Rue d’Aubagne, une commémoration six mois plus tard pour repousser l’indifférence

Reportage
Jean-Marie Leforestier
6 Mai 2019 2

Plusieurs associations et collectifs ont organisé ce dimanche un hommage aux victimes de l'effondrement de deux immeubles rue d'Aubagne, six mois après le drame.

Hommage aux victimes de la rue d'Aubagne le 5 mai 2019.

Hommage aux victimes de la rue d'Aubagne le 5 mai 2019.

Un lieu désert, seulement occupé par un agent de sécurité et son camion. Depuis peu, la réouverture du trottoir côté pair permet d’observer le trou béant des 63, 65, 67, une partie du 69 et les immeubles voisins à l’abandon. Le cœur de la rue d’Aubagne ressemble en ce moment à ces artères que l’on préserve au nom de l’histoire. Elle y est entrée le 5 novembre quand deux immeubles et huit vies sont partis en quelques secondes à 9 h 05 du matin.

Ce dimanche, le quartier Noailles battu par le grand vent du souvenir est appelé à se rassembler. L’initiative, prise en accord avec les familles des victimes, émane des militants qui avec acharnement concilient mémoire, solidarité et actions revendicatives depuis six mois, tout pile. Huit torches pour les habitants décédés et une pour Zineb Redouane – « victime collatérale de nos actions » – s’enflamment pour autant de minutes de silence. Quelques retardataires distribuent des bises. Ici, tout le monde ou presque se connaît. Parmi la petite centaine de personnes rassemblées, on croise essentiellement des militants chevronnés ou plus récents.

« Pour Ouloumé ! » « Pour Simona ! » « Pour Fabien ! » « Pour Marie-Emmanuelle ! »  « Pour Chérif ! » « Pour Niasse ! » « Pour Julien ! » « Et pour Zineb ! » « Et pour Taher ! » Le nom des victimes puis des applaudissements brisent le recueillement. Bientôt, le rythme des dafs kurdes précède un défilé vers la place des halles Delacroix en contrebas. Dans le petit cortège qu’ont déjà quitté les plus frileux se mêlent les sentiments. Pour certains, les larmes coulent encore pour pleurer ce proche, ce voisin, cet inconnu qui s’en est allé. Pour d’autres, le temps du deuil a passé.

« Passer du deuil à l’hommage »

« Nous voulons nous saisir de ces six mois pour passer du deuil à l’hommage, raconte Kévin Vacher, un des animateurs du collectif du 5 novembre. Il faut que le quartier retrouve vie ». Le collectif a pensé quatre ateliers dont doivent naître des revendications citoyennes, allant de l’aménagement du trou de la rue d’Aubagne à la question du mal-logement. Des crieurs publics relaient déjà les premières positions, recueillies toute la semaine dans Noailles.

Mais, alors que les visiteurs se font désirer, les militants agglutinés face aux quelques rayons de soleil racontent leurs six mois, qui, du moins le croient-ils, ont changé leur perspective de la ville, de la vie. « Pour moi, ça a tout changé, confie Emilie Mermier, essuyant d’une main une larme quand l’autre réfrène les envies d’escapade de sa petite fille. Émilie Mermier était propriétaire au 69 de la rue. Son immeuble, fragilisé, a été détruit deux jours après les effondrements. « Depuis le 5 novembre, je n’ai plus de maison mais toujours un crédit sur vingt ans à rembourser. J’ai vécu à l’hôtel – pas longtemps quand j’ai compris qu’on pourrait m’envoyer la facture – puis chez des amis. Je savais par mes lectures ce qu’était le clientélisme et maintenant, j’ai l’impression de le vivre au quotidien. »

« Une solidarité qui fait chaud au cœur »

Depuis novembre, plus de 2500 personnes ont été délogées, comme Dominique Carpentier, évacué de son appartement de la rue des Feuillants. « Pour retrouver un logement, j’ai traversé la rue », sourit-il. Il habite désormais un appartement avec vue sur le commissariat de Noailles. « C’est du provisoire qui peut durer. Je repasse devant mon ancien chez moi tous les jours et depuis un mois, plus rien ne se passe. Il y a cette chaîne qui bloque la porte en bas et nos affaires réparties sur cinq étages. » Malgré cela, il semble avoir le moral : « En même temps, j’ai découvert un mouvement de solidarité qui fait chaud au cœur. On a su créer un lieu de partage, bienveillant. »

Dominique est devenu une des chevilles ouvrières d’un collectif que Nassera Benmarnia a contribué à créer. La militante socialiste ne s’est elle toujours pas départie d’un sentiment de « colère. Ce drame a mis en lumière les questions du droit au logement, du droit à la ville, du droit à la vie, une lutte sur laquelle tout reste à obtenir et pour laquelle je me battais depuis des années. Mais il ne faut pas oublier que, outre la défaillance des pouvoirs publics, c’est aussi notre indifférence qui a tué ». Cette même indifférence dans laquelle ces militants s’acharnent à ne pas vouloir laisser disparaître la mémoire des huit de la rue d’Aubagne.

Rendez-vous : Marsactu organise ce jeudi 9 mai une soirée débat « Rue d’Aubagne, six mois après ». Plus d’infos ici.

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