LES AILES DU GABIAN
MARSEILLE S’EFFONDRE-T-ELLE ?
Le 18 juin dernier, les sols d’un immeuble en cours de rénovation situé place de la Halle-Delacroix se sont effondrés. Situé dans le quartier de Noailles, cet immeuble avait son entrée rue d’Aubagne. Les effondrements ne cesseront-ils donc jamais ?
La mort rôde toujours à Noailles
Depuis 2018, Noailles n’en finit pas de compter ses morts, ses délogés, ses désormais sans toit, ses effondrements. Ne nous rompons pas : même si, heureusement, les morts ne se comptent pas chaque fois, ils sont le symptôme de la désagrégation, de la destruction, lente, mais implacable, de tout un quartier. Au cœur même de la ville, dans son centre populaire et emblématique de ce qu’est Marseille, les habitantes et les habitants n’ont plus de logement, leurs biens, leurs maigres patrimoines, leur mémoire, sont détruits. À peine peut-on parler d’habitants, car ils n’habitent plus le quartier, puisqu’ils n’ont plus de logement où habiter. C’est leur leur identité, leur mémoire, leur dignité de personnes humaines, qui sont ainsi balayées, qui s’effondrent avec les immeubles où ils se croyaient à l’abri. La mort est toujours dans la rue, à Noailles, comme une sorte de menace, mais aussi comme une sorte d’insulte au quartier et à celles et ceux qui tentent d’y vivre. La vie dans ce quartier marseillais est désormais une confrontation avec une mort – celle des femmes et des hommes après celle des immeubles. Place de la Halle-Delacroix, l’immeuble qui s’est effondré le 18 juin était en cours de rénovation : tout le monde savait donc que son état imposait aux pouvoirs publics de procéder à sa rénovation, mais, une fois de plus, ils s’en étaient rendus compte trop tard. Si l’immeuble s’est ainsi effondré au mois de juin, c’est qu’il était affaibli depuis bien plus longtemps, et que les institutions municipales auraient dû bien plus spot se décider à entreprendre sa rénovation.
Les effondrements sont le symptôme de la précarité d’un quartier
Ne nous trompons pas : si l’effondrement des immeubles est ce qui se manifeste dans la souffrance des habitantes et des habitants et qui s’offre au regard de tous, il s’agit, en réalité, d’un symptôme. Ce ne sont pas seulement les immeubles qui s’effondrent, c’est toute une société, toute une identité, tout un quartier. Noailles est devenu un quartier de pauvreté et de précarité, c’est tout un quartier, devenu fragile, qui s’effondre sous nos yeux. Tout un quartier dans lequel on peut encore admirer ce qui reste de certaines façades magnifiques est devenu un « quartier indigne ». Dans don Dictionnaire historique, Alain Rey rattache le mot digne au latin decet, il convient ; ce qui est indigne, c’est ce qui ne convient même pas, un logement indigne, c’est un logement qui n’est pas convenable, un logement indécent (le contraire de decet). C’est que les adjectifs d’en finissent pas de désigner cet habitat. Nous en sommes à l’indignité. Cela signifie que ces quartiers et leurs habitants ne sont pas dignes, ne valent même pas un regard. Dans la figure de l’indignité, il y a quelque chose de la honte et du mépris, mais ce ne sont pas seulement les immeubles et l’habitation qui sont jugés indignes, mais aussi les femmes et les hommes qui y vivent. Mais, si de telles conditions de logement sont indignes, elles ne le sont pas devenues, comme cela, d’un seul coup. La précarité de ces logements s’est aggravée au point d’en faire des logements indignes. La ville était dans le déni de la préarnisation de son centre jusqu’à ne plus pouvoir y échapper, et elle a reconnu que ce logement était indigne. Mais indigne de qui ? Indigne d’une grande ville comme Marseille et de son histoire ? Ou indigne des personnes qui tentent d’habiter ces logements ? Sans doute les deux. Cette expression, « logement indigne » a tout doucement, sans que l’on s’en rende vraiment compte, transféré la précarité de l’habitat des logements vers celles et ceux qui les occupent.
Le déni immobilier
Voilà un mot que l’on ne connaissait pas. Qu’est-ce donc que le déni immobilier ? Il s’agit du déni de la gravité de la faiblesse d’un immeuble. Mais, comme tous les dénis, celui-là a du sens, il a une signification politique. Ce déni signifie que les immeubles populaires des centres historiques des villes dérangent. À Marseille comme dans toutes les villes, la rénovation ces centres est, d’abord, dans une société et une culture du marché, destinée au logement des personnes et des familles aisées. La rénovation des centres est destinée à faire de ces quartiers dotés d’une mémoire et d’un passé des sortes de ghettos pour riches. Depuis que l’immobilier des villes a été livré au marché qu’on l’a laissé s’en emparer, les quartiers des centres ont cessé d’être des quartiers populaires. Noailles est emblématique du devenir de ces quartiers abandonnés par les pouvoirs aux marchés qui acceptent leur rénovation et leur réhabilitation à condition qu’elles leur soient profitables. Ce déni immobilier est le déni du caractère populaire des centres, mais on ne peut effacer la mémoire et ensevelir les immeubles effondrés sous l’oubli : si les villes ont grandi et si leurs centres se sont peuplés, c’est que, dans l’histoire, ce sont les peuples qui les ont habitées, Marseille plus peut-être même que d’autres. J’ai vécu à Paris, et j’ai vu le quartier du Marais, un ancien quartier d’hôtels particuliers abandonné par les milieux aristocratiques et bourgeois qui y vivaient, remplacés, justement, par des familles populaires, elles-mêmes chassées à partir des années 70 et 80 par les entreprises de rénovation. Noailles est emblématique d’une telle évolution.
La responsabilité de la municipalité
Le rôle d’une municipalité et de ses pouvoirs n’est pas seulement de choisir et de décider une politique, il n’est pas seulement de donner des orientations à une ville. Il est aussi d’assurer aux habitantes et aux habitants de cette ville cette sorte de mot d’ordre de notre république, dont la ville est le premier étage : la liberté, l’égalité et la fraternité. La liberté est celle de pouvoir se mouvoir en toute sécurité dans tous les quartiers de la ville et de pouvoir y vivre comme on l’entend. La fraternité est d’assurer à toutes les habitantes et à tous les habitants de la ville le partage d’une identité commune, mais aussi de leur donner les institutions de nature à leur assurer la solidarité de tous. Reste l’égalité. C’est elle qui est mise en question par les effondrements. Toutes les habitantes et tous les habitants de Marseille ne sont pas exposés aux mêmes risques, aux mêmes menaces et ils ne bénéficient pas tous des mêmes conditions de vie et d’existence. Le rôle de la municipalité est, pourtant, d’assurer à toutes et à tous une telle égalité. Nous devons, en ce pont, faire un peu d’histoire. Jamais Marseille n’a été une ville d’égalité. Pour ne remonter qu’à la Libération, en 1945, le projet de la municipalité de J. Cristofol avait été de faire retrouver à Marseille l’égalité dont la guerre l’avait privée. Mais les municipalités ouvertement de droite, celle de Carlini et celle de J.-C. Gaudin ont mené ouvertement, clairement, des politiques inégalitaires, tandis que les municipalités Defferre et Vigouroux, quoique dirigées par des partis de gauche, n’ont pas eu une politique assez égalitaire pour réhabiliter et entretenir les quartiers dégradés du centre. Les politiques municipales ont surtout profité aux quartiers du Sud et des bords de mer. Quant à Benoît Payan, il avait été élu maire en 2020 et réélu en 2026 pour en finir avec l’inégalité dans le logement et l’urbanisme. Peut-être n’a-t-il pas encore eu le temps de mener à bien une telle politique et de rattraper plus de cinquante ans de retard et d’inégalités sociales. Mais désormais la municipalité est devant la responsabilité d’entreprendre une réelle politique de rénovation et de réhabilitation du centre et de la mener à bien. Nous sommes dans l’urgence. C’est une véritable politique sociale d’urbanisme qu’il faut se décider à mener à Marseille, en comprenant enfin que la réhabilitation des quartiers anciens n’est pas une politique de tourisme et d’esthétique immobilière, mais qu’elle a un rôle essentiel à jouer dans la politique sociale et culturelle de la ville.
Il est temps que Marseille cesse de s’effondrer.
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