Salle de shoot : comment ça marche à Vancouver

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le 3 Oct 2012
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Un sol jonché de seringues et de bris de verre borde des poteaux constellés d’aiguilles furieusement plantées. Les mêmes lames qui ont transpercé la fine veine des drogués, accros à l’héroïne, au crack ou à la cocaïne. Peut-être l’ont-ils cherchée longtemps, martyrisant leur chair bleutée. A Vancouver, dans le quartier de Downtown Eastside, les ruelles sombres sont leur tombeau. Pas d’épitaphe pour ceux qui meurent à ciel ouvert de s’être trop piqués.

Same player, shoot again

Au bout d’Hastings, cette suffocante allée, se dresse Insite, premier centre d’injection sous supervision médicale de toute l’Amérique du Nord. A l’autre bout du pays, les Québécois appellent ça une “piquerie légale”. Dans les douze loges éclairées d’un halo de lumière, les clients contemplent sans le voir leur reflet abîmé. Insite fascine et dérange. Les visites de ce haut lieu de la défonce encadrée sont nombreuses, trois fois par semaine : ce matin, une vingtaine d’étudiants infirmiers écoute attentivement Russell Maynard, le coordinateur du centre. “A l’école, on ne vous apprend pas à faire face à une overdose. C’est impressionnant la première fois, mais vous aurez toujours une personne expérimentée à vos côtés”.

Chaque année, près de 200 overdoses sont comptabilisées entre ces murs, sans qu’aucune n’ait été fatale. Trois personnes, dont une infirmière, veillent et conseillent les 850 toxicomanes qui fréquentent quotidiennement ce centre ouvert 365 jours par an, de 10 h à 4 h du matin. Devant les vitrines, une foule d’hommes et de femmes, impatients. Le son des Whites Stripes s’élève des hauts-parleurs, la lumière se tamise, les injections vont se succéder durant 18 h, au rythme effréné de 650 piqûres par jour. Devant un écran d’ordinateur, Russel Maynard détaille : “le consommateur du box numéro 3 s’administre de l’héroïne. Au numéro 5, c’est du speedball, un mélange à base de cocaïne”. Une femme se penche, met à nu une parcelle de son crâne. Sans trembler, elle s’injecte la dose qui la fera planer. L’air paraît soudain confiné. “Ils peuvent passer plusieurs heures à chercher une dose. Et si par malheur ils manquent la veine, ils peuvent devenir fous, jeter la seringue, hurler de désespoir.”

Dans le Downtown Eastside, quartier le plus miséreux du Canada, 5000 toxicomanes s’agglutinent sur une centaine de mètres. Seul un pourcentage dérisoire des injections a lieu à Insite. Une longue tradition de sanctions contre les usagers de drogue au Canada rend l’existence du centre incongru. Il est né d’une expérimentation scientifique en 2003, appuyée par le maire progressiste. Aujourd’hui, l’opinion vancouvéroise est favorable à 70% à l’existence d’Insite.

Infections en réduction

Insite permet au public déconnecté du système de santé d’accéder aux premiers soins et de s’adresser à un personnel médical”, explique le professeur Thomas Kerr, chercheur au centre d’excellence du VIH de Colombie-Britannique. Selon une étude publiée en 2005 dans la très sérieuse revue médicale The Lancet, la fréquentation du centre entraîne une diminution de près de 70 % du partage de seringue, la première cause de transmission du VIH. Le centre aurait ainsi permis d’éviter 1100 nouvelles contagions, même si aucune étude scientifique à ce jour n’établit de corrélation directe entre la baisse du sida et la présence d’Insite.

Le concept du centre d’injection supervisé s’insère dans une stratégie globale de lutte contre le sida amorcée dans la province de l’Ouest canadien dans les années 1980. La généralisation de la trithérapie et les contrôles de dépistage systématiques du sida font de la Colombie-Britannique un exemple. “C’est l’unique province à montrer une baisse régulière des taux d’infection, année après année, contrairement à toute autre juridiction dans le pays”, se félicite le docteur Julio Montaner, fervent défenseur d’Insite, mondialement reconnu pour ses travaux sur la maladie.

L’étude publiée dans The Lancet en 2010 montre qu’entre 1996 et 2009, en Colombie-Britannique, le nombre de nouveaux diagnostics de séropositivité a baissé de 52%, surtout chez les consommateurs de drogue par injection. En avril 2011, la même revue médicale constate qu’Insite a entraîné une diminution du tiers du taux de mortalité due à une surdose de drogue.

Désintox à partir du box

Insite s’attire pourtant les foudres du gouvernement conservateur de Stephen Harper, qui voit d’un mauvais oeil la consommation de produits illicites dans les lieux publics, interdite par la loi fédérale. La santé restant toutefois une compétence provinciale, le gouvernement fédéral a joué son va-tout en mai 2011, en tentant un ultime recours juridique contre Insite, dont il s’est toujours révélé un ennemi acharné. Une opinion à l’époque partagée en France par François Fillon, farouchement opposé à l’implatation de tels centres. Et ce malgré l’avis favorable de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) dont un rapport publié en juillet 2010 précise : “Il n’existe pas de preuves que la présence de centres d’injection supervisés augmente ou diminue la consommation de drogues chez les usagers ou dans la communauté ou qu’elle augmente les rechutes chez les usagers de drogues en traitement”. Une étude parue en 2007 dans la revue Addiction a, de plus, démontré une augmentation de 30% des demandes de désintoxication au cours de l’année d’ouverture d’un site.

Insite est de toute évidence un programme de santé publique, pas une usine de drogues”, s’indigne Thomas Kerr. Le documentaire – visible en entier sur le siteStreets of Planty, (vidéo) sorti en 2010, jette cependant le trouble. Un jeune homme sain se présente pour la première fois au centre, et une infirmière l’accompagne dans son “expérimentation”, sans jamais chercher à le dissuader de s’administrer de l’héroïne. “Les toxicomanes ont entre 35 et 40 ans, et consomment généralement des drogues dures depuis 10 ou 15 ans”, se défend Russell Maynard, pointant le caractère inhabituel du patient.

“C’était un samedi soir, il y avait énormément de monde et l’infirmière n’a pas respecté le protocole. Elle aurait dû l’interroger et lui proposer de parler à quelqu’un avant d’en arriver là”. L’environnement du site est parfois jugé éprouvant pour de jeunes travailleurs sociaux, mal préparés. “Travailler ici s’est révélé une expérience difficile”, explique Julia. “Les heures de formation sont limitées et j’ai trouvé dérangeant d’être dans une pièce sans fenêtres à superviser un groupe de gens s’injectant des drogues pendant neuf heures. N’ayant qu’un connaissance limitée de la toxicomanie, j’étais nerveusement épuisée à la fin de la journée”. 

L’Europe pique l’idée

Malgré les polémiques récurrentes, huit pays ont déjà adopté les centres d’injection supervisés comme l’Allemagne, l’Espagne ou les Pays-Bas.“Offrir des services de traitement aux toxicomanes est une bonne chose pour le patient, la santé publique et l’argent du contribuable”, martèle le docteur Julio Montaner. Alors toujours incertain en mars 2011, le sort d’Insite a finalement été scellé par la Cour Suprême, plus haute juridiction du Canada, en septembre 2011. Celle-ci a jugé que le centre d’injection de drogue supervisé de Vancouver pouvait poursuivre ses activités, déboutant ainsi le gouvernement conservateur de Harper. Ce jugement a ouvert la voie à la création de centres d’injection au Québec, et notamment à Montréal, où plusieurs centres pourraient être mis en place. A Toronto et à Ottawa, une étude prône également l’ouverture de centres, mais cette idée est loin de faire l’unanimité. Au-delà de cet exemple, se joue la survie de milliers de toxicomanes.

>> Reportage publié en mars 2011 pour le journal Zélium.

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Commentaires

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  1. drhouse13 drhouse13

    Utilisé son temps, à des mesures gadget quant alors d’autres questions prioritaires comme l’emploi, le pouvoir d’achat, les problèmes européens de la dette des Etats….. n’ont jusqu’à présent pas vu un début de décision. En dépit des promesses électorales du candidat qui se déclarait alors préparé à gouverner car il avait anticipé (??), j’en déduis que Hollande et son équipe ne maîtrisent rien.
    Comme d’habitude, nos philosophes/sociologues de bistrots s’en donnent à coeur joie!! Ben oui, l’Etat à l’incroyable idée de s’occuper de ses administrés. Tous. Même ceux qu’on rejette habituellement comme des pestiférés et qu’on préfére courageusement ignorer en les laissant creuver dans le caniveau. Les droito/egoïsto/fachos n’ont jamais compris qu’on s’occupe des autres et pas QUE d’eux.
    Et si on pensait, d’abord, pour une fois, aux enfants, aux jeunes qui ne se droguent pas, voire aux habitants lambda, qui parfois rentrent chez eux avec leur petit à la main, ou en pleine nuit : auriez-vous alors envie de croiser des junkies en manque se précipitant vers leur “centre” ? Est-il sain qu’on banalise aux yeux des enfants, par un lieu l’officialisant, une pratique transgressive ?

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  2. santamanza santamanza

    NON pas de salle de shoot ! où allons nous ! dans le mur c’est sur avec des raisonnements pareils à tous les niveaux.

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  3. Anonyme Anonyme

    il est vrai que c’est plus sécurisé mais aussi tentant pour des jeunes qui voudraient alors essayer .. c’est vrai qu’ on est comme le singe qui ne voit pas qui n’entend pas et etc mais tout de même ça risque de pousser à l’essai et accro peut être .. j’avoue que j’ai toujours eu peur de la drogue et de son vrai contenu .. sais pas et cela s’appelle parler pour ne rien dire ..! bon suis pas trop pour ! la répression est peut être mieux pour les gamins que le laxisme ..

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