Vote arménien mon amour

Actualité
le 8 Juin 2017
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Le long du boulevard du 24 avril 1915 (date qui commémore le génocide), les candidats de droite et de gauche font les yeux doux à l’électorat arménien. Un vote communautaire auquel personne ne croit, mais que tout le monde drague dans la 1ère circonscription. Plus ou moins subtilement.

Il n’en revient pas, Boghoss*. Ce vendredi matin, dans sa boite aux lettres, il a trouvé une enveloppe blanche. Dûment affranchie et émanant de Valérie Boyer, candidate Les Républicains dans la première circonscription des Bouches-du-Rhône. À l’intérieur : quatre pages sur papier glacé vantent l’action de la députée sortante durant la mandature qui s’achève. Pas toute son action. Seulement celle concernant, de près ou de loin, à la cause arménienne. Reconnaissance du génocide, pénalisation du négationnisme, dénonciation des “dérives de la Turquie d’Erdogan”, engagement pour le Haut-Karabagh, soutien aux chrétiens d’Orient… “Si c’est pas de l’électoralisme, qu’est-ce que c’est ?”, questionne Boghoss. Ce quadra aux racines arméniennes vit et vote dans le 12e arrondissement. Au passage, il s’interroge sur la nature du fichier qui a permis à la sortante de lui faire parvenir ce long communiqué : “Ils ont épluché les listes électorales et repéré tous les noms en « ian » ?” Sans doute.

Le tract de campagne adressé par Valérie Boyer à la communauté arménienne.

Accoudée à la Rotonde Bar, dans le quartier arménien de Beaumont, Valérie Boyer  fait une pause-café après avoir tracté à l’école Rosière-Figone, toute proche. Comme Pascal Chamassian, qui concourt pour La République en marche, et Franck Allisio, investi par le Front National, la députée Les Républicains jure, la main sur le cœur, que “le vote communautaire n’existe pas.” Mais, comme ses concurrents, elle flatte les électeurs d’origine arménienne. Dans le doute… D’ailleurs son staff l’admet : “On a cherché à quantifier le nombre d’électeurs que cela représente vraiment.” Si l’équipe Boyer assure ne pas avoir obtenu un résultat tangible, un fin connaisseur de la circo a établi, lui, le “poids” arménien. “Pas loin de 4 000 électeurs, dit-il. Environ 1150 sur le 11e arrondissement et  2750 sur le 12e.  Sur un corps électoral de 78 000 votants, 3900 personnes, ça équivaut à 5 %. Ça ne fait pas tout, c’est vrai… Mais ça peut faire, ou défaire, une élection.

Un drapeau arménien et une écharpe aux couleurs de l’Entente UGA Ardziv, le club de foot arménien marseillais, trônent derrière le comptoir de La Rotonde. Devant son café, Valérie Boyer revient sur son engagement pour la cause. “Cela correspond à une logique plus large : celle de la dignité humaine que j’ai défendue à l’Assemblée durant tout mon mandat”, explique la maire du 6e secteur. Elle a fait polémique pour sa croix arménienne au cou arborée sur les plateaux de télé pendant la campagne présidentielle, mais décoche une flèche : “Moi, je n’instrumentalise pas cette cause universelle. Et je suis très étonnée que le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) envoie quelqu’un contre moi. Dans la communauté, ça ne passe pas.” Dans son viseur : Pascal Chamassian.

Les traces de guerres fratricides et ancestrales

Ce jeudi matin, l’aspirant député REM, distribue des tracts sur le marché de Saint-Barnabé. Un grand gaillard en t-shirt noir l’interpelle en riant : “Chamassian… Vous êtes d’origine arménienne ? Tout le monde va voter pour vous ici, non ?” Pas si simple.

Pascal Chamassian, élu conseiller municipal d’opposition apparenté PS dans le 11/12 sur la liste de Christophe Masse en 2008 ; puis conseiller d’arrondissements du 2/3 en 2014, face à Lisette Narducci, ne débarque pas là par hasard. Il en convient. “J’ai une légitimité sur ce territoire. J’y ai œuvré de 2008 à 2014, avant même que mes concurrents n’y viennent. Et j’y ai un ancrage par mon engagement associatif, forcément. Quand vous avez 30 ans de vie associative et culturelle sur la reconnaissance du génocide, la lutte contre le négationnisme, et sur la préservation de la culture arménienne, évidemment des gens vous connaissent…”  Ce cadre sup’ chez Orange, ancien secrétaire général du CCAF est surtout connu ici pour son investissement au sein de la Jeunesse arménienne de France (JAF), à la tête de l’ensemble artistique Araxe Sassoun ou de l’événement Amnésie Internationale. Il a choisi comme président de son comité de soutien Yves Ternon, historien spécialiste du génocide arménien.

Cette carte de visite en béton ne suffit pourtant pas à faire l’unanimité. Pourquoi ? “Parce que c’est un jafiste”, balance Serge* attablé dans un petit bar du côté de Saint-Barnabé. “La JAF, c’est très bien ; sa troupe de danse, c’est super ; mais ses leaders ont détourné cet objet pour faire de la politique et des affaires. Moi, je suis de gauche. Mais en cas de duel Chamassian-Boyer au second tour, je pense que je voterais Boyer.” Les mots sont durs. Et pour les comprendre il faut remonter à leur source, dans un paysage politique hérité de l’après-génocide, il y a un siècle. Une guerre fratricide et ancestrale, aux plaies toujours ouvertes. Elle met aux prises, pour faire simple, les descendants de trois courants : les Dachnaks de la fédération révolutionnaire arménienne (FRA) – tenants d’un socialisme patriote très anticommuniste – ; les démocrates libéraux de centre droit ; et les  Hentchaks, communistes restés pro-Arménie y compris durant la période soviétique. Créée après la Seconde guerre mondiale, la JAF, dont Pascal Chamassian est l’ancien président marseillais, est plutôt d’obédience Hentchak.

“À Marseille, notamment dans la 12e, ce qui sous-tend la vie locale de la communauté – l’école Hamaskaïne, le club de foot UGA… – est issu de la FRA“, note Serge. À l’autre bout de l’échiquier Pascal Chamassian, estampillé “JAF”, fait partie à ses yeux “des gens qui ont combattu l’idée d’une Arménie émancipée”, affirme-t-il.  Dépassée cette vision historique ? Dans un communiqué daté du 1er juin dernier, le Comité de défense de la cause arménienne – très lié à la FRA – appelle “à soutenir sans ambiguïté, Valérie Boyer (LR), fidèle alliée de la cause arménienne”.

“Valérie Boyer en fait trop, ça ne dupe personne”

Mais Pascal Chamassian bénéficie, lui aussi, d’un solide “réseau d’amitié”. Sur le marché de Saint-Barnabé, Mireille l’assure de son soutien. Petite-fille, comme lui, de rescapés du génocide, elle aime “l’homme et le candidat”. Fait-elle du prosélytisme pour lui dans la communauté ? “Il faut dépasser ces clivages et ces méthodes du passé ! Il y a eu un temps où les téléphones chauffaient et les gens recevaient des consignes sans broncher. Mais c’est fini tout ça ! Beaucoup de gens, comme moi, voteront pour lui parce que Macron propose quelque chose de neuf et non parce que Pascal est d’origine arménienne“, répond cette quinquagénaire. André embraye : “Et puis, Valérie Boyer en fait trop, ça ne dupe personne. Avec sa croix, ses messes le dimanche à Beaumont, ses descriptions enflammées de l’Arménie comme si elle la connaissait comme sa poche… Elle nous fait un peu rigoler.” Sur le marché, le candidat-marcheur Chamassian martèle qu’il ne veut pas être cantonné au rôle de “l’Arménien de service”. Il développe : “La cause arménienne est le combat de toute une vie. Je respecte ce que Valérie Boyer a fait pour la reconnaissance du génocide et la pénalisation de sa négation… comme de nombreux autres députés avant elle.  Mais, aujourd’hui, ce qui me mobilise c’est un autre combat, celui des législatives et ça n’a rien à voir.

En 2001, l’Etat français reconnait officiellement le génocide arménien, sur proposition de plusieurs parlementaires dont les députés Roland Blum (LR), Guy Hermier (PC), et le sénateur Jean-Claude Gaudin (LR). En 2006, Christophe Masse (PS) est rapporteur d’un texte à l’Assemblée Nationale pour la pénalisation de la négation du génocide arménien. La loi est retoquée par le Sénat. En 2011, la députée Valérie Boyer (LR) porte une proposition similaire au Palais Bourbon.  Acceptée par le Parlement en 2012, cette loi pénalisant la contestation du génocide des Arméniens est finalement censurée par le Conseil d’Etat.

“La drague lourde”

Mardi matin, surprise ! Boghoss trouve dans sa boite aux lettres un courrier à son nom, envoyé cette fois par le Front national. Le frontiste Franck Allisio moque pourtant à loisir “la drague lourde” des autres candidats. La sienne, qui convoque les figures de Charles Aznavour, Henri Verneuil et l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, n’est pourtant pas plus subtile. Et le choix de son suppléant, Joris Varjabédian (fondateur, en 2015, d’un cercle de réflexion “sur les problématiques qui se posent à la République d’Arménie”), ne doit rien au hasard. “Est-ce que je vais m’interdire de le prendre parce que son nom est arménien ?, ose-t-il. Il se trouve que Joris est de la Fourragère et qu’il a la tête bien faite. Si, en plus, il peut envoyer un message aux Français d’origine arménienne, je ne vais pas m’en plaindre.

Le conseiller régional FN se félicite des bons scores de Marine Le Pen lors du scrutin présidentiel dans les bureaux où vote la population d’origine arménienne. “Tout le monde est dans la séduction des Arméniens, mais à la fin, il y en a quand même beaucoup qui votent FN”, se satisfait-il. Pourquoi ? “Ils ont l’expérience et la mémoire de ce qu’est un islamisme qui se radicalise et un pays qui ne se défend pas”, affirme le candidat. “L’idéologie de Marine Le Pen est exactement la même que celle qui a chassé et massacré notre peuple”, cogne en retour Pascal Chamassian.

Pascal Chamassian, à la droite d’Emmanuel Macron, lors des commémorations du génocide en avril.

Cela ne dit pas pour qui les quelque 4 000 Marseillais aux racines arméniennes de la 1ère circonscription voteront les 11 et 18 juin. Dans son éditorial intitulé “Dilemme marseillais” et paru le 3 juin sur le site Armenews, média en ligne très suivi par la communauté, Ara Toranian, co-président du CCAF, ne se mouille pas. Avec Mourad Papazian – autre co-leader de la structure -, il commémorait le 24 avril dernier le génocide arménien à Paris, en compagnie d’Emmanuel Macron (pas encore président) et de Pascal Chamassian (pas encore investi). À la veille des législatives, il se borne à tenter de calmer les esprits qui s’échauffent sur les réseaux sociaux et à appeler à un front républicain. Mais ne tranche pas entre “la valeureuse Valérie Boyer” et “le non moins valeureux Pascal Chamassian”.

* Le prénom a été modifié


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Commentaires

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  1. Laure 13 Laure 13

    Sur la photo de l’article, Pascal Chamassian est à gauche d’Emmanuel Macron non à droite

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    • Lisa Castelly Lisa Castelly

      Il se trouve bien à la droite d’Emmanuel Macron, mais en effet, du point de vue du lecteur, à gauche de la photo. Sacré casse-tête que la recomposition politique !

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    • VitroPhil VitroPhil

      Tout va bien, EM est au centre!

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