musicales que la culture visuelle ou la géographie des lieux punk à Marseille. La journée à l’Alcazar se clôturera sur un live du Marseillais Mad Sax avant que les participants ne soient invités à rejoindre la Plaine, pour un concert du groupe Les Hyènes, composé notamment d’anciens de Noir désir (Voir le programme complet ici). Relais de ce projet au niveau local, l’historienne Marine Schutz recueille depuis 2015 les témoignages et documents des punks locaux et revient pour Marsactu sur les heures de gloire du mouvement à Marseille.

Marseille, ville punk, l’affirmation a de quoi surprendre, non ?

Effectivement il y a un paradoxe. Cette journée d’études est la 31e que nous faisons à travers la France autour de différentes thématiques et en effet, les premières villes traitées ont d’abord été du côté de la Normandie, de la Bretagne, qui sont les foyers historiques du punk, en raison du transfert avec la Grande-Bretagne voisine. Et bien sûr Paris, ville extrêmement dynamique avec les premiers labels créés comme Skydog par Marc Zermati en 1977. Et puis il y a eu une scène méridionale, liée au festival de Mont-de-Marsan, qui a été le premier festival punk en 1976. Cela va faire que, par le bouche-à-oreille, le punk historique arrive à Marseille dès 1977.

Quelles sont les particularités de la scène locale qui se créée à ce moment là ?

La création de groupes arrive très tôt, mais il y a un sabordage quasiment dans l’immédiat. Les deux principaux groupes locaux, Nitrate et Cops and Robbers n’arrivent pas au stade d’enregistrer un album, il y a des maquettes puis plus rien. Ils sont pourtant courtisés d’emblée par les labels, ils ont l’intérêt des médias… Mais il y a quelque chose de très punk, justement, qui fait qu’il y a ce sabordage. Il n’y a donc pas de discographie, pas d’archives, ce qui donne l’idée qu’il n’y a pas de punk à Marseille. Ils avaient pourtant une vraie fanbase, ils ont beaucoup tourné dans la région, donc on a tout de même des photos, des témoignages, et il s’est créé une forme de légende autour de ces groupes.

Mais ce n’est pas si différent de ce qui a pu se passer à Lyon par exemple, où des groupes se dissolvent très rapidement aussi. Et on va retrouver le phénomène dans les différentes générations.

Concert du groupe Nitrate à Saint-Barnabé en 1981 – Image PIND

Quelle va être l’évolution dans la décennie suivante ?

Les années 80 vont donner naissance aux sous-cultures punk, avec le oï !, le hardcore mais aussi l’alternatif représenté par exemple par les Béruriers noirs, et en parallèle un mouvement qui tend vers la porosité avec le monde associatif, avec l’antifascisme, l’antispécisme, et met en avant de nouvelles valeurs. C’est cette scène là qui est extrêmement présente à Marseille, et qui fait aujourd’hui encore l’actualité du punk. C’est ce qui explique le dynamisme des réponses que nous avons reçu suite à notre appel à contributions à Marseille, avec beaucoup de gens qui se signalent, pour partager leurs archives ou juste dire « j’étais à tel concert à Aubagne, telle année ».

Musicalement, cela donne quoi ?

On a notamment deux groupes new wave post-punk. Martin Dupont, qui est aussi entouré d’une certaine légende, ils ont par exemple été samplés par le rappeur américain Jay-Z, même si leur discographie se limite à deux albums. En revanche ils ne chantent pas en français, ce qui les rend difficile à lier à la culture punk locale. Et il y a aussi les Warrior kids, qui représentent le genre Oï!. On a à cette époque une représentation de toutes les sous-cultures du punk avec, pour le hardcore, par exemple P38.

Dans les années 2000, Marseille va devenir une chapelle de la musique « garage », avec un énorme dynamisme autour du label Lollipop [qui tient également un café-disquaire sur le cours Lieutaud, ndlr]. Et on passe aussi du punk comme genre musical au punk comme une contre-culture, c’est donc plus dur de donner des noms de groupes. Il y a une porosité, une mixité musicale qui s’opère et l’enjeu est moins d’être dans une authenticité stylistique.

Quelles sont ces valeurs autour desquelles se structure alors le milieu punk ?

L’événement qui revient dans les témoignages que l’on recueille, c’est l’histoire de la salle le Sous-marin à Vitrolles, qui a fini par fermer à cause de la mairie FN en 1997. Dès 1993, cette salle avait travaillé à l’amplification du message des Clash : le punk est une musique engagée pour l’égalité des sexes, des races, dans un rapport égalitaire à l’identité. Cela va s’intensifier par la suite, sous la forme du mouvement anarcho-punk, avec les squats et certaines salles de concert comme la Salle gueule [située près de la préfecture, sous plusieurs noms, ndlr]. Il y a toujours eu cette dimension collective dans le punk, mais elle ne se dément pas, il y a la volonté de créer un espace pour les cultures underground, de créer des médias, comme le Vortex, d’avoir des outils de médiation propres.

Donc le punk n’est pas mort à Marseille ?

Pas du tout ! Il vit à travers différents lieux : la Salle gueule où on a régulièrement des karaokés punks, il y a aussi le festival La rue du rock, qui se revendique « cégétiste punk », le Molotov, fusion entre culture antifasciste et culture musicale punk, l’Embobineuse… Dans tous les cas, on constate un métissage qui est assez propre à Marseille. Ça fait écho au mythe de la ville cosmopolite, à la volonté revendiquée d’échapper aux frontières. C’est quelque chose qui revient dans tous les discours recueillis : à Marseille, les scènes sous-culturelles sont toute petites, donc elles sont bien obligées de cohabiter. C’est un phénomène que l’on retrouve dans les petits villages, et qui renvoie Marseille dans les cordes quant à son statut de deuxième ville de France… Il y a une grande porosité entre les styles, parce qu’il n’y a qu’une seule scène. L’exemple souvent cité, c’est le fait qu’IAM a fait son premier concert à la Maison hantée, lieu incontournable de la culture rock.

Est-ce que vous partagez l’idée qu’au niveau local, le punk a progressivement passé le relais au rap en terme de musique contestataire ?

La principale problématique politique à Marseille c’est l’immigration, et dans les années 2000, le punk et le rock ont pu se détourner de ces questions, avec une scène plutôt dandy, qui chante en anglais, où le message social ne me semble pas primer, plus dans une esthétique de la décadence… C’est très différent si l’on compare à l’époque du Sous-marin à Vitrolles. Après la « marche des beurs » (en 1983, ndlr), le hip hop a pris une place à part entière. Le rap marseillais n’est pas forcément contestataire par ses textes, mais ses représentants incarnent la question sociale. Il y a un empowerment : des personnalités noires ou issues de l’immigration peuvent jouer et être acceptée dans les clubs. Au niveau de la ville, ce symbole est plus fort. Le punk a plus été sur les questions de classes, autour de l’identité prolétaire.

Quand on évoque le premier concert d’IAM à la Maison hantée, on sous-entend aussi que le rap a pu bénéficier des lieux, de la structuration du punk pour grandir. Y-a-t-il eu un métissage au niveau musical aussi ?

À nouveau, la dimension de la scène marseillaise a créé cette porosité et cette mixité des genre musicaux. Mais aujourd’hui, le rap n’est plus une sous-culture à Marseille, on le retrouve au Dôme, au Silo, et le dialogue se fait directement avec les majors. Question métissage, l’association punk et reggae fonctionne mieux. Le punk a réinterprété la musique, mais aussi l’ethos reggae. C’est aussi lié à la construction historique du punk anglais. Une personnage comme Jo Corbeau en est l’incarnation.

Affiche du groupe Cops and Robbers – Image PIND

Aujourd’hui, où peut-on voir les marques de l’héritage punk à Marseille ?

À Marseille, la culture punk est liée à la représentation de la ville rebelle. Le punk intervient comme un repère sans cesse réactualisé. Et il y a un usage plus prospectif, le punk sous toutes ses formes, avec son vocabulaire, ses outils, permet en tant que forme de révolte de répondre à des enjeux sociaux. Cela se voit particulièrement à la Plaine, dans l’opposition au projet d’urbanisme, mais aussi dans l’engagement d’un lieu comme le Molotov dans le soutien aux délogés de la rue d’Aubagne.

On sent dans votre lecture de la culture punk à Marseille que celle-ci est indissociable de l’histoire de l’extrême-gauche…

Oui, c’est un élément que l’on retrouve beaucoup dans les discours : je suis punk parce que militant, je suis militant parce que j’ai écouté les Clash. Il y a bien sûr eu des moments réactionnaires dans le punk, il y a une complexité politique. Mais le punk a engendré des outils communs aux militants d’extrême-gauche. La pratique du « do it yourself’ vient du punk, comme un outil de la lutte. Il est difficile de circonscrire les pratiques punk et militantes : ce sont les même acteurs, les mêmes histoires, les mêmes espaces, les mêmes causes.

Vous parliez des mobilisations à la Plaine, est-ce que le carnaval indépendant pourrait être lu comme une manifestation du punk à la marseillaise ?

Si on prend le punk dans le sens anarcho-punk, comme une dimension de contre-culture, en effet, le carnaval est fait des mêmes acteurs, qui vont dans les mêmes salles, qui ont le goût du masque et du chaos… Le punk fait certes table rase du passé, mais il se nourrit des cultures préexistantes, pour les subvertir : le carnaval de la Plaine peut en être un exemple. Ce sont des choses qui vont peut-être se révéler au cours de la journée d’étude.

Pour parler plus concrètement de votre travail de recherche, comment s’y prend-on pour collecter la mémoire punk ?

Il faut surmonter le paradoxe entre le punk no future et la patrimonialisation propre au travail d’archives. Il faut renoncer à l’idée que le punk serait un objet, sortir du statut de chercheur pur et inventer de nouvelles formes en proposant des événements, pas seulement des journées d’études sans concret. Il faut réussir à faire venir les punks, dialoguer avec les punks. Cela implique aussi de sortir du format de la conférence ex cathedra, travailler plutôt sous forme d’entretiens, de tables rondes. Et travailler beaucoup sur la médiatisation.

Au passage, le punk entre dans l’institution, et en l’occurrence dans une bibliothèque municipale…

Oui, l’enjeu c’est de croiser le monde des archives et la sous-culture. Pour moi il était important que les conditions d’écoute soient optimales et qu’il y ait une vraie visibilité à l’échelle de la ville. C’est aussi donner de l’importance aux choses d’aller dans de grands lieux. Et puis on est à Belsunce, au cœur d’un quartier arabe, c’est un lieu de diversité, accessible, municipal. C’est plus pertinent que d’être à l’université !

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Commentaires

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  1. M.G M.G

    Un des lieux punk des années 80 était le Grand Domaine aux boulevard des Dames, où l’on pouvait louer des locaux pour répéter à coté des ateliers de fabrication de textile… les punks et les redskins de la Plaine c’était la défonce, et surtout l’héroïne pas la musique…

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  2. mrmiolito mrmiolito

    Pour avoir assisté à 2 heures de ces conférences : hétérogène, un poil agité dans les débats (comme il se devait), mais intéressant. Bonne idée de finir sur les acteurs actuels (même s’ils n’étaient pas tous venus) : organisateurs de concerts, labels de disque, salles de concert…

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