[Entre les lignes] Heures stups
Auteur, slameur, Mbaé Tahamida Soly est l'un des fondateurs de la Sound Musical School B Vice à la Savine. Voyageur sans permis, il utilise au quotidien les transports publics. Ils lui offrent la matière de portraits de voyageurs, écrits comme des saynètes et postés sur les réseaux sociaux. Pour Marsactu, il en fait une chronique à lire entre les lignes.
L’heure de fermeture de l’association est passée depuis belle lurette, mais je suis encore coincé à mon bureau à rédiger un rapport d’activité. C’est le moment que choisissent cinq grands ados du quartier transis de froid (à l’époque de cette histoire, il fait froid) pour sonner à la porte et me sortir de mes tableaux Excel.🥶 Ils reviennent sans doute de leur entraînement de foot ⚽ car ils ont tous un sac de sport et sont en short, t-shirt et tongs plus chaussettes.
– On peut entrer s’il te plaît tonton ? Il fait trop froid🧊.
– Allez-y, rentrez ! Mais le temps que je suis là. Oui, le temps que je suis là, vous pouvez.
– Merci.
Je les laisse s’installer dans la salle de musique et m’en retourne à ma torture administrative. Quelques minutes après, un autre duo de leur âge débarque pour me déloger de ma chaise.😩 Les deux jeunes inconnus sont en survêtement noir, baskets TN 👟 et casquette. 🧢
– Bonjour, vous avez à boire ? 🥛
– Si vous avez soif, vous pouvez vous servir de l’eau à la cuisine, c’est par là.
– Non, des canettes. On nous a dit que vous vendez des boissons. 🧃
– Désolé, mais on ne vend plus de boissons. On a une machine, mais elle est en panne depuis des années et ils ne veulent pas venir la réparer.
– Où est-ce qu’on peut en acheter ?
– Pour ça, il faut sortir du quartier, en bas de la pente de la Savine, dans le nouveau bâtiment en face du bar-tabac 🚬, il y a la boulangerie 🥖 (Si t’es du quartier, tu sais ça). La fine équipe s’en va sans dire merci et me laisse reprendre mes cogitations et mes calculs pour mon rapport d’activité. Au bout d’une heure interminable, lorsque mon cerveau saturé me fait comprendre qu’il est plus que temps de me déconnecter, je vais prévenir mes usagers surprises de mon imminent départ.
– Les gars, je sais que vous êtes très bien installés, au chaud, mais là, je dois rentrer chez moi. Et vous chez vous.
– Déjà ?
– Je suis désolé les gars, mais là, je suis vraiment crevé 😴. Il faut que je rentre chez moi. 🏠
– On peut rester encore un peu, s’il te plaît ?
– J’aurais dû partir depuis une heure déjà. Et vous savez bien que j’ai encore de la route à faire. 🚌
La bande décide de plier bagage sans rechigner et me remercie avant de sortir affronter les caprices de la météo. 🌈 Après avoir tout éteint et fermé derrière moi, je presse donc le pas pour attraper ma caravane à son terminus. Dehors, un petit vent frais et un peu de pluie ☔ sont même venus nous saluer en ce mois d’avril pour nous rappeler le dicton qui dit de ne pas se découvrir d’un fil. 🚏🚍Vers le terminus du bus, un camion de CRS fait le guet dans un coin tandis qu’une voiture de police remonte le boulevard en provenance de la petite Savine. 🚨
À l’arrière de ma Merco Benz 30 avec chauffeur, je retrouve les mêmes petits footeux, mes deux assoiffés de boissons gazeuses ainsi qu’un couple de trentenaire.
– Et vous allez où comme ça ?, dis-je à mes neveux de cœur. ❤️
– T’inquiète tonton, on va pas sortir du quartier à cette heure-ci.
– Attention, sinon j’appelle vos parents.
– On va descendre au premier arrêt, t’inquiète. Comme tu nous as mis dehors, on est venus se mettre au chaud, c’est tout.🤣
– Mais rentrez chez vous, wesh. Vous n’avez pas de maison ?😁
– Y a rien à faire à la maison 🏠
– Je suis sûr que si. Les devoirs par exemple. 📚
– Ça va, on a le temps : on vient à peine d’être en vacances.
– C’est ce qu’on dit tout le temps et après, on se retrouve à les faire la veille de la rentrée (j’ai été jeune, moi aussi, wesh !).
– Non, t’inquiète. Là, on profite un peu, après, on va s’y mettre.
– À la maison, vous pouvez aussi aider les parents, vous savez ? À faire le ménage 🧹, la cuisine 🧑🍳, la lessive 🫧… au lieu de jouer à la Play ou de traîner dehors comme des rats morts.😁
Leurs rires me font comprendre que je parle en “vieux con du siècle dernier”, aussi, je cesse de les chambrer. Le bus démarre et comme ils m’ont promis tantôt, les jeunes descendent au premier arrêt après m’avoir lancé un chaleureux “ciao tonton”. J’ai désormais pour seuls compagnons de voyage les deux grands ados que je ne connais ni de père ni de mère, ainsi qu’un couple de trentenaire en plein débat.
– Je t’ai pas dit qu’ils ont fermé ? Ça fait un moment, il paraît.
– Je connais un gars qui est venu toucher ici la semaine dernière. 💊Il m’a dit qu’il y avait une nouvelle équipe qui a pris le marché. 💹
– Avec les flics dans le coin, je pense qu’ils ne vont pas ouvrir aujourd’hui. 👮
– On nous a dit qu’ils sont là depuis cet après-midi, intervient un des jeunes derrière moi.
– Ils vont faire ça encore au moins toute la semaine, je pense, ajoute son copain.
– On est venu pour rien.
– Nous aussi, répond l’un des jobbeurs.
– Le sang, viens, on monte à …
– Non, y a pas moyen.
– Mais pourquoi ?
– La dernière fois, j’ai fait la nuit et ils m’ont payé en heure de jour, ces bâtards. 😡
– Mais ça se fait pas. C’est pas normal.
– Après, ils voulaient en plus que je prolonge parce qu’ils étaient en galère.
– Et tu leur as pas réclamé tes sous ?💶
– T’es malade ou quoi ? J’ai pas discuté. J’ai vu comment ils ont fracassé le gars que j’ai remplacé. C’est pour ça que je suis allé à la Savine.
– Et ils t’ont laissé partir ?
– Je leur ai raconté du mytho : je leur ai dit que ma mère m’a trouvé un stage et que je dois rentrer chez moi sinon elle va me chercher partout.
Arrivés vers La Sylve Le Castellas, la sonnerie du téléphone de l’un d’eux interrompt leur conversation.📳
– Allô !… Oui ça va. J’étais chez un pote à la Viste… Mais rien, on a juste joué à la Play…. Non, je ne suis pas avec lui. Je ne l’ai pas vu depuis hier… Ok, à toute.
Après avoir raccroché 📴, le premier jobbeur dit à son ami :
– T’es recherché, le sang. Il y a ton père qui a demandé à ma mère si on n’était pas ensemble. Faut qu’on rentre vite sinon tu vas te faire démonter.😱
À notre descente à Gèze, j’entends le couple de trentenaires leur demander où ils peuvent se procurer de la marchandise.
Les réseaux sont bien des entreprises capitalistes : ce sont toujours les prolétaires qu’on pressure et qui meurent à la tâche. Et les consommateurs se foutent royalement de connaître leurs conditions de travail.
Commentaires
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Bonjour !
alors, scène quotidienne…. je reste toujours consterné quand je surprend ce genre de propos -à peine déguisé- ; les gens autour entendent aussi….pas de réaction, de ma part aussi.
l’impression désagréable que ça devient plus fréquent, une routine ?
il me vient des instincts de violence, et l’envie de secouer ces gamins mal finis … parfois ces adultes qui sont en demande…de quel droit ? qui suis-je pour oser intervenir ?
nada, je ne bouge pas…je me contente de fusiller du regard les ados concernés qui s’en fichent royalement. sentiment de gaspillage d’être humain. à gerber.
c’est normal qu’on s’habitue ?
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Hélas je crois que les temps nous amènent à nous habituer, par peur des conséquences
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