À Fos, le port va planter son usine à éoliennes entre herbe de la pampa et crapaud protégé

Reportage
le 22 Nov 2024
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Le projet Deos, plateforme de construction d'éoliennes flottantes, doit voit le jour en 2028 dans les bassins ouest du Grand port maritime de Marseille Fos. Installé sur près de 80 hectares entre steppes et prés salés, il impactera forcément la biodiversité locale. Sur terre comme sur mer.

Le site où va être créée la plateforme de construction d
Le site où va être créée la plateforme de construction d'éoliennes flottantes est couvert d'herbe de la pampa. (photo : VA)

Le site où va être créée la plateforme de construction d'éoliennes flottantes est couvert d'herbe de la pampa. (photo : VA)

À première vue, l’endroit ressemble à un vaste terrain vague. Sans intérêt particulier. Un tour sur soi-même permet d’apercevoir, au loin, les gigantesques installations métalliques des usines derrière les hautes herbes. Des bruits sourds résonnent, entrecoupés de lointains “bip bip” réguliers. Sur la droite, le sommet d’une montagne de conteneurs posés sur un navire. Sur la gauche, quelques éoliennes tournant à pleine vitesse. Dans quatre ans, si le calendrier est respecté, une plateforme de construction, d’assemblage et d’entretien de ces engins générateurs d’énergie renouvelable s’étendra sur ce terrain situé dans le bassin ouest du Grand port maritime de Marseille Fos.

Juste à côté de la darse 2, sur la commune de Fos-sur-Mer précisément, 75 hectares seront ainsi dédiés à ce projet colossal évalué à quelque 550 millions d’euros. Cette “plateforme” s’étendra aussi sur la mer afin de stocker, sur une surface de 45 hectares, les éoliennes. Car ce sont bien d’éoliennes flottantes dont on parle, des éoliennes offshore, comme les appellent les professionnels du Grand port maritime, qui entend devenir un leader sur le marché de leur construction.

Mais avant l’accomplissement des rêves aux grandeurs économiques, le projet, intitulé Deos, doit passer à la moulinette de la concertation. Depuis le 14 octobre et jusqu’au 23 décembre, les habitants de Fos, Port-Saint-Louis, Port-de-Bouc et Martigues sont invités à prendre connaissance des informations diffusées par le port sur le sujet et donner leur avis, lors de réunions publiques, en ligne ou par pli postal. Dans ce cadre, le port organisait cette semaine une visite sur place.

Faucon mangeur de libellules et fleur des gardians

Le guide du jour se nomme Hippolyte Pouchelle. Écologue, il fait partie du cabinet Egis et son regard permet de découvrir que ce vulgaire terrain vague parsemé de quelques tamaris et beaucoup d’herbe de la pampa cache bien son jeu. “Les arbres ne sont pas très présents ici, mais ils peuvent constituer des habitats pour des espèces nicheuses, comme le faucon mangeur de libellules. Sur le site, il y a au moins un couple”, déroule l’écologue, jumelles au cou, avant de se faire couper la parole par un chant d’oiseaux. Plusieurs espèces nichent discrètement sur les lieux. Aux côtés des faucons, on trouve aussi des guêpiers d’Europe. Point de nid pour ces volatiles aux couleurs carrément exotiques, mais des terriers sablonneux.

L’écologue Hippolyte Pouchelle fait découvrir aux visiteurs les richesses cachées du site. (photo : VA)

“Nous sommes ici dans une cuvette, l’eau stagne et des amphibiens peuvent aussi y établir leur habitat”, poursuit Hippolyte Pouchelle tandis que d’énormes moustiques traquent le petit groupe qui l’écoute. C’est le cas, par exemple, du crapaud calamite. La zone est présentée comme une “mosaïque d’habitats distincts”, dont trois à “enjeux forts” : les “fourrés halophiles”, aussi appelés sansouïres et qui constituent des terres pouvant être inondées par l’eau de mer ; des steppes salées, exposées à une sécheresse estivale ; des prés salés, qui recueillent les embruns. “Là, par exemple, nous marchons sur des espèces protégées”, lance Hippolyte Pouchelle en se baissant pour pointer du doigt des petites touffes de “saladelle”. Les Camarguais connaissent bien cette plante appelée fleur des gardians, qui symbolise pour eux la force et la détermination.

Couper l’herbe pour compenser

Comment cette riche biodiversité sera-t-elle prise en compte dans le projet Deos ? Les représentants du port présents lors de la visite répondent par un acronyme bien connu des aménageurs : ERC, pour “éviter, réduire, compenser”. Plus précisément, il s’agit “d’éviter” au maximum les impacts sur l’environnement, ou au moins, de les “réduire”. Si l’on ne peut pas, le plan C a pour but de les “compenser”. Les débats sur la méthode ERC, et notamment sur les manières de compenser, sont légion entre les services de l’État, les associations de défense de l’environnement et les porteurs de projet, même en ce qui concerne les énergies renouvelables. “Ce n’est pas la bonne façon de penser, il ne faudrait pas croire que d’aller appliquer des mesures compensatoires à des kilomètres d’ici va compenser quoi que ce soit”, prévient Romuald Meunier, président de l’association Golfe de Fos Environnement. “L’idée ici est d’identifier en interne des zones de compensation, en bordure de projet, pour recréer de l’habitat”, lui répond du tac au tac Hippolyte Pouchelle.

Il faut dire que la zone portuaire présente, selon l’écologue, un avantage certain dans l’application du plan C de la méthode ERC : tout autour des visiteurs du jour croît l’herbe de la pampa. Or, il s’agit d’une espèce envahissante qui, comme son nom l’indique, n’a rien d’endémique et nuit aux habitats d’autres espèces. “Nous cherchons des actions positives sur les habitats. Et lutter contre les espèces invasives rapporte des points de compensation”, détaille Hippolyte Pouchelle. En d’autres termes, lutter contre cette mauvaise herbe fait office de compensation à la destruction d’habitats d’autres espèces. Une aubaine pour le projet Deos, et plus généralement pour le Grand port maritime. Même si l’arrachage massif de cette plante n’a pas fait ses preuves — elle repousse alors de plus belle —, l’arrachage manuel, voire le pâturage, seraient des solutions efficaces. “Il y a dans le secteur des espèces bovines qui mangent l’herbe de la pampa”, ajoute Jérémy Clément, chef du service environnement du Grand port de Marseille.

“Au niveau du quai, toute la biologie marine sera impactée”

Qu’en est-il de l’impact de Deos en mer ? “Si on exclut le terrassement à terre et le fait qu’une bonne partie de la végétation et des habitats de surface vont être ratatinés, ce projet n’est pas spécifiquement polluant. Mais on ne connait pas vraiment les impacts en mer”, explique à Marsactu Philippe Chamaret, directeur de l’institut écocitoyen. Son association, qui a pour mission l’acquisition de connaissances scientifiques autour des questions environnementales, est en partie financée par le Grand port maritime de Marseille. Elle tâche cependant de garder une certaine indépendance. “On s’attend à une phase de travaux avec un dragage au niveau de la bande littorale qui va mettre en suspension des particules et donc avoir un impact immédiat sur la biodiversité. En général, les poissons n’aiment pas trop qu’on leur change leur habitat, poursuit le scientifique. Au niveau du quai, toute la biologie marine sera impactée. Les moules, les herbiers… tout sera raclé pour faire tout propre, comme sur le reste de la plateforme.”

Mais une fois les travaux finis, que se passera-t-il quand la faune marine reviendra ? C’est là que le bât blesse. À ce stade, peu d’études permettent d’apporter des éléments de réponse. Si, a priori, l’activité de construction et de stockage d’éoliennes n’a rien de comparable en termes d’impact environnemental avec, par exemple, l’industrie pétrochimique, un flou persiste. “Nous avons pointé plusieurs fois la problématique de l’acoustique. Nous sommes très intéressés pour mener des études à ce niveau-là, ajoute Philippe Chamaret. Car finalement, on ne se sait pas grand-chose de ce projet.” L’observatoire du Golfe de Fos, créé il y a un an par l’institut écocitoyen et financé par l’Agence de l’eau, la métropole, le port et la commune de Fos, pourrait mener ces études.

Pour l’heure, ce sont les réactions des habitants du coin qui doivent, jusqu’aux fêtes de fin d’année, être auscultées. Mais en une semaine, les garants de la concertation du projet Deos n’ont recueilli qu’une quinzaine de remarques et questions. “Certaines peuvent être vicieuses, par exemple “comment enlever l’herbe de la pampa ?”, rigole Vincent Delcroix, de la commission nationale du débat public. Mais globalement, le projet est loin des habitations, il n’y a pas vraiment d’enjeux pour les gens et tout le monde est pour les éoliennes.” Tant pis pour les faucons mangeurs de libellules et la fleur des gardians du Grand port maritime.

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Commentaires

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  1. BRASILIA8 BRASILIA8

    Il parait que les éoliennes produisent une électricité sans carbone
    Mais quel est le bilan de leur construction ? au vu du projet du Grand Port il est loin d’être nu, de leur exploitation, et de leur destruction, la durée de vie est d’environ 20 ans ?

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  2. Oreo Oreo

    L’industrie et l’écologie sont incompatibles. On peut tourner le problème dans tous les sens, criminaliser et taper sur les écologistes, ça ne changera rien. Il faut arrêter le faux progrès, la “transition” qui accroît les destructions et penser autrement le monde et nos sociétés. Penser “vivant” et plus penser “machines” (et argent). Si on le fait pas, ça se fera sans nous., l’espèce humaine.

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  3. Pascal L Pascal L

    Rappelons nous que la force du vent à été utilisée par nos ancêtres pendant des siècles. Personne ne se plaint des moulins à vent en Hollande. Il y en avait au dessus du Panier à Marseille et sur de nombreuses crêtes de la ville et de la région. De plus, les éoliennes actuelles ont de bien meilleurs rendements que les vieux moulins d’autrefois.

    L’industrie a aussi permis de nombreux progrès et les éoliennes sont bien moins dangereuses que d’autres convertisseurs d’énergie. Personnellement je pense que c’est une sage décision.

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    • Oreo Oreo

      Oui l’industrie à permis le progrès d’une destruction aveugle et folle de la nature, de la pollution de tout partout et de rendre bientôt la terre inhabitable pour les humains. Il serait temps de vous réveiller et de laisser les moulins à vent aux sentons de la crèche dont nous sommes les ravis.

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    • Pascal L Pascal L

      Mais aussi une espérance de vie en moyenne presque doublée par rapport à 1850 … Elle ne dépassait guère 40 ans à l’époque.

      Vu mon age, je suis content d’en avoir bénéficié.

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  4. Pascal L Pascal L

    Rappelons nous que la force du vent à été utilisée par nos ancêtres pendant des siècles. Personne ne se plaint des moulins à vent en Hollande. Il y en avait au dessus du Panier à Marseille et sur de nombreuses crêtes de la ville et de la région. De plus, les éoliennes actuelles ont de bien meilleurs rendements que les vieux moulins d’autrefois.

    L’industrie a aussi permis de nombreux progrès et les éoliennes sont bien moins dangereuses que d’autres convertisseurs d’énergie. Personnellement je pense que c’est une sage décision.

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    • BRASILIA8 BRASILIA8

      Ma question est la suivante: quel est l’empreinte carbone d’un tel projet et par la même peut on parler d’énergie décarbonée ?

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  5. Patafanari Patafanari

    « L’herbe de la pampa, prisée pour la déco bohème, est désormais interdite en France, une mesure pour protéger la biodiversité !« https://www.msn.com/fr-fr/lifestyle/shopping/faites-vos-adieux-%C3%A0-la-pampa-d%C3%A8s-aujourd-hui-elle-sera-interdite-en-france/ar-AA1qEnF8.
    Quant au faucon gobeur de libellule, il ferait mieux de se rendre un peu utile en s’attaquant aux moustiques.

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  6. Marc13016 Marc13016

    Des libellules, il y en a plein à gober de l’autre côté du Rhône, à 2 km à vol de faucon. Et en plus il y a aussi plein d’arbres pour le nid de ces mêmes faucons, dans cette zone qui est une réserve plutôt bien protégée je crois.
    Ma foi, ça leur rendrait sûrement service à ces pauvres bêtes, d’aller respirer l’air pur de la Camargue, plutôt que de s’intoxiquer à proximité du complexe pétrochimique de Fos.
    Quand aux éoliennes, certes, ce sont des purs produits de l’industrie, mais de l’ère industrielle nouvelle. On ne peut pas comparer avec une mine de charbon du 19ème siècle, me semble-t-il.

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  7. Karo Karo

    Et oui la conclusion est la bonne tant pis pour le faucon gobeur de libelulle il n’a qu’aller ailleurs l’homme arrive avec tout son arsenal de machine mais quand il n’y aura plus de faucon ni de libellule la fin de l homme sera proche .
    Tant que nous n’apprendrons pas à faire avec le vivant ça sera toujours l’économie du court terme contre l’écologie du long terme

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  8. Jacques Milan Jacques Milan

    Devant les ravages du réchauffement climatique (inondations, feux de forêts, canicules), il faut développer une énergie non ou peu carbonée : dans notre région, l’éolien en mer et le solaire sur terre s’imposent et sont encore peu utilisés. Donc il faut soutenir ce parc éolien sur le long terme.

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    • Oreo Oreo

      En somme, pour répondre aux prolèmes posés oar les ravages du passé, ravageons ce qui reste! Je doute fort que ce soit ia solution. D’autant que l’on consomme malgré cela toujours plus d’énergies fossiles.

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