[Ouvre-boîte] IAM avant IAM, ou les soirées hip-hop qui hantent l’histoire de Marseille
Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, "quand tu allais, on revenait"... de la Maison Hantée.
Jo, Dope et Chill (de g. à d.), concert d'IAM à la Maison Hantée, en 1990. (Photo : Les Rouquines)
La série de chroniques Ouvre-boîte part d’un constat simple : tout finit par disparaître si on ne le fige pas. Les clubs, bars et boîtes disparus racontent à leur manière l’évolution des pratiques sociales et culturelles marseillaises. Aujourd’hui, si vous êtes d’accord, je vous propose de replonger au cœur d’un moment qui a changé la ville à jamais. Le lieu qui a vu naître ce phénomène, lui, est toujours debout et se porte à merveille : la Maison Hantée. Peut-être le club le plus pérenne, le plus marseillais et le plus international de cette Marseille bouche de vieille qui a, elle, bel et bien disparu.
Si la Maison Hantée est toujours campée rue Vian, il nous est désormais impossible de refaire la pierre philosophale née de l’alchimie entre ce cabaret libertaire et l’arrivée fracassante du hip-hop à Marseille, à qui Yann, alors patron du lieu, a fait de la place. Cet espace ouvert a précipité la rencontre du public rock du centre-ville avec la culture rap de “l’autre centre-ville” et (un peu) des quartiers Nord.
Ce télescopage a, in fine, abouti à une fusion nucléaire dont l’onde perdure aujourd’hui. Il existe bien un instant zéro à ce tumulte, un moment dont peu ont été témoins, même si, très vite, la Maison Hantée a fait le plein à chaque soirée hip-hop, proposée à un rythme mensuel par le trio qui défonçait tout : B-Boy Stance.
L’instant zéro
Nous sommes alors entre fin 1987 et 1989. Des bribes d’une musique nouvelle arrivent à nos oreilles de rockers. Sa puissance compense le régime moteur d’un rock’n’roll qui tourne au diesel. Public Enemy, KRS-One, Kurtis Blow, Scott La Rock, Eric B. & Rakim, EPMD ou Ice T renouent avec la subversion et le bitume. Colors, réalisé par Dennis Hopper, frappe l’imaginaire des tribus urbaines. Mais ce hip-hop lointain, ce contexte, appartiennent avant tout aux inner cities yankees, pensait-on. À l’époque, votre serviteur partage son temps entre la fac et la Fnac. Le vinyle est encore majoritaire et, entre les maxi 45 tours du rayon rap naissant, un flyer attire mon regard. Il y est question d’une soirée hip-hop organisée à la Maison Hantée. Il ne s’agit pas juste d’une soirée avec un selecta : le bout de papier bricolé et amateur promet un concert des Marseillais B-Boy Stance.
Je tente de remettre en ordre le Tetris qui s’est emparé de mon esprit. Rien ne colle. Hip-hop, Maison Hantée, Marseille, rap…
À ce moment-là, nous connaissons tous le Massilia Sound System, qui puise son style plus volontiers en Jamaïque qu’à New York, mais un concert de hip-hop à Marseille, ça semble impossible, presque ridicule.
Coup de fil à Jean-Marc Armani, alors leader des redskins marseillais, et nous voilà en route, après le taf, direction la Maison Hantée. Devant le club, l’ambiance est inhabituelle. Les Teddys des universités US, les casquettes des Mets et les fringues extra larges font jeu égal avec les bombers et les perfs. C’est vivant, c’est joyeux, ça chambre, ça se la joue, ça galèje. Yann se souvient de ces minots qui étaient venus lui demander s’ils pouvaient organiser des concerts chez lui : “Ils étaient hyper-motivés. Je m’en suis rendu compte rapidement en discutant avec eux. Ceux-là ne venaient pas faire un essai sur la scène de la Maison Hantée. Ils avaient fait leurs classes à New York, ils avaient appris avant de se produire. Je leur laisse donc les mardis, ça permet d’avoir un public motivé, des gens prêts à payer et à se bouger le cul en semaine.”
Une fois à l’intérieur, avec les potes, on fait la moue, car, forcément, le rap lorgne plus du côté du funk que du rock et la face B de Every Little Step par Bobby Brown, c’est pas notre truc. Derrière ses platines, un petit gars à la mine renfrognée enchaîne les titres devant son desk de MKII. Il a l’aisance des bons qui savent qu’ils sont bons. Une sorte d’avertissement émane de son langage non verbal, comme pour signifier à toutes et tous : “Je sais ce que je fais, ne venez surtout pas me casser les couilles !” Mais bon, son visage se fendait tout de même d’un large sourire lorsque les gadjis venaient le voir.
L’alignement de la planète Mars
Puis, subitement, ce DJ qui répond au prénom d’Éric, ou Dope, et qui sera plus tard connu comme Khéops, ne se contente plus d’enchaîner : il scratche. Mais il scratche “comme les ricains”. À partir de ce moment-là s’ouvre une ligne Marseille-New York dont l’onde se propage à la vitesse du son. Plus rapide que le Concorde, mais cette fois au départ de notre ville de clochards.
Et ça continue ! Toujours aussi faussement distancé de sa prestation, Dope offre à ce public mélangé des séries de passe-passe, des cuts démentiels et d’autres scratches, toujours plus puissants. Tout ceci produit des décharges électriques, un peu comme des coups de taser, mais qui font grave du bien.
Jean-Marc, comme moi biberonné au rock et au punk, me fait les gros yeux et lâche : “Ouah, la putain de sa mère.” Je ne réponds rien sur le moment, car, oui, “la putain de sa mère”. Ça faisait un bail que nous n’avions pas été surpris à ce point. La puissance du rock avec la street cred en plus. On passe direct du diesel au kérosène. Grâce à Yann, les habitués de la Maison Hantée viennent d’obtenir leur troisième dan de musicologie urbaine, ce qui plus tard nous permettra de lancer à celles et ceux qui n’auraient pas été régulièrement reçus dans l’ordre :
“Crois-tu innover les techniques de kata ?
L’école de Mars sur l’époque est avancée.
(…) quand tu allais, on revenait”
D’ailleurs, voilà que les B-Boy Stance prennent place sur la scène. Ils se présentent sur le beat que Dope laisse tourner : “Bonsoir, merci d’être venus, j’espère qu’on va passer une méchante soirée ensemble. Moi, c’est Chill, lui, c’est Jo, et le DJ, vous le connaissez déjà, c’est Dope !”
Je ne parviens pas à me rappeler la date exacte du jour où les B-Boy Stance ont fait entrer le hip-hop dans mon cœur et dans mon âme, mais je me souviens avoir pensé qu’il n’en ressortirait jamais. Et c’est bien comme ça que ça s’est passé.
Deux ans plus tard, le groupe va s’étoffer et connaître la carrière que l’on sait, sous le nom d’IAM. Mais pour l’instant, ils débitent leurs textes qui racontent la culture rap, les histoires de trottoirs, la vie marseillaise côté ombre, mais aussi côté lumière, avec l’humour qui a contribué à leur renommée. Le chant en français permet de capter les revendications sociales en symbiose avec l’esprit punk/rock du lieu et de son public habituel. De la politique qui fait rouler les épaules et déhancher les bassins. Tout ce qui manque au rock populaire de ces années-là et qui, par ailleurs, va fortement contribuer à le réanimer dans les années suivantes. Pas de bagarres, esprit fraternel et scène ouverte après le set principal. Les soirées s’installent dans la vie musicale et culturelle marseillaise.
Son compact et bons combos
C’est toujours facile à dire une fois que le match est joué, et même un peu con, mais personne dans la salle ne doute que ces trois-là vont faire du chemin, dans et hors de la ville. Ils savent rapper vite, ils savent aussi rapper fort, tout en étant à l’aise avec les mid-tempo. Pour des “débutants” (qu’ils ne sont pas vraiment, en réalité), ils ont déjà ce son compact des bons combos. Dope envoie basses et kicks avec ses faces B directement prélevées à NYC, les deux autres lâchent leurs lyrics en laissant les espaces nécessaires à la maestria de leur DJ.
Et puis, par-dessus tout, les B-Boy Stance ont le pouvoir suprême que peu de musiciens possèdent : celui de faire bouger les culs et l’esprit, afin que les Dr. Martens et les Nike ne fassent qu’un. Plus tard, nous verrons même une poignée de skinheads basculer vers les crew mixtes et bigarrés qui siègent au Vieux-Port devant le Freetime. Aucun signalement connu à ce jour sur l’existence d’une route inverse.
Avant la fin du concert, nous avons droit aux dédicaces. Celles-ci contribuent à inscrire Marseille dans les mythologies urbaines de premier plan : “Nous remercions l’ensemble du Criminosical Posse pour sa présence, dédicace aussi aux Redskins, à Mox… et à …”
Dope fait tourner le beat. Un “toum, toum, toum” sourd et puissant emplit la salle. Micro tenu à deux mains au niveau de la poitrine, Chill et Jo laissent planer le suspense sur le destinataire de la dernière dédicace de la soirée, puis reprennent, avec la scansion des commentateurs de galas de boxe anglaise : “ÀÀÀÀÀÀ… MOMO !”
Le tempo du “toum, toum, toum” s’accélère et la conclusion de cette dédicace surprise tombe : “POUR SON DERNIER CONCERT LIVE… (toum, toum, toum) AU PALAIS DE JUSTICE !”
La Maison Hantée se gondole, tandis que le Momo en question, bob beige sur la tête, perché sur la mezzanine, une jambe à l’horizontale dans le plâtre et confortablement installé dans un fauteuil roulant, salue l’assemblée d’un petit geste de la main.
Pas de doute, nous sommes bien à Marseille.
Le Tetris est en ordre, nous reviendrons.
Et on est revenus.
À chaque fois.
Commentaires
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Le fameux concert d’IAM à la Maison. Bien content de lire un vrai (et excellent !) témoignage de cette soirée. Comme d’hab, un régal cette chronique !
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Superbe, merci !
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Merci beaucoup pour ce témoignage !
Le flyer c’est le dimanche 14 mai 1989.
Concernant les photos il s’agit du 1er concert d’IAM avec Imhotep à la Maison Hantée, à priori le lundi 6 août 1990, vous confirmez ?
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