LES AILES DU GABIAN
L’ENGAGEMENT D’UNE VILLE
L’élection municipale, qui est loin à présent, aura eu un intérêt considérable : elle nous aura conduits, tous, à réfléchir à ce qu’est la « Marseille politique », à ce que représente son identité, son engagement.
L’engagement d’une ville
Qu’est-ce, au fait, que l’engagement d’une ville ? Il s’agit de la façon dont son identité se construit dans l’histoire politique. C’est ainsi que Marseille a une longue histoire d’engagement, qui s’exprima, par exemple, justement, dans « La Marseillaise », ce chant de guerre devenu l’hymne national de notre pays. Il est temps, ainsi, de réfléchir un peu sur les paroles, les actes, les événements, par lesquels notre ville s’est engagée dans l’histoire, sur la façon dont Marseille a pleinement assumé le rôle politique de la cité. L’engagement d’une ville désigne aussi les multiples façons dont cette ville a joué le rôle d’un espace politique : d’un espace de débats et de confrontations, d’un espace dans lequel les pouvoirs sur la ville se sont affrontés à celles et à ceux qui ont toujours été les contre-pouvoirs. Et, pour ne pas remonter très loin dans l’histoire, l’engagement de la cité s’est exprimée quand Marseille est allée choisir son maire et ses dirigeants. À ce moment, on a pu s’apercevoir qu’il y avait comme une sorte de déclin dans l’engagement de Marseille, dans les façons dont celles et ceux qui y vivent expriment l’identité de la ville dans l’espace politique de notre pays.
Une histoire de confrontations et d’oppositions
L’histoire de la ville est celle d’une suite de confrontations qui ont, au cours des siècles, forgé son engagement et son identité politique. Cela a commencé avec la naissance de la ville. Quand les Grecs venus de Phocée commencent à s’installer dans le site qui sera celui de Massalia et à y établir une ville, les premières confrontations ont lieu, à la fois entre les marins venus de loin et les habitants du pays dans lequel ils arrivaient, entre les commerçants et les artisans et ceux qui créaient les produits issus de la culture des champs. Ce mythe de la naissance de Phocée est là, comme tous les mythes (c’est le rôle des mythes), pour nous raconter quelque chose sur l’origine de la ville et sur son identité. Eh bien, ce mythe vient nous dire que l’identité de Marseille est la rencontre de la terre et de la mer, la fécondation de la terre par la mer, la réunion de ceux qui y sont nés et de ceux qui sont venus d’autres pays. Mais, comme toutes les fécondations, la naissance de Marseille est celle d’une rencontre.
La ville venue du dehors
L’engagement de Marseille est, ainsi, à sa naissance, celui d’une ville venue du dehors, d’un ailleurs. Ce qui fonde Marseille, qui lui donne naissance et qui lui donne la vie, c’est, et cela depuis toujours, l’immigration, la venue dans son intérieur de voyageurs venus de pays parfois lointains, qui s’arrêtent dans la ville parce que c’est un port. C’est de cette manière que, depuis sa naissance, la ville aura été nourrie de l’étranger. L’histoire de Marseille est une histoire de voyages, de déplacements, d’échanges entre les langues et entre les cultures. Si « la ville du dehors » est née des Grecs, sa richesse moderne est issue de la circulation des bateaux dans le monde méditerranéen, puis de l’ouverture du canal de Suez et de la mondialisation des échanges ouverts vers les orients : l’association du proche et du lointain C’est aussi de cette manière que ce qui a nourri la population de Marseille, ce sont les migrations. Ville des Grecs, puis ville des marchands faisant arriver à Marseille les produits issus du commerce de la France et de l’Europe avec l’Orient, la ville a, ensuite, été fécondée par les voyages de la colonisation, ceux des migrants venant, dans la ville, s’installer en France. Des corses se sont installés à Marseille en venant d’une île. Des arabes et des italiens ont amené à la ville les plus fortes populations issues de l’étranger.
Une ville du mélange
C’est pourquoi l’engagement de Marseille se dit toujours dans des dialogues entre plusieurs langues. Les échanges entre les pays, entre les langues, entre les cultures ont, peu à peu, fait de Marseille un vaste espace de voyages et de rencontres. N’oublions pas qu’un poète comme Arthur Rimbaud a entrepris à Marseille un voyage au Proche-Orient à la recherche d’une identité qui ne pouvait se fonder que sur la migrance. Mais ne nous trompons pas : si c’est le mélange qui donne sa richesse à la ville, il ne s’agit pas de la confusion, car l’espace de la ville a tours été une vaste scène sur laquelle les habitantes et les habitants de la ville déploient la richesse de leurs cultures en l’offrant au regard et à l’écoute les uns des autres. À Marseille, les identités sont d’autant plus fortes qu’elles se confrontent à celles qu’elles rencontrent dans la ville.
Un urbanisme d’engagement à l’ouverture et à l’échange
Il n’y a pas de ghettos, à Marseille. La ville s’est construite pour permettre les échanges, mais elle a toujours su ne pas enfermer les peuples dans des quartiers où ils seraient séparés des autres. Les lieux de la ville ont toujours été aménagés pour favoriser les échanges et pour les enrichir. Cette dimension d’échange s’est toujours exprimée dans le temps long de la ville. C’est ainsi qu’à Noailles, par exemple, le marché a toujours été un lieu dans lequel le marché fait se rencontrer des acteurs de tous les pays venant échanger leurs cultures avec celles et ceux qui viennent proposer les leurs. Cet urbanisme d’échange et d’ouverture se manifeste par le fait que les quartiers ne sont pas séparés les uns des autres comme dans d’autres villes. Marseille, en un sens, est une utopie. En effet, ce mot signifie un espace sans lieu : un espace dans lequel les habitants ne se voient pas imposer des topoi, des lieux où vivre. L’urbanisme marseillais, ses rues, ses places, mais aussi ses maisons et ses aménagements, ont toujours cherché à faire de la ville un univers de la rencontre.
L’élection municipale et l’expression de l’engagement
L’élection municipale de 2026 fut, comme d’autres à d’autres époques, l’occasion d’une confrontation entre l’ouverture et la fermeture de la ville. L’enjeu de la confrontation entre les listes de gauche et celles de droite était en grande partie la question de l’ouverture et du rôle de l’échange entre les populations. À cet égard, la défaite, au second tour, de Franck Allisio, le candidat du R.N. après, au premier tour, celle, aussi de Martine Vassal, peuvent se lire comme la volonté politique des peuples de Marseille de poursuivre leur histoire de diversité. Avec le recul, je crois que c’est ainsi qu’il faut comprendre le résultat de cette élection. C’est que, finalement, à Marseille, la citoyenneté même, la volonté d’y vivre et de venir le dire dans des urnes et dans des débats, repose sur la pluralité et sur la diversité de la population. Nous devons être fidèles à cet engagement.
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