À la rencontre des nouveaux paysans marseillais

Reportage
le 30 Août 2021
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Dans le cadre du plan lancé par la métropole, cinq maraîchers se sont installés récemment dans les quartiers Nord et Est de Marseille. Tous sont en reconversion professionnelle, ils se tournent vers une pratique biologique, locale et durable.

Florence a commencé à planter ses légumes en juillet à Sainte-Marthe. (Photo SL)

Florence a commencé à planter ses légumes en juillet à Sainte-Marthe. (Photo SL)

Sous le ciel orageux de cette fin de mois d’août, Florence Schlottke a disposé ses concombres, courgettes et salades sous un abri. C’est la deuxième vente qu’elle organise depuis qu’elle s’est installée comme maraîchère à Sainte-Marthe dans le 14e arrondissement de Marseille. “Nourrir ses voisins, c’est génial“, s’enthousiasme-t-elle.

Elle fait partie des cinq lauréats d’un appel à projet de la métropole s’inscrivant dans le plan en faveur de l’agriculture urbaine, dont le budget s’élève à 2,1 millions. La collectivité a choisi Marseille et ses “120 hectares de terres agricoles non valorisés” comme périmètre de test, avant de l’étendre au reste de son territoire. Les baux agricoles qu’elle a signé au printemps avec cinq maraîchers, pour un total de 11,5 hectares, font partie des trente actions du plan.

Un projet en rupture avec la tendance en cours : dans le département, les zones agricoles menacées ont quasiment doublé en deux ans, même si les menaces se concentrent dans les zones périurbaines. À Sainte-Marthe (14e), les terrains auraient pu connaître un autre destin. Nombreux sont les projets avortés qui ont précédé les baux ruraux environnementaux comme celui de la Linea – une rocade entre Sainte-Marthe et Allauch annulée par la justice. La métropole a aussi rogné sur la zone d’aménagement concerté (ZAC) des Hauts de Sainte-Marthe pour créer un parc agricole de 300 hectares. La collectivité précise sa philosophie : “Si elle ne doit pas être considérée comme une solution durable pour nourrir les citadins, l’agriculture urbaine représente toutefois un puissant outil de construction d’une ville résiliente et inclusive, et c’est à ce titre qu’elle est soutenue dans le présent plan d’action.

Revenir à la terre pour trouver du sens

Après avoir passé la faculté de Saint-Jérôme, au bout du boulevard Notre-Dame de Santa-Cruz, il n’y a plus que des terrains vagues et plats. Au 109 se trouve “Le rugissement du lapin”, la ferme maraîchère de Florence Schlottke. Ancienne conductrice de travaux pour le bailleur social 3F, elle a changé de voie il y a trois ans. Comme tous les maraîchers installés par la métropole, elle a passé un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA). “J’en avais assez d’être en conflit avec les gens. Le problème dans le bâtiment, c’est que tout est régenté par des logiques financières. Je me suis reconvertie pour mettre plus de sens dans mon métier.” Et elle avoue franchement : “Travailler à l’extérieur, c’est le kiff !“. Comme elle, son voisin de parcelle Rémy Van Den Bussche a connu une autre vie avant les champs : il était professeur de mathématiques pendant six ans. Après sa reconversion au maraîchage, il s’est d’abord installé à Venelles puis a saisi l’opportunité de se rapprocher de son lieu d’habitation, Marseille.

Jean Walter se prépare à démarrer sa nouvelle vie d’agriculteur. (Photo SL)

Si Sainte-Marthe est déjà considérée comme “la campagne dans la ville”, plus à l’est, à la Maussane (11e) le terrain de Jean Walter est entouré d’entreprises. C’est là que le plan métropolitain avait été présenté en 2019. Les élus soulignaient alors que ces terres promises à l’urbanisation avaient finalement changé de statut. Sur place le bruit sourd de l’autoroute est constant, mais le jeune maraîcher a eu un coup de cœur pour le lieu. Depuis ses parcelles boisées et vallonnées, on aperçoit l’usine Heineken. “Parfois on sent les effluves de bière. Et là, la tâche bleue, c’est Ikea“, s’amuse Jean. Lui aussi s’est reconverti. Il termine son travail en tant qu’ingénieur en hydraulique et mécanique des fluides dans deux jours et démarrera ses cultures à la mi-octobre, dans quelques semaines. “Dans les grosses boîtes, on a de moins en moins la sensation de savoir pour qui on travaille. Là, grâce au contact avec les consommateurs j’aurai un retour immédiat de l’énergie que j’ai dépensée“.

La localisation des parcelles de Saint-Menet. Source : appel à projets de la métropole.

Agriculture biologique et circuit-court

Pour remporter l’appel à projet, un certain nombre de critères environnementaux étaient indispensables. La métropole a souhaité privilégier “des productions alimentaires diversifiées, des pratiques agroécologiques, une commercialisation en circuit-courts de proximité“. Tous les maraîchers pratiqueront l’agriculture biologique. Certifiée par Ecocert, Florence se base sur la rotation des cultures. Dans le premier champ, les potimarrons et les pastèques, tous deux de la famille des cucurbitacées, échangeront leurs places avec les tomates et les aubergines plantées plus haut.

Une des parcelles situées à Sainte-Marthe (Photo Alice Raulo)

Elle est la seule à avoir déjà commencé la vente et expérimente avec plaisir le contact direct avec le consommateur. La majorité de ses clients sont des habitants du quartier qui se rendent à pied chez elle. À l’aide d’une canne pour se déplacer, Josette Biggi est venue à travers champs. Elle vit juste derrière les parcelles de Florence. “Ça nous fait la promenade du soir“, s’amuse-t-elle. Pour les invendus, la maraîchère fait don à des associations comme L’après M. Alice Raulo et Quentin Villeneuve, deux trentenaires installés sur une parcelle un peu plus loin souhaitent aussi faire de la vente directe dans leur Ferme de l’Étoile, avec démarche pédagogique.

On est un petit réseau à Marseille et on s’entraide pour monter les serres ou se donner un coup de main.

Jean Walter, nouvel agriculteur

À Marseille plusieurs associations existent déjà pour aider au maintien d’une agriculture paysanne. Parmi elles, les Paniers Marseillais regroupe 1500 familles adhérentes. Jean Walter y a été trésorier et membre du conseil d’administration. “Déjà, le circuit-court est le meilleur rémunérateur pour le producteur, et humainement, c’est mieux de rencontrer les autres collègues. On est un petit réseau à Marseille et on s’entraide pour monter les serres ou se donner un coup de main“, témoigne-t-il. C’est en étant consommateur en circuit-court que Jean a eu l’idée de changer de voie. “Ça me trottait dans la tête et le fait de manger des produits bios, locaux et durables et d’avoir visité une ferme maraîchère m’a convaincu. J’ai envie de renvoyer la balle, peut-être que ça pourra susciter des vocations“, espère-t-il humblement.

En proposant des baux agricoles de neuf ans aux cinq maraîchers, la métropole facilite leur installation, hors du marché du foncier agricole très difficile d’accès. Plutôt que de devenir propriétaire, Jean Walter, paie un loyer modique de 434 euros par an versé à la métropole. “Le gros des investissements pour le maraîchage, c’est le tracteur, le système d’irrigation et les serres ; contrairement à l’élevage où il faut des bâtiments. Et on n’a pas besoin d’être propriétaires. Si un jour on part, on pourra déplacer nos équipements. Même si ce n’est pas l’idée”, sourit-il. Les maraîchers bénéficient aussi d’un tarif agricole pour l’eau en provenance du canal de Marseille. Une aide non négligeable pour ces cinq nouveaux départs, premiers pas vers la sanctuarisation des terres agricoles.

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Commentaires

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  1. yvann pluskwa yvann pluskwa

    une nouvelle manière d’habiter s’institue et peut être l’opportunité de projet globale et local simultanément, a la manière de l’approche Territorialiste et bio régionale . il aura fallut donc 70ans pour avancer dans cette voie ce qui est une bonne chose pour nous tous et le vivant mais ne faisons pas l’apologie de l’un et exclusion du reste car en effet, sauf milieux et site particulier la sanctuarisation risque d’être pour ma part un forme de relation au territoire dual, voir mortifère.

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  2. hugouf hugouf

    “Si elle ne doit pas être considérée comme une solution durable pour nourrir les citadins” ah bon pourquoi pas ?
    Sinon c’est très bien mais c’est évidemment encore trop peu, surtout quand dans d’autres quartiers on continue à faire pousser des immeubles-bureaux à tour de bras sur des zones libres. Dans mon quartier, le jardin potager/fruitier (à vue de nez 2000m2) d’un papi vient d’être rasé pour faire pousser une résidence. C’est triste.

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  3. Richard Mouren Richard Mouren

    C’est simple: la Linéa, voie directe imaginée après la guerre pour relier Allauch et les Aygalades (raccordement à la sortie d’autoroute en passant le long du canal à St Joseph) était accompagnée de projets d’urbanisation soi-disant paysagère. Ce projet de route, nouvel aspirateur à voitures, a été abandonné et avec lui les programmes immobiliers. Tous ces terrains sont des terrains agricoles et ils retournent à leur destination première; il ne s’agit pas de “sanctuarisation dualement mortifère”. Si l’ensemble de l’emprise de la Linéa était mis en culture, ça ferait certainement un apport important de production maraîchère pour la ville pour un coût ridiculement bas pour la communauté.

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  4. Helene Goldet Helene Goldet

    C’est charmant. Une prof de math, un ingénieur, une conductrice de travaux “en reconversion professionnelle”…
    Marseille, ville nourricière me fait penser, en beaucoup moins sérieux, à la ferme expérimentale de Marie Antoinette à Versailles.
    Personnellement, j’aurai préféré qu’on fasse des parcs et jardins où les enfants puissent jouer que des potagers pour petits bourgeois. A vous dégouter des légumes.

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    • Richard Mouren Richard Mouren

      Le Larzac, qui était considéré comme un désert humain par les pouvoirs publics (armée), a été repeuplé par des gens en reconversion (quelquefois bien diplômés, appelés maintenant bobos) qui en ont relancé l’agriculture. .

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    • jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

      Et pourquoi l’un n’irai pas sans l’autre.
      Hélène, méfiez vous de la pensée binaire, le soi/soi, le noir ou le blanc.
      Mais c’est juste, nos journalistes ont bien ciblés nos ”nouveaux agriculteurs” avec un ”équipement symbolique”+++…!

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  5. Calufa Calufa

    Bonjour à tous,

    Merci pour cet article pédagogique sur la situation des projets agricoles dans la ville de Marseille. Je voudrais, si possible, participer à une de ces expérimentations, raison pour laquelle je voulais vous demander, aurez vous des coordonnées ou sites internet pour rejoindre les responsables de ces projets ?
    Je pose la question car après avoir recherché je n’ai pas réussi à trouver des infos. Merci et bonne journée. Continuer le bon travail que vous faites!

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