Procès du drame de la rue d’Aubagne : “L’effondrement était absolument inéluctable”

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le 14 Nov 2024
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Le tribunal correctionnel entend cette semaine les experts mandatés durant l'enquête. Ils ont expliqué comment l'accumulation de fragilités avait conduit le 65 à s'effondrer "de l'intérieur", le 5 novembre 2018 à 9 h 07.

La salle d
La salle d'audience. (Croquis : Ben 8)

La salle d'audience. (Croquis : Ben 8)

On le savait, la première semaine complète du procès des effondrements de la rue d’Aubagne s’affichait technique. Au terme de deux journées d’audience où trois experts ont livré leurs exposés, un scénario des effondrements est clairement esquissé. Jusqu’aux dernières secondes. Permettant à chaque partie de bien saisir comment, à partir des caractéristiques incontournables des immeubles dits “trois-fenêtres marseillais”, et jusqu’à la moindre particularité des bâtis de la rue d’Aubagne, l’effondrement s’est révélé “inéluctable”. Le terme a été répété plusieurs fois, et sans sourciller, par les experts.

Il y a d’abord eu le travail de Bernard Bart, mandaté dès le 5 novembre 2018 par le parquet de Marseille, et contraint de rendre son rapport dans un délai très serré de quelques mois. “J’ai été désigné le matin même de l’évènement, sur un appel du procureur. Je ne savais même pas ce qui… J’étais dans le train. J’ai fait demi-tour”, se remémore-t-il à la barre ce mardi. Mais ce sont surtout les travaux de deux confrères, Fabrice Mazaud et Henri de Lépinay, qui ont occupé les débats. Une longue expertise, étalée sur plusieurs années. La pièce maîtresse technique du dossier.

“Tout d’abord, il faut savoir qu’une expertise de ce genre n’est pas commune”, lance Fabrice Mazaud mardi, en préambule de son exposé préparé pour le procès. La salle s’est vidée du public depuis le premier jour de l’audience. Restent, sur les bancs des parties civiles, les familles des disparus. Pour certaines, extrêmement attentives, munies de carnets. Sur le banc des prévenus, l’ancien adjoint municipal Julien Ruas manque à l’appel. Il n’entendra rien des explications très pédagogiques de Fabrice Mazaud. Qui poursuit : “À part en cas d’explosion au gaz, l’effondrement à la fois total et soudain d’un immeuble entier est extrêmement rare. Si le phénomène s’est produit, c’est parce qu’un ensemble de fragilités était présent. C’est très important à garder en tête.”

Trois cent cinquante ans d’histoire

Car si le scénario retenu fait consensus pour les deux experts, il aurait très bien pu en être autrement. Si c’est, selon les deux professionnels, le 65 qui s’est effondré en premier et “de l’intérieur”, “sur lui-même”, c’est uniquement car un “élément déclencheur” a précipité la tragédie. L’élément en question ? La rupture d’un poteau en sous-sol du 65 rue d’Aubagne. Qui a entraîné les planchers supérieurs par “effet de cascade”.

Pour comprendre comment l’immeuble habité en est arrivé à ce sort funeste, il a fallu d’abord expliquer les circonstances de sa construction. Concernant le 65 comme le 67, “immeubles jumeaux”, nous sommes face à des cas typiques de “trois-fenêtres marseillais”, construits à la fin du XVIIe siècle. Le numéro 63, un deux-fenêtres, est à peine plus vieux (1666). Au fil des siècles et de la densification du quartier, les immeubles connaissent de nombreuses “surcharges”. On ajoute des étages, des cuisines et des salles de bain. Côté cour, des balcons se greffent. Ils accueillent parfois des toilettes. Ils sont régulièrement fermés pour gagner de l’espace intérieur. Autant d’ajouts qui pèsent sur les structures.

Sur les trois-fenêtres marseillais, ce sont les murs séparatifs qui sont porteurs. C’est pourquoi chaque immeuble est lié. Il est difficile de les distinguer. Ce sont des immeubles mitoyens. Ils vivent en mitoyenneté”, précise Bernard Bart. Le temps a démontré leur solidité. Mais ils ont des faiblesses, et notamment l’eau. “Sous l’effet de l’humidité, le liant des pierres est affaibli, les murs se déforment et bougent”, ajoute l’expert.

Surcharges

L’exposé de Fabrice Mazaud et Henri de Lépinay se concentre ensuite sur les dix dernières années. Celles où seul le numéro 65 reste habité. Celles où des expertises s’enchaînent, où des travaux sont parfois commandés, exécutés, où des alertes sont lancées, sans jamais parvenir à endiguer l’affaissement en cours, jusqu’à l’effondrement.

Un avocat des parties civiles demande : “Comment vous décririez l’état du 65 à quelqu’un qui n’est pas architecte et n’a donc pas vos connaissances ?” Réponse de Fabrice Mazaud : “Je dirais, un immeuble très dégradé. Avec une façade côté rue qui présente des fissures, moins importantes que les 63 et 67, mais avec une façade sur cour très dégradée. Et avec des choses qui se passent en sous-sol et qui sont extrêmement inquiétantes. Un état structurel très abimé.”

Cet état structurel très abimé est aussi très bien documenté. Entre 2014 et jusqu’aux derniers jours, un expert mandaté par le tribunal administratif, Reynald Filipputti, visite les 65 et 67 de nombreuses fois. D’ailleurs, l’exposé des deux experts repose en très grande partie sur les photos prises par leur confrère. Deux clichés, pris respectivement en 2016 et en 2018, ont particulièrement retenu leur attention. Ils concernent un poteau situé en cave du 65, accolé à l’escalier. En 2016, il est debout. En 2018, il est rompu. Plié. “Peu importe si ce poteau était porteur ou non au départ. Le fait qu’il ait plié prouve qu’il était devenu porteur. Quand on rajoute du poids, des cloisons deviennent fortuitement porteuses. Tous les architectes qui étudient les immeubles anciens le savent”, déroule Fabrice Mazaud.

Rupture de cloison

Quand le poteau a-t-il plié ? Impossible de savoir. Le dernier cliché date du 25 octobre 2018, dix jours avant le drame. Une semaine plus tôt, le 18 octobre 2018, c’est une cloison du rez-de-chaussée, juste au-dessus du poteau, qui a éclaté. Cela avait déterminé une locataire à appeler les pompiers. L’immeuble avait été évacué. Julien Ruas avait signé un arrêté de péril imminent. Un expert aujourd’hui poursuivi, Richard Carta, avait inspecté les lieux. Puis autorisé, dans la soirée, la réintégration de l’immeuble.

Pour Fabrice Mazaud et Henri de Lépinay, la rupture de cette cloison constitue le premier signe avant-coureur de l’effondrement. Sur la photo prise par Richard Carta, on voit le mur en question. Il est accolé à l’escalier, juste à sa droite. Le mur est fissuré et bombé. Des travaux sont ordonnés. D’abord, un étai est posé, avec le simple objectif de permettre le passage des locataires dans l’escalier. Le 22 octobre, la cloison est remplacée par un mur en parpaing. “Ce nouveau mur est plus lourd mais surtout plus rigide”, répètent les experts. Ce qui a pu accentuer l’effet de charge.

Au même moment et toujours dans l’alignement, le plancher du premier étage était en train de fléchir. “Mais personne ne semble s’y intéresser”, regrette Fabrice Mazaud. Quelques jours plus tard, et surtout entre le 2 et le 4 novembre, de nombreux locataires alertent sur l’état de leurs portes d’entrée, qu’ils n’arrivent plus à ouvrir ni fermer. Voilà le signe, selon les experts, d’un affaissement de l’intérieur “des planchers de tous les étages”.

Affaissement au cœur

“Ces affaissements viennent solliciter par transfert le poteau en sous-sol”, souligne Henri de Lépinay. D’autant que directement à gauche de l’escalier, le mur qui sépare les 63 et 65 est “bouffé”, gonflé. Ce qui signifie que ses éléments sont en train de se désolidariser. “Le bouffement, c’est le stade ultime avant l’effondrement”, précise Fabrice Mazaud.

Le 5 novembre à 8 h 52, un locataire du 65, Abdelghani M., filme son immeuble pour alerter le cabinet Liautard, le syndic en charge de la copropriété. Il en sort quelques minutes avant l’effondrement. À 9 h 04, la caméra de la rue filme un passant qui regarde la façade, entre dans le hall et ressort. Trois minutes plus tard, les 63 et 65 rue d’Aubagne s’effondrent. L’immeuble habité tombe sur lui-même. Silencieusement, relève un témoin.

“Est-ce qu’au 22 octobre, lorsque la cloison est remplacée, l’effondrement était inéluctable ?” demande le président. “Oui, l’effondrement était absolument inéluctable”, répond sans détour Fabrice Mazaud. “Pour nous, il est certain que le 65 s’est effondré en son cœur. C’est le sens de toutes les alertes. Les locataires ne parlaient pas du mur séparatif avec le 63. Ils parlaient tous de leurs portes de palier”, répète Henri de Lépinay.

Un péril connu

Les scénarios alternatifs sont vite balayés. “L’immeuble aurait pu s’effondrer par derrière vu les fragilités de la cour. Il aurait pu s’effondrer par le mur séparatif avec le 63. Il aurait pu aussi s’effondrer par le mur séparatif avec le 67, qui présentait aussi un bouffement. Mais on le voit sur les photos prises dans la journée du 5 novembre, ce mur a tenu dans un premier temps”, rappelle Fabrice Mazaud.

En revanche, s’il y a une chose que les experts ignorent, c’est pourquoi leurs deux confrères, qui ont visité l’immeuble en octobre 2018, n’ont pas été plus alarmistes. Bouffement des murs, affaissement des planchers, rupture du poteau : tous les signes étaient là. “Reynald Filipputti sait tout cela. Dans cette situation, on doit comprendre que le cœur de l’immeuble est en grand péril. Donc soit on met en place des travaux, et des travaux très singuliers, pas des étais. Soit ce n’est pas gérable, et il faut sortir les gens de ça”, formule Fabrice Mazaud.

“On a le sentiment qu’il n’était pas conscient du risque, y compris pour lui-même”, commente le président. Reynald Filipputti avait même prévu une réunion d’experts sur place le 8 novembre 2018. “Je ne comprends pas, comment on peut envoyer des gens sur place dans cette situation ?”, s’interroge Henri de Lépinay. Des travaux devaient avoir lieu. Des ouvriers avaient même prévu de venir le 5 novembre au matin. Au dernier moment, leur supérieur avait décalé l’intervention au lendemain.

Hospitalisé, Reynald Filipputti ne devrait pas être en mesure de s’expliquer au procès. En revanche, Richard Carta, renvoyé notamment pour “homicides involontaires”, sera entendu dans les prochaines semaines. Mais avant cela, ce jeudi, les experts poursuivront leur exposé en s’attardant sur les sols et la question de l’humidité. Une chose est déjà certaine : l’eau a pu être “un facteur aggravant”. Mais en deux jours d’exposés, le mot “pluie” n’a pas été prononcé.

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