Margaux Mazellier vous présente
Marseille fait genre

[Marseille fait genre] Laura Spica-Rodriguez, la résistance en rythme

Chronique
le 21 Fév 2026
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Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec la militante et anthropologue Laura Spica-Rodriguez, qui puise son engagement directement dans la rue.

Portrait de Laura Spica-Rodriguez au studio Castanet. (Photo : Fabrizio Spica)
Portrait de Laura Spica-Rodriguez au studio Castanet. (Photo : Fabrizio Spica)

Portrait de Laura Spica-Rodriguez au studio Castanet. (Photo : Fabrizio Spica)

Il y aurait beaucoup (vraiment beaucoup) à raconter sur les combats menés par Laura Spica-Rodriguez. Militante et anthropologue, elle est, comme elle le dit elle-même, davantage dans “le faire que dans le dire”. Vous la verrez sans doute lors de la prochaine manifestation du 8 mars à la tête du bloco féministe Tambours Battantes, entourée de dizaines de femmes, un projet né au sein de son association d’éducation populaire, Vacarme Orchestra.

Dans cette chronique, elle revient sur son parcours, sur l’importance de reconnaître et de valoriser les initiatives populaires, sur son attention constante aux marges et à la manière dont nous définissons la norme, sur l’importance du droit des enfants dans la lutte contre le patriarcat ainsi que sur la puissance des pratiques artistiques amateures dans l’espace public.

Un héritage familial

Laura grandit dans le Gard, à la campagne. “Dans une famille post-ouvrière qui a fui la guerre en Espagne d’un côté et la misère sicilienne de l’autre”, raconte-t-elle. Sa mère est née en Algérie et son père à Tunis. “On est la première génération née en France”, ajoute-t-elle. Laura précise, lorsqu’elle parle de son enfance, qu’elle a un frère handicapé : “C’est quelque chose qui a façonné ma vie et notre histoire familiale.” Parce que l’Éducation nationale le refuse dans ses établissements, sa mère entame des études pour pouvoir lui apprendre à lire et à écrire. Elle participera ensuite à la création d’une association autour du diagnostic du trouble autistique de son fils.

“Mes parents, qui étaient très jeunes à l’époque et qui venaient d’un milieu très populaire, ont élevé mon frère comme ils pouvaient, de manière intuitive, avec leurs propres outils”, se souvient-elle. Une démarche qui lui a servi d’exemple : “Je suis très admirative de leur façon de concevoir ce travail de famille comme un travail d’équipe. On participait à tout, je ne me suis jamais sentie parentifiée. Au contraire, ça m’a rendue très autonome et surtout, ça a développé mon empathie, ma tendresse vis-à-vis des personnes qui se situent dans les marges et des personnes vulnérables plus globalement.” En filigrane se révèle déjà l’importance de la réparation, premier fil rouge du parcours de Laura.

Une rencontre décisive

Alors qu’elle a à peine 18 ans, Laura part étudier la gestion du développement de l’action humanitaire au Guatemala, juste après la guerre civile. Les accords de paix viennent d’être signés et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) déploie un vaste programme de réconciliation nationale. C’est dans ce cadre qu’elle est amenée à travailler, notamment auprès de l’association Medicos descalzos, qui regroupe d’anciens guérilleros ayant hérité de pratiques et de savoirs en santé mentale maya. “On appelle ça des chamanes, mais eux parlent de thérapeutes paysans. Ce sont des gens très politisés qui ont pris les armes pour défendre leurs familles pendant la guerre.”

Après la guerre, les armes circulent et des gangs se montent. Elle aide de nombreux jeunes à se protéger et à se libérer de ces réseaux par l’art de rue. Laura est très marquée par ces années de violence, “par toutes ces vies qui ne valent rien”. C’est là-bas qu’elle commence à s’intéresser à une autre question qui traversera son parcours : “Comment vit-on ensemble quand des gens ont été tués, esclavagisés, dominés pendant des années ?” Depuis cette expérience, elle affirme avoir acquis une capacité à gérer les moments de crise — ou, comme elle le note avec sarcasme, à “apprendre à dissocier”.

En 2006, elle rentre à Marseille pour intégrer un master de recherche en anthropologie du développement, tout en continuant à faire des allers-retours au Guatemala : “Pendant ces années, je me suis rendu compte du néo-colonialisme à l’œuvre dans le milieu du développement et de la coopération internationale. Ceux qui ont vraiment le savoir sont sans cesse infantilisés et méprisés. Étudier l’anthropologie me permettait d’être du côté de ceux qui imaginent les projets plutôt que ceux qui les exécutent.”

Un lieu

Quand elle arrive à Marseille, Laura se sent immédiatement à sa place : “Ici, tout n’est pas complètement verrouillé, il y a des marges de manœuvre. Comme ce n’est pas géré correctement dans l’intérêt collectif, il y a plein d’interstices dans lesquels tu peux créer et imaginer des espaces.” Elle découvre une ville contrastée, qu’elle décrit aussi comme “très abîmée et noire”.

Quelques années plus tard, installée à Noailles, elle vit les effondrements du 5 novembre 2018. Avec d’autres habitant·es, elle participe à la création du Collectif du 5 novembre pour interpeller les pouvoirs publics sur l’habitat indigne, défendre les délogé·es et préserver la mémoire des victimes. En 2019, le collectif organise le baptême populaire de la place. Quand le Printemps marseillais propose de rebaptiser la place, le collectif insiste : “Non, vous ne baptisez pas cette place, vous validez notre baptême populaire. C’est un peu mon propos central : montrer comment les initiatives citoyennes peuvent exister sans être commandées ou récupérées par la puissance publique. Comment les habitant·es, citoyen·es peuvent-ils prendre leur place ?”

Elle se souvient ensuite du déplacement forcé et du sentiment d’abandon : “Après les effondrements, on a été déplacés à des rôles qui n’étaient pas les nôtres. On ne comptait que sur les uns et les autres et on a très vite compris qu’il n’y avait pas grand monde vers qui se tourner. On n’avait que nos propres forces, notre solidarité, nos moyens. Et ça nous a forcément mis à des places de responsabilités. C’était ça le plus traumatisant, je crois. Tous les vertiges que j’ai quand je me souviens de cette époque, c’est ce stress. Un peu comme quand tu es en manif, qu’il y a des violences policières et que tu te dis, qui va nous défendre de la police ?” Laura regrette que “la beauté et la force de cette solidarité” n’émergent que dans les temps de crise.

Un point de bascule

En 2010, elle participe à une batucada — un ensemble de percussions brésilien — pour la première fois : “Mon cerveau a trouvé ça complètement dingue, je me suis sentie tellement enveloppée et contenue par le groupe. Je n’écoutais pas seulement de la musique, je la fabriquais avec toutes les personnes autour de moi. C’était le symptôme d’une réussite collective.” Cinq ans plus tard, elle propose à un groupe de jeunes Soudanais en exil, accompagnés par le collectif de soutien Migrants 13, de faire un atelier de batucada dans le squat rue Horace Bertin : “L’idée, c’était qu’ils s’expriment autrement qu’à travers cette étiquette de « migrant » très réductrice.” Les ateliers se poursuivent : “Ça nous permettait d’aller dans les BTS pour qu’ils rencontrent leur classe d’âge et qu’ils présentent leurs parcours. C’est ce qui est génial avec les pratiques artistiques amateurs, arriver avec une casquette d’artiste, ça te permet d’entrer dans des espaces où tu n’es pas invité.” 

En 2020, Laura participe à différentes batucadas, mais songe à créer la sienne et rendre son projet pérenne. Elle installe des tambours à la Halle Puget, à la Porte d’Aix, rue de l’Arc ou encore à Velten — où se déroulent aujourd’hui les répétitions — et garde le contact avec les personnes qui viennent jouer. L’association Vacarme Orchestra est née. Depuis, l’association ne cesse de grandir, regroupant plus d’une centaine d’habitant·es qui répètent chaque semaine pour se produire en spectacle et animer fêtes et défilés.

“Au départ, je voulais juste faire une batucada pour les femmes et les enfants, pour mettre en avant leur place dans l’espace public. Finalement, j’ai accepté tout le monde”, explique Laura. Malgré tout, l’association regroupe principalement des enfants du quartier et leurs parents : “Les mamans, surtout, se sont tout de suite senties en confiance avec nous ; on s’est vraiment reconnues. Nous organisons des groupes de parole pendant que les enfants jouent. Elles ont vraiment pris des responsabilités et sont entrées au CA.” En 2022, elle lance le bloco féministe Tambours Battantes — regroupant des femmes âgées de 7 à 77 ans. Le but : “Se faire entendre, prendre la place dans l’espace public et donner de la force à toutes les filles et les femmes invisibilisées.”

Pour elle, la batucada est l’outil parfait pour investir l’espace public, mais aussi pour “fabriquer du groupe et jouer à la micro-société”. “C’est vraiment intéressant d’expérimenter à une petite échelle le jeu social, surtout quand il met l’accent sur la coopération et pas sur la compétition. Chaque semaine, les jeunes expérimentent des réussites collectives”, conclut-elle. Un apprentissage qui prend tout son sens dans le contexte actuel. À terme, Laura aimerait qu’à Marseille se créent des centres de pratique pour des collectifs d’amateurs, qui ne soient pas désignés ni régis par l’institution publique, mais qui émanent directement des citoyen·nes.

Commentaires

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  1. michel neumuller michel neumuller

    J’observe que cette personne très impliquée pour les autres a d’abord du trouver sa place dans une famille où soutenir et aimer un enfant handicapé était incontournable. Parfois le traumatisme qui en résulte (“on l’a aimé, on m’a négligée”…) pour la fratrie rend la construction de sa propre vie extrêmement difficile. Ici votre portrait montre une personne qui a su au contraire positiver en aimant cette famille déshéritée, puis qui a voulu universaliser cette expérience. Une belle personne. J’ajoute pour la journaliste, sacré bon boulot ce portrait, bravo !👏👏👏

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