LES AILES DU GABIAN
LE RÉSEAU DANS L’INCONSCIENT URBAIN MARSEILLAIS (1)
La figure du réseau est importante pour comprendre l’histoire de la ville et la façon dont elle a pu évoluer jusqu’à la situation contemporaine de son urbanisme et de son aménagement, mais aussi l’organisation sociale et culturelle qui la structure aujourd’hui.
Qu’est-ce que l’inconscient urbain ?
Pourquoi parlons-nous d’inconscient urbain ? Comme dans le cas des personnes, l’identité de la ville repose sur des logiques et des structures inconscientes, d’autant plus importantes et actives que, justement, elles ne se voient pas. L’inconscient urbain désigne des permanences de formes urbaines, architecturales et sociales qui, depuis 2600 ans, ont façonné Marseille. Mais l’inconscient est aussi d’autant plus important dans la ville qu’il figure la manière dont celles et ceux qui y vivent s’approprient des règles et des normes qui organisent la vie de la cité. Comme l’inconscient dont parle S. Freud à propos des personnes, l’inconscient urbain désigne des lois qui organisent la vie urbaine en lui donnant des normes qui s’imposent à celles et ceux qui habitent la ville, mais ces lois sont tellement importantes et intériorisées par les habitantes et les habitants que ces derniers les appliquent sans même toujours s’en rendre compte, en les reconnaissant comme des parts de leur culture et de leur identité. C’est ainsi que, pour penser l’inconscient urbain, il faut comprendre que la médiation de la ville consiste dans une relation incessante entre la dimension singulière de l’habiter et la dimension collective de l’aménager. L’urbanité marseillaise repose sur ces deux logiques inséparables dont l’articulation s’est instituée tout au long de l’histoire de la ville : il faut comprendre que le propre de l’inconscient des villes s’inscrit dans l’histoire en y demeurant dans une forme de permanence. Refoulées dans l’inconscient des villes, les lois qui les instituent au fur et à mesure de leur histoire restent dans l’esprit des habitantes et des habitants ; on pourrait même dire que c’est cet inconscient urbain qui définit leur identité politique et culturelle. Habiter une ville, c’est s’approprier cet inconscient. La politique de la ville repose sur le fait de le comprendre.
Qu’est-ce qu’un réseau urbain ?
Les réseaux sont un élément essentiel, mais aussi complexe de la géopolitique des villes. Il s’agit, bien sûr, d’abord, d’une contribution à la géographie urbaine, car c’est dans l’espace que se construit la géographie des réseaux et qu’ils se mettent en œuvre. Dans la ville, les réseaux définissent les modalités de l’usage de l’espace dans l’exercice de fonctions de communication – sachant qu’il est important de ne pas réduire la communication à la transmission de paroles et d’informations, mais qu’il s’agit de tout ce qui permet d’entretenir des relations entre celles et ceux qui habitent la ville. Qu’il s’agisse de la circulation de transports en commun, de l’organisation de la distribution d’eau et d’énergie ou de la mise en œuvre de la politique d’enlèvement des ordures, le réseau est toujours l’application de la politique de la ville dans l’espace. C’est, d’ailleurs, pourquoi, dans Marsactu de la mi-août, B. Gilles a consacré une série d’articles à un autre réseau essentiel : celui de l’organisation des moulins et de leur répartition dans l’espace. Ce que l’on appelle les réseaux urbains désigne les modalités d’inscription dans l’espace de la ville de la contribution des organes de la ville (transports, énergie, moulins, distribution du courrier) à son identité.
Le réseau dans le temps long de la ville
Comme pour les personnes, dont il faut connaitre l’histoire depuis plusieurs générations pour comprendre leur inconscient, pour comprendre les soubassements inconscients de la ville, il faut se situer dans le temps long des vingt-six siècles de son histoire. L’inconscient urbain ne s’élabore pas en une génération, il se construit dans l’histoire d’une ville. C’est ainsi qu’au sujet de Marseille, l’identité de la ville s’est construite dès sa fondation dans le réseau des villes grecques du monde méditerranéen. Mais, au-delà, c’est ainsi que l’activité de la ville et son économie l’ont fait reposer sur une ancienne activité en matière de transports et de commerce, à la fois sur terre et dans la mer. L’identité de Marseille, sa culture, mais aussi son langage, ses codes et la dénomination de ses lieux se sont institués dans un espace structuré dans une logique de réseaux divers mis en relation. On ne peut pas comprendre la rationalité de l’histoire de la ville sans l’inscrire dans une logique du réseau : c’est, d’ailleurs, ce qui explique l’importance de la figure de la métropole dans cette histoire. Si la ville a tardé à instituer une métropole, peut-être est-ce justement parce que son identité a toujours, justement, reposé sur une logique de réseau, pouvant entrer dans une confrontation difficile avec celui de la métropole.
Les réseaux urbains à Marseille
Dans sa série de Marsactu du mois d’août, Benoît Gilles a donc évoqué Le Tour des moulins : cette série d’articles était consacrée aux moulins de Marseille, qui ont joué un très grand rôle dans l’histoire de la ville, à la fois en assurant l’alimentation en pain et, justement, en constituant un type essentiel de réseau. Les plans et les cartes qui accompagnent ses articles montrent bien comment, dans l’espace, les moulins ont formé un réseau, qui se verra, d’ailleurs, plus tard, supplanté, en quelque sorte, par un autre réseau empruntant la même localisation dans l’espace, celui du télégraphe. Cela montre bien que, même en changeant de fonction dans l’économie de la ville, la figure du réseau continue à y jouer un rôle essentiel. On peut dire que « l’atlas marseillais » est construit sur une interconnexion entre ces multiples réseaux et qu’il est, ainsi, structuré à la manière d’un véritable monde tenant sa vie de l’articulation de la ville autour de cet enchevêtrement de réseaux multiples. D’ailleurs, la fondation de la ville sur cette logique du réseau a permis ou facilité l’intégration d’habitantes et d’habitants d’origines multiples. En effet, la figure du réseau repose sur une logique de la diversité et d’une forme d’interdépendance entre les organes et les acteurs du réseau, organisés autour d’une forme de solidarité. C’est que, dans l’histoire de Marseille, les réseaux ont toujours été des formes majeures d’organisation de la vie sociale, car ils échappent aux institutions établies, considérées comme légitimes. Les réseaux urbains constituent des formes de contre-pouvoirs permettant aux habitants de s’organiser eux-mêmes, pour élaborer des formes d’administration d’urbaine autonomes, revendiquant une grande autonomie par rapport aux formes d’institutions urbaines relevant d’une expression municipale de l’État. Les réseaux marseillais sont fondés sur des solidarités d’usage et d’organisation sociale fondée sur l’expérience au lieu de l’être sur des normes imposées.
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