À la Ciotat, le projet d’ascenseur à méga-yachts fait des oh et débat

Actualité
le 17 Jan 2020
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Ce mercredi se terminait l'enquête publique autour de l'ascenseur à méga-yachts à la Ciotat. Entre inquiétudes environnementales et attrait économique, le projet fait débat.

Un mega-yacht dans le port de La Ciotat. (Image VA)

Un mega-yacht dans le port de La Ciotat. (Image VA)

L'enjeu

Ce mercredi, se terminait l'enquête publique concernant un ascenseur à yachts qui doit s'installer sur le chantier naval de La Ciotat. Un projet qui fait débat

Il y a les pour et il y a les contre. Dans les deux cas, le projet d’ascenseur à méga-yatchs de la Ciotat déchaîne les passions. Depuis le 11 décembre, une permanence s’est tenue à l’hôtel de Ville de la Ciotat et à Saint-Cyr-sur-Mer dans le cadre de l’enquête publique préalable à la validation de ce projet. Jusqu’à ce mercredi, chaque citoyen y était bienvenue pour se renseigner ou émettre un avis sur la future installation. Construite dans l’enceinte du chantier naval, celle-ci permettra de soulever des bateaux pouvant atteindre 4000 tonnes, afin de les réparer ou de les entretenir (activité appelée « refit »).

Ce projet, porté par la société publique locale gestionnaire du chantier Ciotat Shipyard, est relativement conséquent. Chiffré à plusieurs dizaines de millions d’euros (entre 65 et 70 millions), son budget dépend en partie de financements publics. Si l’enquête publique n’a pas fait se déplacer les foules – une cinquantaine de contributions environ -, à la Ciotat, le dossier est de ceux que l’on classe comme « sensibles ».

Qu’il soit bénéfique ou néfaste, le projet d’ascenseur de méga-yachts aura forcément un impact considérable sur la Ciotat. Après avoir allongé la période initialement prévue pour cette enquête publique, le commissaire enquêteur, Alain Chopin, a remarqué « un emballement » durant la dernière semaine. « Il n’y avait pas trop de monde jusqu’à présent mais depuis une semaine, il y a eu des articles de presse, le bouche-à-oreille a fonctionné. Hier [lundi] à Saint-Cyr, je n’ai pas arrêté », raconte-t-il. Si une partie des contributions évoquent les enjeux socio-économiques du projet, c’est bien sur l’aspect environnemental que devra se prononcer le commissaire.

Peinture sous-marine toxique et ancres ravageuses

Gérard Rivoire fait partie des farouches opposants à l’arrivée d’un ascenseur à méga-yacht à la Ciotat. Ce mercredi, dernier jour de consultation, il s’est rendu au service urbanisme de la mairie avec des liasses de documents sous le bras. « Ça fait des mois que j’étudie ce projet », glisse le biologiste retraité qui est aujourd’hui « consultant pour les Verts et différentes municipalités ». « Pour l’ascenseur à méga-yachts, on ne m’a rien demandé, on veut nous faire taire ! », grince des dents ce fervent défenseur de l’environnement.

De l’impact de l’anti-fouling – cette peinture appliquée sur les coques des bateaux contre l’implantation des algues et coquillages (autrement appelé sous-marine) – sur les phytoplanctons, aux ancres destructrices des fonds marins, en passant par les fumées chargées en particules fines des moteurs, Gérard Rivoire compte bien exprimer le fond de sa pensée et de ses connaissances au commissaire enquêteur.

En novembre dernier, comme le conseil scientifique du parc des Calanques, la mission régionale de l’autorité environnementale a rendu un avis plutôt sévère sur ce projet. La conséquence du trafic maritime sur les zones Natura 2000 à proximité y était qualifié « d’insuffisamment évalué, en particulier les impacts des mouillages sur les herbiers de posidonie ». Pour remédier à cela, la Ciotat Shipyard a annoncé mettre en place deux mouillages permanents au milieu de la baie pour que les bateaux en attente puissent s’y amarrer. « Et depuis le départ, une enveloppe de cinq millions d’euros est prévu pour l’aspect environnemental avec entre autres un système de traitement des eaux pluviales et une dépollution du site abîmé par l’ancienne activité industrielle », tient-on a faire savoir au service presse de la société publique locale.

« Le porteur de projet a proposé de faire mouiller les bateaux au milieu de la baie. Mais qui va surveiller ? Ils prévoient un financement de cette surveillance par le chantier naval, il y a donc conflit d’intérêt », s’alarme Gérard Rivoire, peu convaincu par les gages environnementaux mis en avant par la Ciotat Shipyard.

« Le gigantisme est malvenu »

Pour lui, c’est toute la baie de la Ciotat qui va souffrir de cette activité néfaste pour l’environnement. « La plus belle baie du monde vaut mieux que ce projet au service des milliardaires », conclut-il. Un avis largement partagé dans le registre que détient le commissaire enquêteur. « Quels travaux seront réalisés pour annihiler des effets des écoulements torrentueux dans la ville et sur le port ? Le filtrage des résidus toxiques seront-ils efficaces ? Qui peut garantir que les conditions restrictives énoncées dans l’étude technique seront scrupuleusement respectées ? », s’inquiète encore dans le registre Jean-Paul Coste, figure de la France Insoumise à la Ciotat et très au fait du dossier. « À l’heure des inquiétudes généralisées sur l’urgence climatique et la remise en question des principes du système économique actuel, le gigantisme de ce projet est malvenu », y écrit Nadya Aroussi, « citoyenne et ciotadenne ».

Sur place, Renée Hermite est aussi venue exprimer ses inquiétudes auprès du commissaire. « Ce projet va polluer l’air, est dangereux pour les cétacés, pour les posidonies. A-t-on pensé aux gens qui vivent à proximité ? », commente celle dont le père travaillait au chantier naval. Avant elle, c’est Elisabeth Roux, présidente de l’association Verts du golfe et élue de l’opposition (union de gauche) de la mairie de Ceyreste qui a rencontré le commissaire enquêteur. « Certains Ciotadens vivent à moins de 150 mètres de l’implantation de ce projet. Le bruit et la pollution de l’air n’ont pas été pris en compte ! », affirme-t-elle sous les yeux attentifs du commissaire. Mais tandis que la plupart s’inquiète de l’impact sanitaire et environnemental, pour d’autres, ce projet représente à l’inverse un atout indéniable pour la ville.

Création d’emplois et rayonnement

« Je suis favorable à ce projet. Il fera rayonner les compétences locales et participera au développement économique local et régional », note Philippe Bernard, rejoint par Laurence Petit : « je suis très favorable à l’ascenseur à bateaux. Les chantiers navals sont vecteur de développement de l’emploi local et cela va participer au développement du commerce de proximité. » Ces avis sont monnaie courante dans l’enquête publique. C’est en tout cas ce que souligne Sabrina Cipriani, directrice du service urbanisme de la Ciotat et qui a fait l’intermédiaire entre l’État et les administrés en l’absence du commissaire. Il faut dire que la Ciotat Shipyard a largement communiqué sur l’effet positif de ce projet pour l’économie locale. La société publique annonce ainsi « environ 50 millions d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire pour les chantiers, et 400 emplois créés localement ».

Pour les ciotadens, le chantier naval fait partie du patrimoine. Pour une partie d’entre eux, ce projet peut pérenniser son activité. Il faut dire que certains sont toujours sous le choc de sa fermeture il y a quelques années. 6000 emplois avaient été touchés et beaucoup ont du partir ou sont tombés dans la précarité. Alors pour ce projet, on a eu beaucoup de retours positifs en ce qui concerne l’offre d’emplois. »

Sabrina Cipriani

Mais l’aspect économique du projet est aussi critiqué par certains opposants. « Une forte économie locale est dépendante de la qualité de notre baie : hôtellerie, restaurations, activités nautiques, associations, commerces. De nombreux emplois seront perdus de manière irrémédiable si nos fonds marins perdent de leur beauté, si la vue de notre baie est enlaidie par des yachts, si la qualité de l’air devient dangereuse… », estime à l’inverse Karelle Matteoda Seux. Aussi, le choix de l’opérateur privé qui bénéficiera de cet ascenseur, MB92, est contesté. Un acteur étranger préféré aux acteurs locaux et qui aurait recours aux travailleurs détachés et au dumping social, estiment certains. Pour d’autres, l’activité de « refit » de méga-yachts ne peut être une activité pérenne, du fait de l’instabilité de ce marché.

La Ciotat Shipyard ne voit pas les choses de cette façon. « Malgré les atouts de La Ciotat, le secteur des mégayachts fait l’objet d’une concurrence féroce et il faut continuer à investir si l’on veut rester dans la course », a-t-elle récemment fait savoir par communiqué (lire notre article sur ce projet face à la concurrence marseillaise).

Emballement sur la fin

Enfin, certains regrettent un « saucissonnage », du projet en trois volets (village d’entreprises, port à sec et ascenseur). Cela aurait pour conséquences, disent-ils, d’éviter le dépassement du seuil d’investissement obligeant à un débat public. « Non seulement la Commission nationale du débat public n’a pas été saisie, mais une partie des marchés est déjà attribuée avant même que l’autorisation soit délivrée. De qui se moque-t-on ? », peste par exemple Jacques Latracol, lanceur d’alerte connu pour avoir réalisé une enquête sur la station d’épuration de la Ciotat.

« La plupart des gens s’inquiètent sur le plan environnemental, ils déposent des courriers documentés qui sont de vraies expertises », rend compte Alain Chopin, le commissaire enquêteur. Celui-ci n’a pas fini son travail mais, déjà, il souffle : « Les gens se disent ‘la Ciotat est l’une des plus belles baies du monde et on va y mettre des mastodontes pour milliardaires’… ».

Le commissaire enquêteur devra présenter son rapport final le 8 février prochain. D’ici là, il va soumettre une liste de questions au porteur de projet, la Ciotat Shipyard. Quoi qu’il arrive, in fine, son rapport, qui peut être favorable, assorti de recommandations ou de réserves, ou défavorable, ne sera que consultatif. Les méga-yachts n’ont jamais été aussi près de l’entrée de la baie.

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Commentaires

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  1. Richard Mouren Richard Mouren

    Le plus regrettable est que cette nouvelle branche d’activité avait toute sa place dans le Port de Marseille qui possédait toute la place, toutes les infrastructures et tous les aménagements nécessaires. Avec le déclin de la réparation navale marseillaise, les organes dirigeants du Port Autonome de Marseille n’ont pas su/voulu croire en cette nouvelle industrie qui semblait peu « sérieuse » (la réparation navale c’était de la grosse tôle, des gros moteurs, c’était du lourd). Une partie des formes, assez désertées, auraient pu être aménagées à peu de frais et la main d’œuvre était là (avec même des filières de formation spécifiques). Les entreprises ont émigré à La Ciotat qui avait déjà opéré son virage vers le tourisme, le tertiaire et l’industrialisation (emboutissage entre autres) dans son arrière pays. Dommage.

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  2. Jacques89 Jacques89

    Sans parler de la grade forme construite pour accueillir les pétroliers de 250 000 tonnes dans laquelle on peut « stocker » la clientèle de toute une année…
    Les milliardaires préfèrent probablement être « haut placés »?

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  3. Jacques89 Jacques89

    Notez quand même que la plupart des avis favorables à ce projet émanent de personnels, voire de dirigeants qui oeuvrent pour des entreprises présentent que le site. Là encore, le conflit d’intérêt peut être évoqué.

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