[BONNES FEUILLES] Se réparer, huit ans après ? Depuis le procès de la rue d’Aubagne

Billet de blog
le 3 Nov 2026
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Des "tristes retrouvailles", pour reprendre le titre de l'article du jour de Benoit Gilles. Un "sentiment de déjà-vu", comme l'auront dit hier nombre de participant·es à cette première journée d'audience du procès en appel "des effondrements de la rue d'Aubagne". Mêmes inculpations, mêmes acteurs et actrices - à quelque chose près, même salle, même peine. Pourtant, quelque chose a bien changé depuis deux ans et le procès en première instance. Nous avions alors entendu ce qui a pu l'être, nous avons depuis écouté et pour certain·es subi le prononcé du verdict, nous avons aussi appris à reconnaitre des visages, des dos, des voix, ceux qui incarnent, pour nous, désormais, l'indignité.   À l'occasion de l'ouverture de cet appel, nous voulions avec mon éditeur Wild Project, partager ces quelques "bonnes feuilles", comme on dit, de La colère d'une ville. Après l'effondrement, le pouvoir habitant. Elles font partie de l'épilogue et j'y reviens sur le procès en première instance de 2024. Voyez cela comme un partage, une mise au commun de sentiments et de réflexions d'un habitant, témoin, sociologue et militant.

[BONNES FEUILLES] Se réparer, huit ans après ? Depuis le procès de la rue d’Aubagne
[BONNES FEUILLES] Se réparer, huit ans après ? Depuis le procès de la rue d’Aubagne

[BONNES FEUILLES] Se réparer, huit ans après ? Depuis le procès de la rue d’Aubagne

Pour découvrir le livre : https://wildproject.org/livres/la-colere-d-une-ville (en librairies le 6 novembre)

Rendez-vous également le 6 novembre, 19h, chez Solidaires 13 (29 bd Longchamp, avec la librairie Transit) pour en débattre lors de la soirée de lancement.

Jeudi 7 novembre 2024 : justice et vérité

Ce jour-là, nous sommes près de 300 dans cette salle dite des « procès hors norme », pour montrer aux juges, aux médias, à la cité, mais surtout aux prévenu·es, que nous comptons participer aux six semaines de débats qui vont suivre. Évidemment, c’est aussi pour les familles que nous sommes là, et pour nous-mêmes. Les « greffier·es populaires », plusieurs dizaines de soutiens qui ont commencé à se former à comprendre le déroulé d’un procès pénal, vont prendre note, restituer, garder trace des discussions comme de leurs émotions. Le juge Gand présente la chronologie de ce qui va suivre, appelle chacun·e à se présenter, fait la promesse de rendre justice au nom de la société. Son discours est très digne, cela participe à nous soulager.

Depuis plusieurs mois, l’attente est extrêmement forte et s’empare petit à petit d’une grande partie de la ville, de toute la communauté des vivant·es. Évelyne, l’une des psychologues bénévoles, a également repris du service, mais cette fois pour nous entourer. Elle est venue nous accompagner à réfléchir au témoignage du Collectif du 5 novembre (C5N) lors de l’audience, qu’il m’a été confié de porter à la barre. Elle nous incite à profiter de ces six semaines pour déplacer notre regard sur nous-mêmes. Nous sommes des « victimes indirectes », nous dit-elle : nous avons subi les secousses de l’effondrement, affronté ce traumatisme collectif. Certain·es de nous sont même des victimes directes et sont parties civiles. Tout le monde ne s’approprie pas le terme. Ce qui est certain, c’est que jusqu’alors, nous nous étions très peu préparé·es à ce procès. Nous nous positionnions en soutien aux « vraies victimes », celles qui ont perdu leurs proches. Pour ma part, j’ose me saisir du terme pour la première fois.

Témoigner devant le tribunal au titre du C5N a probablement été l’un des plus grands honneurs de ma vie militante. J’ai tenté d’expliquer comment la crise des périls avait révélé en creux ce qui n’avait pas été fait auparavant, comment nous avions « brisé le seuil du consentement à l’indigne ». Pendant près d’une heure, j’ai répondu aux avocat·es et aux juges en tentant de faire intervenir (nous sommes quelques-un·es à avoir pu le faire pendant ce procès) la voix de toutes celles et ceux qui étaient là, debout en manifs et assis dans cette salle, à vouloir faire entendre leur vérité.

Beaucoup attendent des peines qui soient fortes. Cela fait débat entre nous, sans jamais rompre pour autant le profond respect et le soutien que nous nous apportons mutuellement. Personnellement, je ne sais pas quoi attendre, pas seulement par défiance, mais simplement parce que la justice ne ramène pas les mort·es. Et puis parce que je ne veux pas être déçu, probablement. Toutes et tous, nous cherchons par contre à entendre, à comprendre. Nous cherchons une forme de vérité, même au sens étroitement judiciaire.

Chercher une vérité, c’est chercher une intelligibilité : expliquer ce qu’il s’est passé, comprendre ce qui ne devra jamais se reproduire. La justice, ou plutôt le récit judiciaire, propose des chemins pour ce faire, tout autant qu’il cloisonne l’horizon des possibles. Nous y réclamons des sortes d’oxymores : la punition et la dignité, d’enfermer pour faire société, la réparation suite à la mort. Je ne suis pas plus malin qu’un·e autre, je n’ai pas résolu tout ça. J’ai juste constaté pendant ce procès que nos quêtes de vérité et de justice ont constamment buté sur la dimension innommable, incompréhensible de ce à quoi conduit l’indignité. Car nous refusons que la mort survienne de nouveau. Les théories queers et féministes se sont affrontées bien plus que toutes autres à ce sujet, et nous enseignent la prudence quant à la justice : la punition peut sembler satisfaire, mais elle ne permet pas d’empêcher et d’anticiper le crime. Elle fomente même en nous un sentiment de punitivité violente que nous voudrions refuser, au profit d’un amour profond. Elle nous rend contradictoires.

J’en ai conclu que nos quêtes de vérité pourront durer des décennies, tant ce qu’il s’est passé est inacceptable. Elles en prennent la forme, judiciaire, historique, médiatique, spirituelle. Dès lors qu’elles sont institutionnalisées et reconnues, nous en sommes pourtant en partie dépossédé·es. De ce procès, nous avons récupéré des fragments de réponses, soulevant d’autres questions politiques.

Les peines prononcées huit mois plus tard n’ont pas satisfait l’audience, ni les familles. Des interdictions d’activité professionnelle, de location, qui mettent hors d’état de nuire, quelques peines de prison avec sursis, des amendes. Certain·es prévenu·es ont écopé de peines relativement lourdes, d’autres ont été relaxé·es. Certain·es propriétaires ont ainsi échappé à la condamnation : le délit de « location d’un bien indigne à une personne vulnérable » a été interprété comme relatif à la précarité et au manque de soutiens familiaux des habitant·es plutôt qu’à la situation de domination qu’impose l’indignité même du mal-logement. Dit autrement : ce n’est pas l’indignité du logement qui est condamnée, c’est le fait que le logement indigne ait été loué à un·e locataire dit « vulnérable », selon une définition extrêmement restreinte du terme. Nous nous confrontons aux failles de la loi, ce qui viendra bientôt alimenter une nouvelle version de notre loi citoyenne « rue d’Aubagne ». Marseille Habitat aussi a échappé à la condamnation, ses responsabilités exactes étant trop peu certaines, mais pas non plus évacuées. La salle murmure tour à tour son soulagement, sa déception voire sa colère, au fur et à mesure que les peines sont prononcées, ou qu’elles ne le sont pas. Xavier Cachard et le syndic, le cabinet Liautard, sont quant à eux clairement condamnés pour avoir mis en place une « stratégie délibérée d’obstruction » aux travaux (quatre ans de prison dont deux fermes et aménagés à domicile pour le premier ; trois ans avec sursis pour le gestionnaire du second). L’expert Richard Carta est condamné à seulement deux ans de prison avec sursis, pour ses manquements.

La peine dont écope l’adjoint au maire Julien Ruas est plus contradictoire : si celle-ci est beaucoup trop faible à notre goût (deux ans de prison avec sursis, des amendes et cinq ans d’interdiction de la fonction publique), le prononcé du verdict soulignera que c’est parce qu’il a été l’un des rouages d’un système plus large. Il faut savoir qu’en matière pénale, une institution ne peut être jugée. Pourtant, c’est bien la Ville et le système Gaudin qui sont omniprésents sur le banc des accusé·es : des choix budgétaires, une désorganisation consciente, un mépris de classe et racial. En miroir, le tribunal reconnaît le « caractère collectif du sinistre, impliquant une communauté de Marseillais·es ». Le communiqué du C5N qui fera suite au verdict s’en fera écho : « Pour les parties civiles riveraines de l’effondrement et pour tout un quartier, toute une ville, c’est une reconnaissance du traumatisme et de la légitime colère qui nous a amenés jusqu’à ce procès. »

Il n’empêche. À la sortie du tribunal, les sentiments sont mauvais. Il y a de la déception et de la colère, plus que les quelques soulagements qui nous traversent. Il faut dire que ces six semaines d’audience et ces huit mois d’attente du verdict ont été éprouvants. Je ne peux pas alors m’empêcher de penser que notre attente de réparation ne pouvait être qu’insatisfaite. C’est là un propos tout personnel dont nous discutons encore régulièrement, et plus encore à l’approche du procès en appel fin 2026.

Ce que je préfère retenir de cette séquence, c’est nous, encore nous. Je préfère me souvenir de comment nos bras ont enlacé ceux des autres, de la justesse des mots que chacun·e a eus, des histoires de vie que les familles ont portées dans leurs témoignages. J’y ai décelé comment, toutes ces années durant, nous avions déjà commencé à nous apporter à nous-mêmes ce que nous attendions de la justice : des vérités bien sûr, mais surtout de la reconnaissance et des formes d’auto-réparation.

 

Hier, aujourd’hui, demain : une histoire de la dignité

Toutes ces années, nous avons cherché tour à tour la mémoire, la justice, la vérité. Nous avons mobilisé l’histoire pour la faire nôtre, pour comprendre, expliquer, lutter, nous réparer. J’ai voulu que ce livre soit une invitation à participer à l’histoire aux côtés de toutes celles et ceux que j’ai pu ou que je n’ai pas réussi à citer – ils et elles sont nombreu·ses et je leur envoie tout mon amour. D’ordinaire, nous nous sentons si petit·es face à l’histoire, mais d’extraordinaire, nous avons tenté de nous mettre à sa hauteur.

Avant même qu’elle ne se termine, l’histoire se calcifie dans les lieux qui portent ses stigmates, elle s’échange et se formule en mots et en pensées. Notre action militante nous permet de « commander le sens » de l’histoire, a écrit le philosophe et militant Daniel Bensaïd. Relisant Walter Benjamin, il nous parle du rôle qui incombe à celles et ceux qui attrapent le témoin que l’histoire leur tend : « Nous sommes à notre tour attendus par l’interminable cortège des vaincus et opprimés du passé, dont nous avons le redoutable pouvoir de perpétuer ou d’interrompre le supplice. »

Nos quêtes de justice et de vérité sont ainsi des quêtes d’histoire, une dette envers les mort·es, comme elles sont un devoir pour les vivant·es. Il nous faut savoir quoi raconter aux nièces d’un oncle disparu, à l’enfant d’une maman qui n’est plus là, aux peut-être petit·es-enfant·es d’un grand-père qu’ils n’auront jamais connu, aux voisin·es d’un immeuble fantôme qui n’a pas assez été aimé, aux arrivant·es dans une ville qui leur est inconnue et qu’ils et elles préfèrent idéaliser. Nous devons aux vivant·es de demain de faire l’histoire d’aujourd’hui.

 

Kevin Bhema Vacher, La Colère d’une ville : après l’effondrement, le pouvoir habitant, Marseille : Wildproject, p. 241-245. À paraître le 6 novembre 2026. 

Kevin Bhema Vacher

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