[Vies brèves] Marcel Zanini, 1903-2023, homme-jazz
Leurs existences ont commencé dans notre cité, elles s’y sont achevées, elles y ont connu leurs plus beaux ou leurs plus sombres moments. On pourrait leur consacrer un ou plusieurs volumes. Michéa Jacobi s’est attaché pour Marsactu à les raconter en quelques paragraphes seulement, des sortes de “vies brèves”.
Tu veux ou tu veux pas ?
Microsillon, scopitone, télévision, c’est avec cette question posée sur air brésilien que Marcel Zanini se fit en 1969 connaître de la France entière. Il portait un minuscule chapeau à carreaux, des lunettes rondes comme des quarante-cinq tours et une grosse moustache. Il semblait être à l’aise mais on devinait une sorte de timidité. Il tenait heureusement dans sa main une clarinette, sa clarinette, pour en jouer à l’occasion, et pour lui donner confiance en toute situation. Avec cet instrument, il pouvait gagner tous les combats.
D’où venait ce petit bonhomme ? Quelle sorte de musicien était-il ? Comment s’était-il mis à chanter ?
Marcel Zanini était marseillais. Un Marseillais né à Constantinople d’un père napolitain et d’une mère corse, un authentique Marseillais en quelque sorte. Sa famille s’était installée au Racati pour faire bonne mesure. Le Racati, le refuge, ce quartier de vieilles HLM qu’une autoroute coupe carrément en deux. Le Racati, ce quartier où naquit aussi Bernard Carbuccia, dit Bernard Marsella, le dernier matador marseillais.
Mais le jeune Marcel n’avait que faire des arènes et des mises à mort. En 1942, l’année de ses 19 ans, il avait vu dans un cinéma (chaque quartier de Marseille avait alors son cinéma) un film qui mettait en vedette le clarinettiste Benny Goodman. Le “roi du swing” participait à un défilé de petites voitures. Debout à l’arrière de la sienne, il tirait de son instrument une série de notes, toutes justes, toutes bienvenues, qui, légères et profondes à la fois, s’enchaînaient dans une extraordinaire précipitation et parvenaient cependant à rester mélodieuses. Un truc mêlant toutes sortes d’influences que synthétisait un rythme implacable : du jazz ! Ce fut, raconte Marcel Zanini, dans un entretien à France Musique, « comme un coup de poignard dans le ventre ». Le jazz s’était emparé de lui, le cinéma lui avait désigné quel serait son instrument : la clarinette, ce brillant descendant des zamr et des chalumeaux qui, au bout de son savant système de clés métalliques, garde une simple anche de canne de Provence (Arundo donax), fournie par la maison Marca, à Ollioules, dans le Var. La clarinette, cette compagne légère et délicate capable de se balader sur trois octaves.
Marcel commença à la pratiquer en 1946, en amateur. Les Amerloques avaient libéré le pays, il fallait célébrer la victoire. Il fit bientôt du jazz sa profession. Il se produisit dans divers clubs, en petite formation. Il supportait que sa clarinette lui serve de préceptrice, il laissait le jazz l’apprivoiser. Ça n’était pas assez, il fallait qu’il aille là où la chose était née, il fallait qu’il parte aux États-Unis. Il le fit en 1954. À peine débarqué à New York, il fila vers Birdland, le club où officiaient ses musiciens préférés : Coleman Hawkins, Tony Scott, Dizzy Gillespie. Devant Charlie Parker, il se permit même, corps et âme, d’interpréter une version de Body and Soul. Comme un hommage, en essayant de ne pas trop l’esquinter.
Il resta quatre ans en Amérique. Mais les dimanches après-midi sont sinistres dans la Grosse Pomme, et avec 17 dollars par prestation, on ne peut pas se payer grand-chose. Il rentra au pays.
Il reprit son métier, en petits groupes, dans les clubs de Marseille et de la Côte d’Azur l’été, dans les stations de ski l’hiver. L’assistance était parfois émerveillée, parfois indifférente. Peu lui importait. Il attendait sagement que le piano, la basse ou la batterie lui laisse prendre la parole, et alors, les lèvres serrées sur le bec de son instrument et la moustache en caressant l’ébène, il revenait au premier « coup de poignard », il le faisait durer.
Certains trouvaient ça ennuyeux. « Si vous chantiez », lui proposa un soir le patron d’un établissement de Val-d’Isère. « Pourquoi pas », répondit Zanini, et il demanda à chacun de ses musiciens de s’essayer à la chose. Ce fut à chaque fois catastrophique. Il s’y colla, ça pouvait aller. Il se fit donc chanteur, non pas crooner ou virtuose du scat, mais interprète fantaisiste de standards adaptés de façon minimaliste, toujours jazzy, toujours swinguant, avec une délicate pointe d’accent pour achever le charme. C’est ainsi qu’Eddie Barclay, le producteur de Ferré, Brel, Bashung, les Poppys et tant d’autres, le fastueux fêtard vêtu de blanc des nuits de Saint-Tropez, lui proposa d’enregistrer un super quarante-cinq tours. Zanini avait toujours rêvé de disques. Il en fit un, puis un autre et un autre. C’était bien. Tout le métier du clarinettiste était là et pour le chant, Marcel avait troqué le modèle de Benny Goodman pour celui de Louis Armstrong, le musicien qui, disait-il, « mettait chaque note à sa place ». C’était bien, mais ça marcha très moyennement. C’est alors qu’on lui proposa d’enregistrer un nouveau disque. Sur une face, un succès brésilien adapté à la va-vite, sur l’autre, une chanson originale intitulée Ça balance terrible.
Zanini comptait d’abord sur la seconde. Il dut patienter pour que le disque soit mis en vente et souffrir que Brigitte Bardot s’empare du premier titre avant lui. Mais les deux ritournelles sortirent enfin et la première, Bardot ou pas, connut le succès.
Tu veux ou tu veux pas ?
Microsillon, scopitone, télévision, Marcel Zanini, mini-chapeau, rondes lunettes et noire moustache, triompha. Puis il rentra dans le rang. Il redevint l’homme-jazz qu’il avait toujours été, le charmeur de serpent succombant à chaque solo au charme de son propre instrument. À l’âge de 77 ans, il écrivit à son fils qu’il ne pourrait plus lire Tintin. À 99 ans, il passa l’arme à gauche.
Il avait eu son quart d’heure de gloire, diront les fervents d’Andy Warhol. Mais non. Son succès avait duré quelques semaines et les paroles étaient bien en avance sur le temps où il les chantait.
Tu veux ou tu veux pas ?
Si tu veux pas, j’en f’rai pas une maladie.
En 1969, Marcel Zanini faisait déjà l’éloge du consentement !

1969 ?! 😱 Un chouette artiste, élégant et modeste, que nous avons eu le plaisir de croiser en répétition au Jazz Club de la rue Venture. Déjà fort agé, il égrenait ses notes avec, toujours, un bel enthousiasme.
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Merci pour cette biographie d’un marseillais jazzy sans finasseries de ce qu’il y a de plus authentique. J’ignorais qu’il était aussi un vrai de vrai marseillais et je n’ai pas eu le privilège de l’entendre en live.
N’oublions pas qu’à Marseille il y toujours un moulon de musiciens de jazz très valables qui jouent pour 3 sous dans les petits lieux emblématiques de notre ville.
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