Promis à la démolition depuis près de dix ans, le bâtiment J de la Savine patiente encore. Au sixième étage du J3, Zorah Zeraïbi est la dernière locataire et refuse les propositions de relogement. Figure récurrente de la rénovation urbaine.

Une dame seule dans sa tour. Dans le jeu de rôles des projets de rénovation urbaine, le personnage est récurrent. Le scénario : une locataire (souvent une femme seule avec enfants) d’une tour ou d’une barre vouée à la démolition fait de la résistance jusqu’à être seule dans un bâtiment livré aux vents et aux rongeurs et rampants. C’est d’ailleurs l’une d’elles, restée plus d’une année dans la dernière tour des Créneaux (15e), qui a orienté l’actuelle vers Marsactu. Zorah Zeraïbi habite la Savine, le bâtiment J3, où elle est seule dans son bloc. Elle a refusé l’ensemble des propositions de relogement formulées par son logeur, Logirem, et se dit prête à aller jusqu’à l’expulsion.

En plus du personnage récurrent, il y a le décor. Au fil des ans, la Savine se vide. Des 880 familles, il y a dix ans, il en reste moins de 30%. Çà et là, on trouve des tas de meubles abandonnés aux encombrants. Peu ou pas de passants, point de cris d’enfants, le village savinois souvent vanté pour sa vie collective vire au coin de ville fantôme. Au J3, c’est pire. L’ascenseur sent l’urine, les couloirs hurlent de silence. Zorah Zeraïbi sera bientôt seule avec ses trois fils dans la cité. Déjà les J4 et 5 sont murés et ils ne restent que quelques familles aux entrées 1, 2 et 3.

Le bâtiment J fait face à la Couronne, toute neuve.

“J’ai toujours payé le 30 du mois”

Fichu serré sur la tête, bras croisés, Zorah Zeraïbi déroule son histoire. Depuis trois ans, elle va de proposition en proposition, d’espoir en désillusion, jusqu’à l’impasse. Elle reconnaît ne plus ouvrir les courriers de Logirem. “Je fais partie du relogement depuis le début de la rénovation urbaine. J’ai toujours payé mon loyer le 30 du mois”, raconte-t-elle. Dans le premier projet de rénovation de la cité, signé en 2008 par les partenaires, le bâtiment J devait disparaître dans la foulée du bâtiment A détruit en 2009. Comme au Flamants, Logirem a découvert de l’amiante dans tous les appartements et décidé de démolir l’ensemble de la cité dans le cadre d’un second projet d’aménagement. Résultat, le J est toujours là.

Aujourd’hui, de nouveaux bâtiments ont vu le jour à flanc de collines et les démolitions doivent se poursuivre en commençant par le J qui va laisser place à une nouvelle voie. Viendront ensuite les bâtiments H, I et G dont les habitants ont commencé à partir. “La démolition de ce bâtiment faisait partie du premier plan de rénovation, explique Jeanine Fialon, en charge du pôle renouvellement urbain à Logirem. Nous sommes arrivés au bout de tous les délais. Madame Zeraïbi devait être partie le 30 août dernier.” Depuis elle a eu droit à de nouvelles propositions auxquelles elle n’a pas donné suite.

Une maison à Port-de-Bouc

Toute cette histoire a commencé il y a trois ans quand on m’a dit qu’une maison était disponible à Port-de-Bouc, raconte l’intéressée. Un bonhomme de la Savine avait été relogé là-bas par Logirem et souhaitait revenir sur Marseille”. Zorah Zeraïbi ayant grandi dans cette ville et cherchant un relogement “dans le diffus ancien”, elle se dit prête à un échange, une location voire un rachat du bien. “Je suis fonctionnaire, j’ai les moyens d’acheter”, explique-t-elle. Mais l’affaire traîne depuis de longs mois et finit par faire long feu. “Ce bien acquis par Logirem dans le cadre d’un relogement n’offre pas les conditions d’habitabilité nécessaires, reconnaît Jeanine Fialon. Il y a de gros frais de chauffage et d’importants travaux. Il sera mis en vente à terme.” Pour Zorah Zeraïbi qui connaît bien cette maison, elle est à l’abandon.

Sont venus ensuite, une proposition à Château-Gombert (13e) et une autre en face de l’hôpital Edouard-Toulouse où elle travaille. “Mais je ne veux pas aller dans le neuf, se défend Zorah Zeraïbi. Je ne veux pas me mettre à payolle à cause des charges d’électricité”. Une croyance bien ancrée sur les surcoûts engendrés par le neuf qui lui a fait refuser l’ensemble des propositions dans les nouveaux programmes de Logirem.

Le nouveau bâtiment à flanc de coteau.

“Tous les appartements que nous livrons ont de meilleures qualités d’isolation et donc de consommation énergétique, regrette la représentante du logeur. Et surtout, Logirem pratique le reste à charge équivalent. Quel que soit le lieu du relogement, cela ne doit pas entraîner de surcoûts pour les locataires et sur une durée indéterminée”. Elle finit par lâcher : “Nous ne comprenons pas madame Zeraïbi. Elle a évolué dans le temps et s’est peu à peu fermée à nos propositions. Je sais que c’est quelqu’un de foncièrement honnête mais elle a perdu confiance. Il est important de renouer le dialogue.” Pour l’heure, celui-ci est dans une impasse. Une impasse très fréquentée.

“Tout se sait”

“La Savine est un village, tout se sait, se dit, se compare”, compare Jeanine Fialon. Effectivement, dans le récit des refus successifs de Zorah Zeraïbi, interviennent les histoires de voisins. Untel a été relogé deux fois, l’autre l’a été avec une forte dette de loyer, une troisième n’habite pas à la Savine mais a bénéficié d’une mesure de décohabitation. Tous sont passés avant elle. “Je suis malade du cœur, j’ai une valve animale et un traitement à vie. C’était facile de mettre ça en avant pour être prioritaire. Je n’ai rien dit”. En dehors des réunions de concertation où chacun adopte une posture parfois théâtrale, le relogement se gère dans un huis-clos illusoire entre bailleur et locataire. Dans une cité, tout se sait ou finit par se savoir même en étant relogé à l’autre bout de la ville.

Conseillère municipale et d’arrondissement, Nadia Boulainseur est consciente de ces difficultés, “c’est de l’humain, c’est délicat”. Mais concernant le cas de Zorah Zeraïbi qu’elle a essayé d’accompagner au nom de la mairie des 15/16 elle considère que la locataire “s’est un peu fait bananée. Elle a un vrai sentiment d’injustice : c’est une mère de famille réglo, sans dette de loyer ou de charges et elle voit passer avant elle des familles à problèmes comme s’il était plus simple de se débarrasser d’eux en priorité”.

“Que des Italiens et des Espagnols”

Désormais la locataire campe sur ses positions : “une maison de ville”, loin du 15e. Elle a même repéré une résidence tranquille, Le Merlin (16e) “avec que des Italiens et des Espagnols, derrière La Castellane. Elle appartient à 13 Habitat mais je sais qu’ils peuvent proposer un bien chez un autre bailleur”. Effectivement, les logeurs sociaux engagés dans des projets de rénovation urbaine ont créé une plateforme interbailleurs permettant de piocher dans leur portefeuille respectif. Du côté de Logirem, ce dernier vœu n’était pas connu. Mais la volonté de s’éloigner de la Savine, si.

Un élément supplémentaire pèse lourd même si Zorah Zeraïbi ne l’a pas mis dans la balance de la négociation. “Mon fils aîné est dans le réseau”, souffle-t-elle, alors qu’il dort à côté. Elle vit cette situation comme un enfer personnel. “Il a commencé à basculer quand j’étais hospitalisée pour mes problèmes de cœur. Et depuis j’ai tout fait pour l’en sortir mais je n’y arrive pas”. Tout faire, c’est notamment aller s’asseoir, jour après jour, à côté du point de vente dont son fils est un des guetteurs. Aller voir les patrons du réseau. Faire obstruction par tous les moyens possibles. “Rien n’y a fait”.

Le fils aîné est déjà grand. Il a son destin en mains. Mais pour le second de 18 ans qui peine à trouver un bac pro et le petit de 10 ans, elle veut s’éloigner définitivement du quartier. “Je ne veux pas que mes garçons subissent la mauvaise influence de la Savine”. Pas question pour elle d’habiter un des appartements de La Couronne, le petit bâtiment neuf qui fait face au J, ni à La Mûre un peu plus bas. Pas question non plus d’accepter un logement tiroir. “Je vais pas faire deux déménagements alors que j’attends depuis trois ans”, argue-t-elle. Alors elle est prête à camper dans sa tour, à attendre huissiers et policiers, pour être enfin entendue. Rester pour partir loin et construire une autre vie. En attendant, elle a toujours sous les yeux, le bleu du ciel et de la mer qui rend nostalgique tous les anciens Savinois.

La vue du J, 6ème étage.

Une inconnue sur un plateau

Un bâtiment démoli voici dix ans puis plus rien. Après le A, devait venir le J tandis que les autres bâtiments étaient simplement rénovés. Avec la découverte d’amiante dans les joints entre les cloisons des appartements, Logirem et les partenaires de la rénovation urbaine ont décidé de démolir et reconstruire l’ensemble de la cité. À terme, tous les bâtiments de la grande Savine vont être démolis. La petite Savine, elle aussi amiantée, sera rénovée. “Sur un des bâtiments, nous n’allons conserver que les murs maîtres après le désamiantage pour reconstruire un immeuble à l’intérieur avec 105 logements sur trois entrées”, explique Jeanine Fialon, en charge du renouvellement urbain à la Logirem. Sur les coteaux du plateau, 145 logements ont été reconstruits. C’est tout ce qui restera de La Savine haute d’ici 2022.

Trois des nouveaux bâtiments de la Savine haute, à proximité de l’école.

Ensuite, la Logirem cèdera son foncier à la métropole et à la Soleam, la société publique locale. Mais les choix des aménageurs sont loin de satisfaire les habitants des deux Savines comme ceux du Vallon des Tuves en contrebas. “En lieu et place du J, nous avons pour projet de refaire la voie circulaire à l’intérieur de la cité et mettre en valeur l’espace boisé à flanc de colline pour en faire un vrai parc qui profite à tous, explique Nicolas Binet, le directeur de Marseille Rénovation urbaine. Mais ce qui provoque l’ire des habitants comme de la mairie de secteur est la voie de raccordement qui doit permettre de sortir la cité de l’impasse : “À ce sujet, ils ont réussi à mettre d’accord les habitants du vallon comme ceux de la cité, cette voie est une hérésie, fustige Nadia Boulainseur, élue municipale et de secteur (PS). La rue des vallons des Tuves est dangereuse, cette nouvelle voie va ajouter du danger. Pendant 40 ans, un seul boulevard desservait la cité sans problème et maintenant qu’il n’y a plus que 145 logements, il faut deux voies. On marche sur la tête”. Nicolas Binet défend l’idée d’un maillage urbain de la cité, ainsi intégrée aux réseaux de voies de la métropole. Le projet vient d’être adopté en conseil de métropole et les travaux doivent débuter dès cette année.

L’autre inconnue concerne le plateau proprement dit. D’ici 2022, l’ensemble des bâtiments auront disparu et le centre social sera reconstruit plus bas. Mais personne ne sait ce qui y prendra place. “Comme par hasard, c’est la partie la plus belle avec vue sur la mer”, souligne Nadia Boulainseur. Le patron de MRU dessine un destin moins urbain : “nous sommes là dans une zone quasi naturelle qui a vocation à le redevenir. Le projet qui y sera dessiner sera celui d’une zone de loisirs avec sans doute un peu de logements dans une vraie diversité d’offre.” Pas de logique de retour sur investissement dans une opération qui aura coûté plus de 135 millions d’argent public.

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