LES AILES DU GABIAN
MARSEILLE, SŒUR DE GAZA
Le gabian s’est trouvé de nouvelles ailes qui le font voyager d’un bout à l’autre de la Méditerranée. Ce sont des ailes nouvelles, celles des bateaux à voiles. Une centaine de voiliers sont partis, le 4 avril, de Marseille pour Gaza. Même s’il s’agissait d’un « voyage organisé », ce n’était ni une excursion ni du tourisme. C’était une arme destinée à un combat destiné à nous permettre de rester libres.
Marseille et la Méditerranée
Marseille n’est pas seulement une ville française ni une ville européenne. Elle est aussi une ville méditerranéenne, tournée à la fois vers la mer et vers le monde méditerranéen. Cela explique que la ville se tourne vers l’actualité de l’espace méditerranéen, et, en particulier, de la Palestine. Si les voiles de Gaza sont parties de Marseille, c’est tout simplement parce que Marseille et Gaza sont deux sœurs, deux villes de la même famille, de la même filiation, tout simplement de la même mer/mère. Ces liens familiaux entre Marseille, sa mer et les pays qui la peuplent sont anciens : Massilia, la grand-mère, avait été fondée par des Grecs venus d’un autre pays méditerranéen, et nos rues, nos places, les noms de notre pays portent encore les signes et les mots de cette communauté antique de naissance et de croissance. Surtout, pour notre histoire, ce que la Méditerranée a apporté en commun à Marseille et à Gaza, ç’a été de les nourrir ensemble, de la même culture, des mêmes images, des mêmes idées, de la même histoire : de cette histoire partagée que les voiles de Gaza nous font toujours vivre. C’est que ces voiles sont les mêmes que celles de Phocée, du Pirée, de Rome, et de tant d’autres villes qui, autour de la même mer qu’elles, disent leur lien avec Gaza et avec toute la Palestine. Mais je n’oublie pas leur lien, aussi avec la Judée et avec Israël, même si B. Netanyahou tente de tout faire pour déchirer, pour cacher, pour détruire, avec violence, les liens de son pays avec le monde de la mer.
Marseille et la résistance
Les voiles de Gaza qui sont parties de Marseille le 4 avril ont une autre signification : Marseille a un passé commun avec Gaza de résistance et de lutte contre l’invasion et la colonisation. La ville méditerranéenne a connu ses moments d’engagement pour la décolonisation notamment au temps de la guerre d’Algérie. À Marseille, la résistance ne se réduit pas à la Résistance contre l’occupation allemande. La ville a toujours été résistance, contre tous les excès de pouvoir, contre tous les totalitarismes. Marseille est une ville de contestation et de contre-pouvoirs. Pour ne prendre qu’un exemple, en 1794, Marseille avait pris le parti des Girondins, sans doute moins par conviction ou par choix d’un régime au lieu d’un autre que par résistance contre le pouvoir centralisé de Paris. Et, pendant quelques mois, les Jacobins au pouvoir ont appelé la ville la Ville sans nom. C’était une façon de réprimer Marseille, de la punir pour avoir osé résister. Tout comme elle le fera pendant l’occupation allemande lors de la guerre de 1939-1945. C’est donc tout naturellement, comme par une sorte d’évidence, que Marseille s’est trouvée le point de départ de cette famille de voiles partie pour Gaza : ces voiles ce sont les enfants de la Résistance dans laquelle Marseille a toujours vécu, dans laquelle elle s’est toujours retrouvée, cette Résistance qui lui a donné sa vie, son histoire, sa mémoire. En reconnaissant dans Marseille le port de la Résistance et de la solidarité avec la Gaza et la Palestine libre, les voiles de Gaza ont donné à la ville de retrouver son histoire et de la dire de nouveau, une fois de plus, dans un monde particulièrement dominé par la violence des états et la répression des dictateurs. Les voiles de Gaza dénouent encore un peu les liens qui empêcheraient Marseille de parler et la Méditerranée de jouer son rôle de mer. Elles nous aident, elles aussi, à être libres. Elles nous permettent de parler, de penser, de sentir, d’entendre. Et d’écouter, de lire aussi.
Marseille et la solidarité
Mais les voiles de Gaza disent aussi autre chose de Marseille. C’est que la solidarité est ancrée dans la culture urbaine de Marseille. Quand Violette Artaud, dans Marsactu du 4 avril dernier, évoque la solidarité manifestée par celles et ceux qui vivent à Marseille vis-vis de l’expédition des voiles de Gaza, on peut la comprendre, tout simplement, parce que beaucoup d’entre elles et eux sont les enfants d’anciens migrants jadis colonisés par la France, les enfants de celles de ceux qui ont vécu, dans notre pays, des moments de répression et d’excès de pouvoirs. À Marseille, la solidarité fait partie de ce qui fait vivre la ville, de ce qui lui donne une autre part de son identité. La solidarité marseillaise est une solidarité économique et sociale : celle d’une ville coupée en deux entre une ville riche et une ville pauvre, divisée entre quartiers Nord et quartiers Sud. La solidarité de Marseille envers les voiles de Gaza a quelque chose à voir avec la solidarité des pauvres et des opprimés entre eux : les riches, eux, n’ont pas de solidarité, car ils ignorent les autres, ils n’ont pas besoin d’eux. Mais la solidarité de Marseille, à l’écoute des voiles de Gaza, est aussi la solidarité des espaces du Sud face à l’hégémonie des espaces du Nord. Cette coupure-là, entre Nord et Sud, organise l’espace de la ville, mais elle ordonne aussi l’espace du monde soumis à l’hégémonie du libéralisme qui a séparé celles et ceux qui vivent dans le Sud des autres, qui vivent dans le Nord. Aux uns, les pouvoirs sur le monde et les pouvoirs de la croissance et de l’économie libérale, aux autres, par conséquent, la solidarité, comme dans l’espace marseillais. Le lien entre Marseille et Gaza est aussi celui de deux espaces du Sud. Enfin, Marseille est la sœur de Gaza dans une solidarité politique. C’est la lutte contre les pouvoirs qui s’engage dans cette solidarité-là. Il s’agit d’une lutte pour la liberté, comme l’indique le nom que se sont donné les Voiles de Gaza : les voiles de la liberté ont engagé la lutte pour une véritable liberté : pas la liberté du libéralisme, de gagner de l’argent à ne pas savoir qu’en faire, mais la liberté de parler, de penser, d’écrire aussi. La solidarité donne une vie et une force au lien entre la liberté de chacune et chacun d’entre nous et la liberté de tous ensemble. Il n’y a pas de liberté sans solidarité, car c’est la solidarité qui permet d’échapper à l’emprise des pouvoirs. Ne nous trompons pas : c’est ce qui se joue à Gaza. C’est le souffle de la liberté qui donne leur mouvement aux Voiles de Gaza.
Des photographies pour dire le lien
Une exposition a lieu, en ce moment, à Marseille, pour représenter, en images, le lien entre Marseille et Gaza. Le photographe arménien Kegham Djeghalian, un survivant échappé du génocide par lequel l’empire ottoman avait tenté de faire disparaître son peuple, s’était installé à Gaza en 1944. Pendant presque quarante ans, il a enregistré dans la mémoire des images la vie de Gaza, des événements au quotidien, des femmes et des hommes aux espaces et aux paysages, des villes aux campagnes. Le centre photographique de Marseille, 74, rue de la Joliette, consacre, jusqu’au 12 septembre, une exposition de toutes ces images. C’est une autre façon de dire la fraternité de Marseille et de Gaza, en inscrivant dans la mémoire de Marseille un morceau de la mémoire de Gaza. C’est bien la preuve de cette parenté entre ces deux villes et entre ces deux espaces de vie, mais aussi entre ces deux cultures et entre ces deux identités, qui relient ces deux lieux d’une Méditerranée partagée.
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