LE RÉSEAU DANS L’INCONSCIENT URBAIN MARSEILLAIS (2)
Poursuivons aujourd’hui la réflexion entreprise la semaine dernière sur la figure du réseau à Marseille, essentielle pour comprendre l’urbanité propre à notre ville.
L’ancien réseau des villes grecques : Phocée
Le premier réseau de l’histoire de Marseille est là : dans le réseau des villes grecques auquel les marins venus de Phocéens l’ont fait appartenir. Marseille a été découverte par des marins grecs en 2600 avant J.-C. et l’ont intégrée à l’ensemble des villes avec lesquelles ils aient des relations permanentes d’échange et de marché. De cette manière, ils ont intégré ce qui s’appelait alors Massalia à une logique géographique et même géopolitique de réseau. Il ne s’agissait pas seulement de découvrir une ville et un port déjà actifs (sans quoi ils ne les auraient pas intéressés), mais les grecs venus de Phocée avaient bien un projet géopolitique : celui de l’intégration de la ville au réseau qu’ils construisaient alors. L’urbanité de Marseille, son identité de métropole, l’inscrivaient dans un réseau de comptoirs, forme essentielle du commerce et de l’urbanité dans la géographie économique de l’Antiquité. C’est que les comptoirs n’étaient pas seulement des pôles économiques : il s’agissait de formes de « succursales » des villes qui les fondaient en les insérant aux réseaux métropolitains qu’elles organisaient dans le monde des échanges. Mais ces réseaux n’étaient pas seulement économique, ils ne se réduisait pas à l’activité commerciale mais il s’agissait aussi, depuis le début, d’un réseau de diffusion culturelle, d’artistes, de spectacles, de philosophes qui ont permis à Marseille de devenir une des capitales culturelles de l’Europe. C’est ainsi que la figure inconsciente du réseau antique des villes a donné à Marseille, depuis l’origine de ce réseau, une dimension culturelle et symbolique. L’identité métropolitaine de Marseille remonte ainsi à l’Antiquité.
Les réseaux contemporains de la Méditerranée
Au-delà de Marseille, c’est la Méditerranée entière qui est une mer de réseaux : en effet, de configuration fermée, elle a été, depuis toujours, un espace d’activités et de croisements de réseaux maritimes de transports et d’échanges. Il ne s’agissait pas seulement d’un espace de navigation destiné à des bateaux et à des négociants, mais la Méditerranée, le fameux Mare nostrum des Latins, était, en elle-même, en quelque sorte, une métropole car cet espace était une aire maritime de connexions entre des réseaux multiples de navigation et d’échanges. C’est ainsi que la mer est aujourd’hui encore un mode de réseaux de relations. Elle ne peut pas se comprendre seulement comme un espace destiné à la navigation : elle revêt aussi une signification politique, fondée sur le système de réseaux qui la structure comme un ensemble d’organes. En même temps que la circulation des bateaux et la navigation des hommes et des marchandises, la Méditerranée s’est instituée dès le début comme un espace politique. Ne nous trompons pas : cette mer de réseaux est aussi un espace de conflits, voire de guerres. Marseille s’est ainsi développée car elle a été, depuis toujours, une ville servant de refuge pour toutes et tous ceux qui étaient chassés de leurs pays par les guerres et les violences qui s’y déroulaient. L’espace urbain de Marseille s’est inscrit dès le début dans une configuration de réseau, parce que son importance économique et sa vie politique se sont instituées dès sa fondation dans un système de réseaux. Mais c’est justement en raison de cette permanence des réseaux, encore actifs de nos jours, que la ville est devenue une métropole. Peut-être est-ce même justement en raison d’une sorte de faute de lecture que le débat sur la métropole est faussé de nos jours : ce n’est pas le département des Bouches-du-Rhône qui fonde le caractère métropolitain de Marseille, mais c’est son activité, depuis toujours, dans la mer, qui poursuit aujourd’hui l’histoire des réseaux.
Les réseaux marseillais et la mer
D’abord, les migrations constituent un fait social et culturel important à l’origine de réseaux actifs : ce ne sont pas les marchandise et la vie économique qui sont les seuls fondateurs des réseaux de Marseille, mais ce sont les migrations. Si la ville est bien structurée dès le début de son histoire en se fondant sur une urbanité de réseaux, ce sont les migrations qui lui ont donné ce rôle et cette identité. D’abord, la Méditerranée est elle-même, depuis toujours, en raison de sa géographie, un espace de réseaux : les populations se sont toujours déplacées dans l’espace méditerranéen, d’autant plus facilement que le caractère fermé de la mer a donné un caractère rassurant aux déplacements. En voyageant dans l’aire méditerranéenne, on ne quittait pas le mare nostrum. L’identité méditerranéenne a ainsi depuis toujours situé l’identité des villes méditerranéennes comme Marseille dans un système de réseaux.Ce n’est pas seulement un marché qui a donné son activité et son identité à Marseille : les échanges culturels y ont toujours fait vivre les réseaux méditerranéens. Les paroles, les mots, les spectacles, les livres, ont donné depuis toujours à l’espace méditerranéen sa dimension symbolique, qui a, ainsi, fondé l’inconscient urbain marseillais sur des dimensions culturelles, bien au-delà des activités économiques de la ville.
Les réseaux dans la Marseille d’aujourd’hui
Si cette figure du réseau a pu conserver sa pérennité dans l’histoire de la ville et de métropole, c’est parce que les réseaux de circulation maritime et d’échanges commerciaux ont été pérennisés par l’institutions de nouveaux réseaux. Au fil des années, les réseaux se sont, en quelque jour, « mis à jour », prenant sans cesse des formes en quelque sorte adaptées aux différentes époques de l’histoire de la ville. Commençons par les réseaux techniques marseillais : l’énergie et l’eau sont des réseaux essentiels dans leur organisation et dans leurs usages. Ces réseaux continuent à être des rouages essentiels, presque fondamentaux, de l’activité économique de la ville. Comme les autres réseaux dont il est question ici, ils ont imposé dès le début une forme métropolitaine à Marseille, qui n’avait pas besoin des projets contemporains d’institutionnalisation de la forme institutionnelle de la métropole puisqu’elle en était une depuis toujours. Mais la figure marseillaise du réseau peut connaitre ses manques, comme quand, par exemple le 13 août dernier, une panne d’électricité a affecté tout le cinquième arrondissement, ce qui montre que, parfois, Marseille est incapable de maîtriser ses réseaux d’énergie. Même si, dans ce cas, le réseau n’a pas tenu, notamment, sans doute, face à la surconsommation d’énergie due aux climatiseurs, cela montre que les réseaux d’énergie peuvent être fragiles. Comme dans toutes les villes, les déplacements et les transports ont fait naître les réseaux qui, en quelque sorte, se voient, s’utilisent, se mettent en activité par les habitantes et les habitants de la ville et de métropole dans leur vie quotidienne, dans les usages quotidiens ordinaires de l’habitation : le réseau des rues, et celui des transports en commun sont les réseaux que notre inconscient urbain met en œuvre quotidiennement dans nos pratiques sociales. C’est ainsi que l’on peut définir la métropole comme un ensemble d’organes qui fait de l’urbanité un système de réseaux, à la fois interconnectés et solidaires les uns des autres. Mais, comme toutes les formes de contre-pouvoirs, les réseaux peuvent se montrer d’une grande fragilité.
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