À Cortiou, les récifs artificiels ont ramené de la vie en eaux troubles

Série
le 11 Sep 2021
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Pendant une semaine, 20 000 congressistes du monde entier étaient à Marseille pour échanger sur la biodiversité à l'occasion de l'UICN. Marsactu n'est pas en reste et vous propose une série d'articles sur les enjeux locaux. Depuis 2017, les poissons ont pris leurs marques sur les récifs artificiels installés à Cortiou, où sont rejetées les eaux usées de la ville. Après de premiers résultats sujets à débat, la question de la poursuite du projet se pose.

Plusieurs types de blocs de béton ont été déposés dans la zone il y a trois ans. (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

Plusieurs types de blocs de béton ont été déposés dans la zone il y a trois ans. (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

“La vie revient !”. Le constat est là, indéniable. Les eaux de Cortiou abritent une nouvelle population. Là où se déversent chaque jour des centaines de milliers de litres d’eaux usées – après un passage par la station d’épuration – nagent désormais girelles, sars, crevettes, poulpes et même quelques mérous. “Nous avons recensé 62 espèces dont 45 poissons, dans ce qui n’était il y a quelques années encore qu’un désert “, se félicite Julien Dalle. L’ingénieur en écologie n’y est pas pour rien. Depuis 2017, l’entreprise Seaboost pour laquelle il travaille mène sur le site un projet de “restauration écologique” avec, comme outil principal, des récifs artificiels. Immergées à la fin de l’année 2017, ces installations en béton aux allures futuristes sont aujourd’hui entièrement recouvertes de végétaux et d’animaux marins. “Et ce, à tous les stades de vie, de la ponte à l’âge adulte, sur toute une chaîne alimentaire, du plancton aux prédateurs”, poursuit-il, images à l’appui.

En tout, une trentaine de modules de formes différentes et pensés pour attirer des espèces spécifiques ont été déposés sur quatre sites différents, plus ou moins touchés par le panache des rejets de la station d’épuration de Marseille. Sur les quatre sites, même le plus proche – à 150 mètres des rejets -, des espèces sont venues investir les supports. “Plus le site est éloigné, plus la nature a repris intensément ses droits, mais le premier site n’est pas mort pour autant”, précise-t-il. Intérêt, efficacité, coût… dans les eaux troubles de Cortiou, le projet Rexcor a ramené un peu de vie et beaucoup de questions.

Des algues aux poissons, différentes espèces ont investis les récifs de Rexcor, comme ici une mostelle. (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

“On ne reviendra pas à ce que c’était avant, mais…”

nous avons trouvé le moyen de permettre à un site dégradé de retrouver la vie.

Julien Dalle, Seaboost

Sans l’installation de ces récifs, la zone impactée par cette pollution serait certainement toujours dépourvue de vie. Mais quel intérêt de pousser la nature à investir un endroit qui, malgré les efforts de ces dernières années, reste pollué ? Pour le représentant de Seaboost, l’amélioration de la qualité de l’eau dans cette zone était un “prérequis” à cette expérimentation qui vise un geste de réparation. “Le fait qu’il y ait davantage de sédimentation qu’ailleurs contraint la vie, mais ne l’empêche pas. Aujourd’hui, les rejets sont aux normes et nous avons trouvé le moyen de permettre à un site dégradé de retrouver la vie”, défend-il.

Mais sous l’eau, la réalité est un peu plus complexe. Julie Lossent est directrice technique chez Chorus, l’entreprise qui a supervisé le suivi phonique du site. En d’autres termes, elle a écouté le bruit des fonds marins de Cortiou et a ainsi pu reconnaitre différentes espèces, car l’oursin qui se déplace ne fait pas le même bruit que le sar qui se reproduit. Elle y a entendu entre autres : “Des crevettes, des rougets… Plein de poissons qui mangent du caca, des animaux morts, bref, de la matière organique, vulgarise la chercheuse en acoustique sous-marine. On ne reconstituera jamais l’écosystème d’un herbier, on ne reviendra pas à ce que c’était avant, mais on peut dire que ces rejets avantagent certaines espèces”.

Une vérité peu ragoûtante, qui amène forcément à une autre question : quel risque cette pollution fait-elle courir à ces espèces réintroduites ? “La pollution en elle-même est captive par les sédiments et ne remonte pas la chaîne trophique comme les microplastiques”, assure Julien Dalle. Comprendre : la pollution reste prisonnière des sédiments et ne se transmet pas aux organismes vivants. Mais pour certains scientifiques, la question n’est pas encore tranchée.

Au milieu des sédiments de cette zone polluée, plusieurs dizaines d’espèces auraient retrouvé leur place. Ici, un poulpe se cache dans les modules de Rexcor (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

Les poissons peuvent-ils être pollués eux-mêmes ?

“D’un point de vue écologique, c’est mieux que rien, mais d’un point de vue socio-économique, cela peu poser problème”, s’interroge Sandrine Ruitton, de l’Institut méditerranéen d’océanographie (MIO). Sceptique dès les débuts du projet, la chercheuse effectue depuis l’immersion des structures un suivi saisonnier du site, de manière indépendante. “Il y a toujours la question des contaminants. Tant que l’on ne mange pas les poissons, c’est OK. Mais il faut prendre en compte l’état sanitaire des poissons.” Le projet Rexcor, du fait des rejets de la station d’épuration, se trouve dans une zone où la pêche est interdite. Mais les poissons ne sont pas tous sédentaires. La chercheuse du MIO a obtenu des autorisations pour prélever des espèces et doit, dès l’automne, commencer ses recherches sur ce point.

on a des congres énormes, des rougets qui ressemblent à des rôtis, mais la biodiversité n’est pas exceptionnelle.

Sandrine Ruitton, chercheuse au MIO

Pour la scientifique, l’objectif premier de Rexcor de restaurer un écosystème normal dans une zone dévastée, est un échec. “La biomasse [poids de la totalité des organismes vivant à un endroit donné, ndlr] est très importante, mais ce n’est pas un indicateur de bon état écologique. En Bretagne, la prolifération des algues verte crée beaucoup de biomasse, mais ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement. Là, on a des congres énormes, des rougets qui ressemblent à des rôtis, mais la biodiversité n’est pas exceptionnelle”, développe-t-elle. Si les porteurs du projet Rexcor ont compté 65 espèces différentes, Sandrine Ruitton en recense tout de même 130, mais estime que ce n’est “pas énorme comparé aux 17 000 espèces de la Méditerranée”.

Les financements manquent à l’appel pour le suivi du projet

Julien Dalle, lui, est beaucoup plus optimiste et veut poursuivre l’effort en développant l’expérience. Il voudrait notamment pouvoir éclairer des questions encore en suspens, comme déterminer ce que signifie la plus lente colonisation des modules à proximité des émissaires. Le développement de la vie est-il arrivé à son maximum à cet endroit très pollué ou est-il juste plus lent ? Mais les financements pour prolonger les suivis viennent à manquer. Il faut dire qu’il s’agit là d’un projet très onéreux. Jusqu’à présent, Rexcor a coûté près d’un million d’euros. Financé en grande partie par la Caisse des dépôts, le projet est piloté par l’entreprise Egis en partenariat avec notamment l’agence de l’eau et le parc des Calanques.

Avec le suivi, l’immersion des modules a constitué une part importante du financement du projet. (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

“Ce qui a coûté cher, c’est la pose des modules et les suivis. Il y a eu de la photogrammétrie [pour mesurer la colonisation des modules à partir de photographies, ndlr], du suivi acoustique, il a fallu payer des gens pour compter les poissons. On a mis le paquet pour prouver que ça marche”, rembobine Julie Lossent. Sur leur demande d’occupation temporaire, les porteurs de projet avaient noté un suivi de trois ans pour une occupation de huit. Un point sur lequel avait tiqué les services de l’État, qui avaient recommandé un suivi sur la durée totale de l’occupation du domaine public maritime.

“L’année dernière, nous n’avons pas pu faire de suivi faute de financements”, regrette Florian Holon, qui travaille pour Andromède, la structure qui a réalisé le suivi photogrammétrique. “Au départ le suivi n’était pas prévu sur le long terme. Mais si on arrive à faire les dernières années, ce n’est pas très grave d’avoir un temps de pause”, espère-t-il, rejoint par sa collègue de Chorus. “Il n’y a pas forcément d’intérêt à aller voir toutes les semaines. À N+5 ans en revanche, ce sera intéressant. Même avec un suivi de trois ans, on peut faire des simulations et voir où cela nous mène dans dix ans.” Contactées, ni la Caisse des dépôts, ni Egis n’ont répondu aux sollicitations de Marsactu.

À terme, des poissons filtreurs ?

L’avenir de Rexcor est donc suspendu. Et si son premier objectif est sujet à débat, le second reste hypothétique. À savoir : ces nouveaux habitants peuvent-ils avoir un impact positif sur l’environnement ? “Les rejets constituent un apport nourricier pour les espèces filtreuses comme les vers marins, les spirographes qui absorbent une partie de la pollution, explique Florian Holon. Mais il est encore trop tôt pour observer des grands filtreurs.” Rexcor, ajoute ce spécialiste en écologie marine, est une expérimentation. Autrement dit, une goutte d’eau dans l’océan. “Pour que les récifs aient un réel effet, il faudrait que la zone couverte soit visible depuis l’espace.” Les récifs artificiels de Rexcor recouvrent une superficie de quelque 200 m² quand ceux du Prado, un projet de petite taille, mais en eaux plus claires, s’étalent sur 27 300 m². Pour étendre Rexcor, il faudrait donc une grosse rallonge dans l’enveloppe allouée à ce projet.

Basés sur une technique dite de biomimétisme, certains récifs de Rexcor ont été conçus par la 3D. (Photo : Julien Dalle, Seaboost)

“Tout ce qui coûte cher reste expérimental. On ne peut pas travailler avec des récifs artificiels biomimétiques conçus par la 3D, poursuit Florian Holon. C’est intéressant d’un point de vue scientifique, mais si on veut le déployer il faut utiliser des biomatériaux, par exemple de la roche du massif Central et non du ciment. Il existe des projets de la sorte au Japon, mais la France ne l’a jamais fait.” Julien Dalle, lui, continue de défendre son projet coûte que coûte. “Oui cela coûte cher, mais on n’obtiendra jamais de si bons résultats, aussi rapides, avec des parpaings”, balaie l’ingénieur, en attente de réponse de la part des financeurs. “On ferait mieux d’investir l’argent pour repeupler des zones complétement dépolluées”, juge quant à elle Sandrine Ruitton. Dans les eaux troubles de Cortiou, peut-être plus encore que devant les écrans plats de l’UICN, le débat sur la restauration écologique suit son cours.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Oui peut-être mais cela ne change en rien le problème de Cortiou.Cette zone est pourrie, et si vous y passez en bateau vous brassez de la merde.
    Alors plutôt que s’esbaudir sur des équipements qui abritent des poissons et crustacés “mange caca”, traitons le vrai problème de la station d’épuration. Après, cela occupe quelques “chercheurs” qui pensent trouver un créneau dans le traitement de la pollution marseillaise.L’argent n’a pas d’odeurs.
    Avec ce système nous aurons bientôt non plus de la pêche locale, mais plutôt de la pêche fecale

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    • Jacques89 Jacques89

      Pas sûr que ce soit Geolide, Braillasse. Suffit de se balader en rive du “vélodrome” pour constater que ça fonctionne (même si pas tout à fait dans les clous pour la réduction de charge polluante). Mais entre le stade et Cortiou, il y a une installation de traitement des boues (à Sormiou) celle qui produit du biogaz, qui pourrait bien être à l’origine des blooms constatés régulièrement depuis sa mise en service. Une fois fermentée, les boues restent des déchets et, c’est une habitude, dans le secteur, on préfère mettre Méditerranée à contribution.

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  2. Bibliothécaire Bibliothécaire

    Merci beaucoup pour cet article éclairant sur ce qui se passe sous l’eau. Très intéressant aussi celui sur le Gecko du château d’If.

    On attend impatiemment la même chose sur le récif du Prado, j’ai cru comprendre qu’il avait été créé grâce à l’obstination de quelques uns seulement et bien entendu pas des politiques.

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  3. barbapapa barbapapa

    L’émissaire de Cortiou a été un haut lieu de la pêche du bord dans les années 50/60. L’abondance de matières organiques rejetées sans traitement favorisait la présence monstrueuse de poissons, et de pêcheurs qui prenaient des risques insensés pour traverser la colline abrupte par l’égoût, puis ensuite s’attachaient à la falaise pour pêcher à la longue et lourde canne de bambou (les moulinets existaient à peine) d’énormes muges, loups, dorades… Il y a eu des morts !
    Aujourd’hui, la calanque de Cortiou sent la menthe et la chlorophile chimiques. Malgré l’interdiction, plusieurs pêcheurs viennent y prélever du poissons, des gars de la Cayolle qui vendent leur pêche à des restaurateurs peu regardants, il y a eu les “braconniers des calanques” qui vendaient aussi du poisson fléché ici à des restaurants de renom + d’autres…
    Faire proliférer du poisson ici ne me semble pas judicieux, hors quelques poissons sédentaires comme les fielas et murènes, les autres espèces naviguent au gré des saisons, des périodes de frai, de la température de l’eau, des courants et alors la population marseillaise consomme par la force des choses du poisson très pollué.

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  4. TINO TINO

    se rassurer avec l’existence des poissons dépollueurs n’est ce pas chercher à effacer notre culpabilité dans les massacres écologiques. Se dire: puisque la nature est capable de digérer nos rejets pollués, et bien continuons à polluer.

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    • Brallaisse Brallaisse

      Bien résumé !

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  5. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Techniquement, il est tout à fait possible de ne rejeter à la mer que de l’eau potable – voire de la recycler. Voyez ici cet extrait d’un livre de Henry Augier : https://paca.lpo.fr/protection/engagements/actualite/3315-petition-debarrasser-definitivement-les-calanques-du-rejet-polluant-de-cortiou

    Se satisfaire de la situation actuelle n’est pas à la hauteur des enjeux (économiser l’eau, moins salir notre environnement)… encore moins quand notre pollution est tranquillement rejetée dans un Parc National !

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  6. Florence Joly Florence Joly

    Un rapport récent (2021) sur un suivi de 20 ans de la pollution chimique en méditerrannée conclue “Certains secteurs présentant des niveaux de conta-
    mination élevés, parfois au-dessus des seuils régle-
    mentaires, sont cependant clairement identifiés : le
    secteur de l’émissaire de la ville de Marseille
    (Cortiou) (…)”. la figure p82 est synthetise les données…https://archimer.ifremer.fr/doc/00673/78554/80744.pdf

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