[Marseille fait genre] Manon Millet, le féminisme de proximité
Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec Manon Millet, féministe à la tête d'un centre social de quartier à Marseille.
À la Capelette, Manon Millet n’est pas exactement une institution, mais plutôt un point d’ancrage discret. Depuis dix-huit ans, elle dirige le centre social du quartier, ce lieu où se croisent enfants et adultes, conflits minuscules et grandes questions politiques. Féministe de terrain, trésorière du CIDFF (centre d’information sur les droits des femmes et des familles) à Marseille, Manon Millet y développe depuis des années des actions et des espaces pensés pour les femmes et les adolescentes du quartier, convaincue que le féminisme se construit aussi, et surtout, au plus près du quotidien.
Héritage familial
L’engagement de Manon s’inscrit dans une histoire familiale faite de renoncements et de transmissions bricolées : “Ma mère a arrêté de travailler pour s’occuper de nous, ses quatre enfants. Je crois qu’elle a parfois souffert de cette condition-là.” Très tôt, Manon échappe aux assignations : “J’ai vite été une enfant très indépendante. Ma mère me laissait le champ libre sur plein d’aspects. Je détestais les robes, par exemple, alors elle me laissait porter uniquement des pantalons.”
Sa mère n’a pas fait d’études, mais pousse ses enfants à y croire. Elle raconte aussi l’histoire des femmes de la famille, celles à qui on a fermé des portes : “Ma mère n’était pas une militante, mais elle nous a toujours parlé de notre grand-mère qui était agrégée, avait fait Normale sup et n’avait pu voter qu’à partir de ses 45 ans.” Pour Manon, cette transmission s’est faite en filigrane, mais a été structurante dans son parcours : “Je suis allée plus loin qu’elle dans mon travail de construction et mes enfants vont plus loin que moi encore.”
Les raisons d’un engagement
Quand je lui demande comment est né son engagement, Manon refuse l’idée d’un déclic unique. Elle parle plutôt de couches successives, de “strates bouleversantes”. D’abord une mère féministe. Puis le scoutisme aux Éclaireurs unionistes de France, espace paradoxalement émancipateur : “J’étais ce qu’on appelait à l’époque « un garçon manqué » et là-bas, c’était un espace où je pouvais faire ce que je voulais.” Et puis son divorce ainsi que l’arrivée tardive d’un mot qui éclaire tout : “À mon époque, on ne parlait pas de charge mentale. Quand le mot a débarqué, tout s’est éclairé !”
Point de bascule
Quand #MeToo éclate en 2017, Manon est déjà militante. À Marseille, elles sont peu nombreuses : “J’allais aux manifs féministes à Marseille, mais on était une dizaine, il n’y avait que des femmes blanches aux cheveux courts (blancs aussi d’ailleurs).” Puis la vague, ou plutôt “le tsunami”, comme préfère l’appeler Manon, “#MeToo nous a emmenées ailleurs. Ça a libéré la parole, ça a créé une communauté d’idées, de pensées et de concepts auxquels on n’avait pas accès avant, quand on était chacune dans notre coin.”
Ce moment est aussi celui de la remise en question. Le féminisme évolue, le lexique aussi. “Ce sont mes enfants qui m’ont fait grandir sur des questions comme la transidentité, la fluidité de genre, etc. Tous ces sujets qu’on n’abordait pas à mon époque.” Élever les siens devient un terrain politique quotidien : “J’ai essayé d’élever mes enfants, mes deux filles et mon fils, en féministe.” Même sans mode d’emploi : “Quand mon garçon avait sept ans, je me demandais comment j’allais faire, il n’y avait pas de ressources comme aujourd’hui. Et souvent, quand j’en parlais à mon entourage, on ne me comprenait pas.”
Un lieu
En 2018, la mairie de Marseille organise Le grand baiser, sur le Vieux-Port, pour la Saint-Valentin. En face, le collectif Marseille féministe rappelle que l’amour tue aussi. Manon soutient l’action, mais le malaise est palpable au conseil d’administration : “Ils disaient que les féministes faisaient passer les femmes pour des victimes.” Cet épisode marque un tournant. Avec la présidente du centre social, Manon décide de former les équipes et d’assumer une ligne politique : “On a donné des post-it à tout le monde, on leur a demandé ce que ça signifiait pour eux le féminisme. TOUS les post-it disaient la même chose : promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes.” La conclusion est presque administrative : “On est donc un centre social féministe.”
Dans le travail social, les femmes sont nombreuses ; jeunes femmes, adolescentes, mères isolées ou encore bénévoles. “J’essaye de faire rayonner mes convictions sur ces personnes, mais aussi sur mes collègues, hommes et femmes, pour que ça se ressente ensuite dans les actions que l’on propose”, explique-t-elle. Ces dernières années, Manon et son équipe ont instauré de nombreuses actions pour promouvoir, au sein du centre social, davantage d’égalité : “On a notamment mis en place des activités en non-mixité pour les adolescentes. Cela leur permet de se retrouver entre elles et surtout de construire leur place, ce qui peut parfois être difficile dans les espaces en mixité.” Elle pousse aussi les garçons à déconstruire leur rapport à la virilité : “Il y a peu de temps, un de nos groupes de jeunes a participé aux ateliers autour des masculinités proposés par le festival J’crains Dégun.”
Un livre
Sur la table de Manon, Le Coût de la virilité. Ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes, le livre de Lucile Peytavin : “Je le partage autour de moi, en disant que selon l’autrice, il faudrait deux ans pour réduire la dette de la France s’il n’y avait pas de sexisme. Ça bouscule toujours un peu les gens.” Dans les pages finales du livre, l’autrice estime le coût de la virilité à 95 milliards d’euros par an — soit le tiers des recettes de l’État.
Désormais, Manon lit surtout des femmes, regarde surtout des films réalisés par des femmes. Sa prochaine lecture est déjà là. 40 activités pour renforcer son courage social. Agir contre les préjugés et discriminations au quotidien, de Floréal Sotto et Nora El Massioui. Manon prolonge : “Moi, je suis une femme blanche de 55 ans, je n’ai donc pas toujours conscience des discriminations que mes collègues racisées peuvent vivre, par exemple. Alors, j’essaye, là encore, d’apprendre et de me déconstruire.”
Commentaires
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Merci pour cette rubrique.
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Manon ne se trouve pas assez déconstruite. Ça se discute.
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