À la Corderie, les “tibias de Jules César” bloquent l’urbanisation du centre-ville

Actualité
Loïs Elziere
17 Juin 2017 10

Depuis plusieurs semaines, habitants et spécialistes de l'histoire locale luttent pour la préservation de vestiges découverts boulevard de la Corderie (7e). Un projet immobilier, soutenu par la Ville, doit y voir le jour.

La carrière antique de la corderie servait notamment à tailler des colonnes grecques et des sarcophages (image : Anonym Push / Primitivi)

La carrière antique de la corderie servait notamment à tailler des colonnes grecques et des sarcophages (image : Anonym Push / Primitivi)

“Quand on a commencé les fouilles ici en 67, j’étais depuis deux ans au conseil municipal, c’est vous dire si le temps passe !” À la veille du lancement des journées nationales de l’archéologie, Jean-Claude Gaudin venait fêter jeudi matin, au musée d’Histoire de Marseille, les 50 ans des fouilles archéologiques de la Bourse.

Le Centre Bourse, un cas d’école dans la tension entre développement urbain et préservation du patrimoine historique. Le chantier de centre commercial et d’affaires porté par Gaston Defferre en 1967, a été bloqué par des fouilles durant des années avant une mise en valeur inédite, avec un centre commercial qui enserre les vestiges à ciel ouvert. Ce site devrait rouvrir en 2018 après une nouvelle rénovation et, enfin, un accès par le portail de la rue Henri-Barbusse.

Le combat d’alors pour sauver les vestiges grecs de Marseille, marque pour le maire “une prise de conscience collective de la nécessité de préserver le patrimoine historique”. Mais une actualité fait écho à cette histoire, de l’autre côté du Vieux-Port, boulevard de la Corderie (7e). Un projet de résidence sur 8 étages porté par Vinci, sous lequel l’Institut national de recherche archéologiques préventives (Inrap) a découvert une carrière de pierre antique de l’époque grecque.

Dans ce secteur chargé d’histoire, les conflits autour de l’urbanisation et de la préservation du patrimoine se succèdent, et lorsque l’on demande au maire de s’exprimer sur le cas de cette carrière, il ironise. “On trouve le tibia de Jules César partout ! On me demande d’assurer le développement économique de notre ville et d’attirer beaucoup de nouveaux habitants, on ne peut faire cela qu’en construisant. Je suis très favorable aux constructions. Néanmoins, dès lors qu’apparaît un site archéologique on bloque, et on regarde l’importance de ce site.” 

Jean-Claude Gaudin au cinquantenaire des fouilles de la Bourse jeudi 15 juin.

C’est tout l’enjeu du moment : déterminer la valeur patrimoniale de cette carrière et décider de sa préservation, de sa valorisation ou pas. Les débats sont animés mais la question reste encore floue. L’Inrap a terminé ce vendredi les fouilles préventives prescrites par la direction régionale des affaires culturelles (DRAC). Sept mois de fouilles donc, contre quinze ans pour celles de la Bourse, ce qui pourrait être un indice de l’intérêt du site. Mais le conservateur régional de l’archéologie, Xavier Delestre se refuse à commenter l’intérêt scientifique, patrimonial ou pédagogique des éléments dégagés. Il rappelle que “les chercheurs de l’INRAP et le personnel de la DRAC sont soumis à un devoir de réserve absolu avant la fin des législatives.” Les résultats détaillés des archéologues ne seront donc communiqués que la semaine prochaine.

Mais ce jeudi matin, au musée d’histoire le directeur interrégional de l’Inrap Marc Bouiron, s’est laissé aller à quelques commentaires. S’il ne peut nous donner des éléments précis, nous comprenons qu’il n’attribue pas un caractère exceptionnel au site. “Ce qui est exceptionnel par rapport au territoire national, c’est d’être sur des niveaux grecs, autour du Ve siècle avant J-C. Mais ce n’est pas au niveau de la technicité ou des aspects purement archéologiques.” Ce site est selon lui une partie de la zone de carrière antique qui s’étendrait de la rive sud du Vieux-Port jusqu’à Notre-Dame de la Garde et dont une partie avait déjà été mise à jour à Saint-Victor.

3 000 signataires

Après avoir milité pour que des fouilles préventives soient entreprises au pied du rempart de Louis XIV, l’historien et membre de l’académie de Marseille, Jean-Noël Bévérini, a lancé une pétition demandant au maire d’annuler le permis de construire et de préserver le site. Une demande à laquelle le maire n’a pas donné suite.

La pétition réunit aujourd’hui plus de 3 000 signataires. “Bien sûr que ce site a une valeur patrimoniale immense !” s’insurge l’historien. “De par sa rareté et son unicité. Il n’y a pas d’autre carrière antique grecque du Ve siècle avant J-C en France et au Nord de la Méditerranée. Il y en a peut-être une autre en Italie qui pourrait lui ressembler un peu. Mais cette carrière-là, c’est l’acte de baptême de notre ville.” Le site comporte des sarcophages en cours de construction, des colonnes grecques aussi, “On voit encore nettement les traces de couteau des carriers, c’est très émouvant”, témoigne l’historien qui souhaiterait qu’elle devienne un site valorisé de la même manière que le jardin des vestiges du Centre Bourse. “Elle pourrait être un lieu touristique important si on communique bien dessus.”

Mais pour Marc Bouiron de l’INRAP, la solution de préservation et de valorisation semble compliquée. “Conserver un site pour qu’ensuite il se détériore, ce n’est pas utile. La carrière est faite de calcaire tendre, qui va s’éroder très vite à l’air libre. C’est très compliqué et ça coûte très cher de conserver un tel site.” Ce scénario impliquerait donc un choix fort du ministère de la culture qui pourrait mettre un terme au projet immobilier ou le modifier de façon à conserver une fenêtre même symbolique sur le site. La première hypothèse ferait effectivement la joie des riverains.

Argument archéologique en renfort des riverains anti-béton

Cette découverte archéologique intervient dans un contexte d’urbanisation conflictuel dans ce secteur de Marseille. Cette parcelle, au pied du mur de rempart datant de Louis XIV, comprenait un petit square, un terrain de boule et une partie en friche. Certains riverains espéraient développer ce lieu en espace vert. Le projet Les Loges, porté par la filiale de Vinci, ADIM, prévoit depuis 2010 un bâtiment de 24 mètres de haut pour 109 logements et un parking sous-sol sur trois niveaux. Il est contesté depuis le début par les riverains, au travers notamment du collectif Laisse béton et de la fédération des CIQ du 7e arrondissement de Marseille. Ce dernier a déposé en 2016 un recours devant le tribunal administratif pour annuler le permis de construire. Il s’appuyait entre autres sur la nécessité de préservation du rempart, l’accumulation de voitures que le projet allait entraîner, la pollution et la destruction des arbres, rares dans le quartier. Mais il a été rejeté il y a tout juste un an.

Environ 150 manifestants étaient réunis près de la carrière vendredi soir, et de nombreux politiques locaux (photo : Loïs Elziere)

L’argument archéologique semble donc tomber à pic et relance la contestation citoyenne. En plus de la pétition portée par Jean-Noël Bévérini, une manifestation a réuni 150 personnes vendredi 16 juin au soir, aux abords de la carrière. Gilbert Laurens, vice-président de la fédération des CIQ du 7e arrondissement de Marseille et membre du conseil d’administration du collectif Laisse Béton est à l’origine du rassemblement. “Si c’est avant-tout pour nous un problème environnemental, c’est aujourd’hui devenu un problème culturel majeur. Les Américains viennent acheter des Châteaux en France pour les ramener chez eux et nous, on découvre un monument de plus de 2500 ans, et on veut le bétonner… Mais on marche sur la tête ! On a interpellé toutes les personnalités possibles.” 

Du préfet au ministère de la culture, en passant par l’ambassadeur de Grèce et Nicolas Hulot, les riverains en ont appelé à un maximum d’institutions. En cette période électorale, de nombreux politiques se sont également emparés de la question notamment du côté gauche de l’échiquier. Pour l’heure, la balle est dans le camp du conservateur régional de l’archéologie, Xavier Delestre qui devrait annoncer dès la semaine prochaine ce qu’il compte faire du site mis à jour. À Martigues, il y a un an, il avait ordonné de recouvrir les vestiges d’un village gallo-romain mis à jour à Martigues. Il repose aujourd’hui sous un parking.

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