[Vies brèves] Zo d’Axa, l’étiquette importe peu (1864 – 1930)
Leurs existences ont commencé dans notre cité, elles s’y sont achevées, elles y ont connu leurs plus beaux ou leurs plus sombres moments. On pourrait leur consacrer un ou plusieurs volumes. Michéa Jacobi s’est attaché pour Marsactu à les raconter en quelques paragraphes seulement, des sortes de "vies brèves". Et il a illustré chacune d’un portrait gravé dans le linoléum.
Le centre de recrutement de l’Armée de terre est installé au numéro 69 de la Corniche Kennedy, côté ville et non côté mer, naturellement. La porte d’après est celle d’une maison parfaitement anonyme. Sans cachet, sans plaque commémorative.
Et pourtant.
Elle fut autrefois habitée par un personnage des plus singuliers. Un anarchiste en dehors de tous les courants, un écrivain précieux et, c’est là le plus absurde, un antimilitariste farouche. Il s’appelait Alphonse Gallaud, il écrivait et combattait sous le nom de Zo d’Axa.
Retraçons sa vie au présent, comme s’il était encore parmi nous.
Zo d’Axa, fils de bourgeois et élève médiocre, veut être officier. À 18 ans, il s’engage dans les chasseurs d’Afrique. Il ne supporte pas longtemps l’armée. Il déserte, en enlevant la femme de son capitaine, puis se fait journaliste à Bruxelles et à Rome. Ayant été amnistié, il rentre en France en 1889. Dans une cave, il crée le journal L’Endehors. Entre deux articles ciselés à la virgule, il joue des chants d’adieu sur un petit orgue. Il écrit : “Nous allons — individuels, sans la foi qui sauve et qui aveugle. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur.”
Décidément, il ne veut répondre à aucun appel, même pas celui de l’utopie. Pas anarchiste mais toujours prêt à les défendre, il attaque l’ordre établi tous azimuts, avec élégance et précision. Cela lui attire toutes sortes d’ennuis : il finit en prison, à Mazas, au secret.
Et c’est de nouveau l’exil, à Londres puis aux Pays-Bas. Marinier sur le Rhin puis bûcheron dans la Forêt-Noire, il est expulsé d’Italie et s’embarque pour l’Orient. Arrêté à Constantinople puis à Jaffa, il est réexpédié en France, les fers au pied. Dix-huit mois de cellule l’attendent dans la prison Sainte-Pélagie. Libéré en 1894, il reprend la plume pour raconter son aventure puis pour créer une autre feuille : La Feuille, paraissant “à toute occasion”.
Nouveaux combats. Zo d’Axa dénonce les bagnes d’enfants, soutient Dreyfus et traite de “vieux gosses” ceux qui ont encore le cœur à voter. En fait, il commence à en avoir assez d’expliquer pourquoi il n’y a en ce monde aucune place pour lui. En 1900, il s’embarque pour un long voyage : Amérique, Chine, Japon, Inde, Afrique. À son retour, il vit sur une péniche, au fil des canaux.
Il n’écrit plus. À peine éprouve-t-il le besoin de s’exprimer encore, en 1921, quand un journaliste parisien s’essaie à le diffamer. Il dit : “Pendant un bon bout de chemin, contre les laideurs du temps, nous avons réagi ensemble. On nous traitait d’anarchistes, l’étiquette importait peu.” Et plus loin : “Qu’est-ce donc vivre, si ce n’est passer, selon sa nature, un moment ? J’aime le matin sur les routes proches ou lointaines, et sans stylo, sans autre ambition ni but que de comprendre la journée claire en dehors des mirages flottants — en dehors ainsi que toujours, à des feuilles d’écriture près.”
Il s’est installé depuis quelque temps à Marseille, 71 Promenade de la Corniche. C’est là qu’il se suicide, le 30 août 1930.

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