Alain Chouraqui : « Dans tout peuple existe la possibilité de glisser vers l’horreur »
Initiateur de la Fondation du site-mémorial du camp des Milles, Alain Chouraqui a passé la main de sa présidence, le 24 juillet dernier. L'occasion d'un grand entretien qui revient autant sur l'essence de ce lieu historique que sur ses missions, qui restent d'une pertinence aigüe.
Alain Chouraqui. (Photo : Fondation du site-mémorial du camp des Milles)
Derrière l'ocre rosé des murs de briques, un pan glaçant de l'histoire du XXᵉ siècle. Aux Milles, l'ancienne tuilerie posée dans la campagne aixoise est le dernier grand camp français d'internement et de déportation encore intact et accessible au public. Entre 1938 et 1942, quelque 10 000 hommes, femmes et enfants y sont internés. Plusieurs milliers seront déportés, via Rivesaltes ou Drancy, vers le camp d'extermination d'Auschwitz.
Ce lieu de mémoire et de transmission, il a pourtant fallu, des années 80 à son inauguration en 2012, l'opiniâtreté d'un collectif, emmené par Alain Chouraqui, pour qu'il puisse voir le jour. Président-fondateur de la Fondation du camp des Milles - mémoire et éducation, ce directeur de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a œuvré quarante ans durant à la préservation des lieux, autant qu'au rayonnement du modèle imaginé là. En s'appuyant sur l'histoire de la Shoah et des génocides perpétrés pendant le XXᵉ siècle, le site-mémorial croise les regards scientifiques pour mieux cerner les processus individuels, collectifs et institutionnels qui peuvent conduire aux crimes de masse. Une approche "pluridisciplinaire et inter-génocidaire" unique au monde, rappelle volontiers Alain Chouraqui.
Ces espaces — couloirs glaciaux, sous-pentes étouffantes, sous-sols ténébreux — appellent à l'éveil de la vigilance "face au racisme, à l'antisémitisme et à tous les fanatismes". Ils portent aussi, sur leurs murs, les traces, tenaces, de la résistance. Car s'il décrit, dans leurs menus ressorts, les mécanismes qui peuvent mener au pire, le camp des Milles conserve aussi l'empreinte d'une résistance éclatante et porteuse d'espoir. La salle des peintures comme le facétieux four à tuiles transformé par les internés en cabaret et baptisé Die Katakombe disent cette résilience frondeuse.
Fondateur de la chaire Unesco "Éducation à la citoyenneté, sciences de l’homme et convergence des mémoires", dont il va rester le titulaire, Alain Chouraqui vient d'annoncer qu'il passait la main de la présidence de la fondation. Il laisse un outil — espace tout aussi patrimonial, muséal, éducatif que citoyen —, dont il dit sa fierté de l'avoir vu éclore, s'affirmer et devenir une référence. Le 24 juillet dernier, après un vote unanime du conseil d'administration, il a laissé son fauteuil de président de la fondation à Claude Kupfer, même s'il en conservera la présidence honoraire. Alain Chouraqui revient pour Marsactu sur l'histoire de ce site unique autant que sur ses missions. Qui, 84 ans après le départ des derniers internés des Milles, restent d'une actualité cruellement aigüe.
Quand vous vous retournez, comment voyez-vous le chemin parcouru ?
Si l’on parle du chemin complet que j’ai pu faire avec ce projet, de 1982 à maintenant, je vois vraiment une succession d’étapes. Pour simplifier, j’en retiendrai deux : d’abord une longue course d’obstacles de trente ans jusqu’à l’inauguration du site-mémorial en 2012, et ensuite une grande satisfaction de travailler, en continu, à l’efficacité pédagogique de l’outil et à son approfondissement scientifique.
Durant la première partie, avec quelques anciens résistants et déportés, nous avons dû au fil du temps, avec ténacité, surmonter des obstacles qui n’étaient pas principalement matériels ou financiers, mais idéologiques ou psychologiques. Nous devions, en effet, faire face à la difficulté — bien connue — de responsables politiques qui évitent de regarder l’Histoire en face, de reconnaître la responsabilité de l’État français, en l’occurrence du régime de Vichy. Pour certains, le projet des Milles apparaissait comme allant . . .
Bravo Marsactu, et Coralie Bonnefoy en particulier, pour avoir réalisée cette interview d’Alain Chouraqui , il est tellement d’actualité dans la période électorale qui s’annonce. Cet article serait à diffuser largement sur toute la France, et même au delà sur l’Europe et sur la planète, tellement il est porteur d’une alerte que tout peuple peut tomber « démocratiquement » dans l’horreur, et qu’une résistance sera alors nécessaire pour l’en sortir
Je vais offrir l’article à des personnes de mon réseau personnel pour participer à sa diffusion
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En fin de ce reportage, y a une phrase qui donne particulièrement envie d’en savoir davantage, c’est : « J’ai travaillé trente ans au CNRS sur la déstabilisation des repères collectifs due à l’accélération durable des changements et de la complexité sociétale ».
Et dans les prolongements de cette phrase éloquente, me vient à l’esprit un parallèle entre la décennie 1920-1929 et celle en cours 2020-2029.
Ce sont des années où s’accélère l’essor du capitalisme et de l’ultra-libéralisme, cela de façon unilatéralement en faveur du « monde » de la finance qui crée des montages complexes qui échappent aux personnes isolées ainsi qu’aux états. On sait que ça abouti au tragique krach boursier de Wall Street en octobre 1929. Jusque là, le parti nazi récoltait à peine 4 à 5 % des voix.
Les résultantes du krach boursier ont été une gravissime crise économique mondiale dans les années 1930 – 1933 avec multiplication par 6 du nombre de chomeurs ; dans cette période, le score du parti nazi a été multiplié par 7 puis 8 puis 9 jusqu’à mener Hitler au pouvoir.
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C’est un lieu précieux en effet, il devrait être un passage obligatoire dans le parcours scolaire (collège ou lycée).
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Interview lue hier et relue aujourd’hui. C’est un excellent article qu’il faudrait diffuser à niveau national en ces temps de troubles fascisants.
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