Roucas Blanc, protection à retardement

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le 17 Avr 2013
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Sur le versant Sud de Notre-Dame de la Garde, le Roucas Blanc enroule ses rues étroites, traversées épisodiquement de montées en escaliers. Étiquetté "quartier de riches", prisé des responsables politiques, il est en tout cas désormais reconnu au rang des "emblèmes de Marseille" dans le futur plan local d'urbanisme (PLU). Afin de le protéger – ainsi que ses voisins de Bompard, Vauban, Endoume, etc. – le document crée en effet une catégorie de "quartiers en balcon remarquables".

Face au 10 rue de la Capitale, la longueur de ce temps administratif laisse un sentiment mitigé aux militants de Gratte-Semelle Roucas'Pied. "C'est une protection", reconnaît Annie Skrhak, vice-présidente de l'association. Mais cela n'empêchera pas le projet immobilier projeté à cet endroit de se réaliser : trois villas de 200 m2. Grâce à un permis de construire délivré début 2013, elles restent même sous le régime de l'ancien plan et deux d'entre elles notamment vont dépasser les 9 mètres de hauteur, la future limite dans cette zone. Un peu plus bas dans la rue, un immeuble cubique en bois construit récemment par le même architecte lui est déjà resté en travers de la gorge.

Le "patrimoine populaire" des rocailleurs

À ses côtés, Yves Gauthey se désole de la destruction programmée du portail en rocaille et du jardin en restanques auquel il mène. Travaillées à partir d'une couche de ciment sur la pierre, ces ornementations en trompe-l'oeil sont l'oeuvre de rocailleurs, "un métier entre artisan et artiste". La parcelle recèle aussi une grotte factice dans ce style, inaccessible "comme souvent car dans un espace privé", glisse l'enseignant, qui abrite dans son propre jardin les vestiges d'un bassin en rocaille.

"La municipalité est irresponsable par rapport ce patrimoine populaire", peste Annie Skrhak. D'autant que "Marseille a les rocailles les plus originales de France", reprend Yves Gauthey, citant le spécialiste français de ce domaine. "Par rapport aux rocailleurs travaillant au jardin des Buttes-Chaumont à Paris, qui étaient hyper cadrés, ils avaient un espace de liberté. On a à la fois la rocaille romantique et populaire avec une veine grotesque. Mais la ville y est restée aveugle", regrette-t-il.

À quelques pas, le tracé du GR2013 bifurque vers la rue du Pontet, ignorant le portail. Deux cents mètres plus loin, les randonneurs urbains risquent aussi de rater la villa Costa, dont les trois façades en rocaille sont protégées par le PLU (voir infra). Construite pour un acconier du port de Marseille, elle comprend notamment un fronton symbolisant sa réussite : "À gauche, le fort Saint-Jean, à droite, les palmiers qui représentent les colonies et entre les deux, un trois-mâts aux voiles gonflées par le vent qui apporte la fortune, détaille Yves Gauthey. La révolution du ciment qui permettait d'avoir la villa de ses rêves à peu de frais."

Enquête publique et recours au tribunal

"Ils ne nous ont pas concertés", soupire Annie Skrhak, à l'évocation de ces oublis du GR 2013. D'autant plus que Gratte-Semelle Roucas'Pied a réalisé "un travail de mémoire sur l'histoire du quartier", avec notamment une exposition photo en janvier 2012 à l'Alcazar. "En même temps qu'on montre le quartier, on le détruit", ajoute-t-elle, revenant avec amertume sur le sujet des projets immobiliers. Un quartier en balcon, pour eux, ce sont "des petits jardins, des constructions qui épousent la pente". Or, au fil de la balade, ils pointent des immeubles qui n'ont pas respecté ces principes, ici par une parcelle occupée quasiment en totalité par le bâtiment, là par un étage cassant la gradation des hauteurs.

Il faut dire que le site a de quoi faire rêver : du toit-terrasse d'un habitant complice, la vue sur la rade et la Bonne Mère est à couper le souffle. Ce cadre idyllique, chacun essaie de (se) le préserver. Lors de l'enquête publique du PLU, le secteur a fait partie de ceux qui ont suscité le plus de remarques, comme en témoigne la carte dressée par les commissaires-enquêteurs.

La dizaine d'étage de l'immanquable "verrue" – la résidence Le Grand Balcon – rappelle toutefois que les standards ont évolué depuis les barres d'immeubles des années 60. Le projet de la rue de la Capitale devrait faire l'objet d'un recours au tribunal administratif des riverains. "Je sais qu'on dit que nous sommes égoïstes, qu'on ne pense qu'à notre intérêt particulier mais on est là pour préserver le quartier", lâche Annie Skrhak, faisant référence aux nombreuses sorties du maire Jean-Claude Gaudin contre "ces gens qui se croient propriétaire d'une vue".

Terrains de berger pas cher

Cela passe aussi par le rappel des conditions successives de son occupation. Le nom même du quartier Gratte-Semelle fournit une première indication, loin de la retraite dorée : "Les chemins n'étaient pas goudronnés, les escaliers ont été faits sous Tasso [maire dans les années 1930]. Il y avait donc de la boue, il fallait se gratter les semelles avant de rentrer, décode Annie Skrhak. Avant cela, c'était le vallon du Berger, des pâturages et quelques bastides. Ma maison était sur un terrain de berger acheté en 1830 par un armateur qui l'a revendue à un négociant. Quand l'eau est arrivée, il l'a parcellisé".

S'il a accueilli dans la seconde moitié du XIXe siècle "une partie de la bourgeoisie marseillaise enrichie", comme le rappelle le PLU, il était aussi un point de chute pour de nombreux nouveaux arrivants à la recherche "les terrains les moins propices à la construction, donc les moins chers". Telle cette maison pointée par nos guides, appartenant à l'origine à des immigrés napolitains. "Il y avait beaucoup de migrants italiens, pas des gens riches, mais il y avait une vie de quartier", laquelle, même réduite, perdure selon Annie Skhrak. Retour au présent et aux bâtiments récents qui oublient les tuiles et ignorent le relief : "Le problème de ces cubes, c'est que ce sont soit des villas à dormir, où les gens sont de passage, soit des opérations de spéculation". Il n'est pas interdit de se demander si cette évolution n'est pas déjà trop ancienne pour être enrayée.

Les quartiers en balcon dans le PLU :

 

La description de la villa Costa dans le PLU : [retour au texte]

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Commentaires

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  1. Céhère Céhère

    A quoi la ville n’est-elle pas restée aveugle ?

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  2. Marseillais indigné Marseillais indigné

    A part son langage pagnolesque notre Sénateur-Maire s’est-il investi dans la sauvegarde du patrimoine local ?

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  3. toinou 13 toinou 13

    mon quartier cheri ,celui ou je suis né que ne t’abime plus ces nouveaux venus qui te font devenir un ilot de cubes qui enlaidissent tes collines !
    on te dis quartier riche ,moi je suis riche de mes souvenirs du temps ou les gens simples y vivaient!

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  4. Anonyme Anonyme

    Defferre, Vigouroux, Gaudin : ils ont laissé bâtir n ‘importe comment, sans projet d’ensemble pour Marseille, et plus d’une fois dans des conditions discutables.

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  5. Patrick Mennucci Patrick Mennucci

    En tout cas le PLU 2013 va faire évoluer cette situation conservant a cette partie du 7 eme son caractère villageois,c’est une satisfaction pour la mairie du 1 er secteur.

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  6. Anonyme Anonyme

    Je suis sidere par cette masturbation intelectuelle pauvre riche qui veulent preserver leurs vues et leurs prix au metre carre car c’est de cela qu’il s’agit une caste de privilegies qui a privatise une des plus belle vue de marseille

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  7. anonyme anonyme

    Encore une image toute faite! le quartier n’est pas habité que par”des pauvres riches qui veulent préserver leurs vues”. Au contraire les gens( quelques-uns d’origine modeste) qui protestent, veulent un quartier avec un développement harmonieux. Le nouveau PLU ne va pas permettre de garder le caractère villageois dans la rue de la Capitale. Avec des projets de construction avec plus de 10 mètres de hauteur donnant directement sur la rue, avec des projets de démolition du patrimoine de rocaille et du jardin en terrasse, on détruit pour bétonner tout simplement ! Je n’appelle pas cela de “masturbation intellectuelle” mais de la prise de conscience citoyenne.

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  8. Marseillais furax Marseillais furax

    Il y en a ras le bol de voir d’année en année des maisons pittoresques démolies pour être remplacées par de gros cubes en béton froids, sans caractère et qui ressemblent à des blockhaus de la guerre de 39-45.
    Les architectes et promoteurs sont en train de massacrer ce quartier. A qui le prochain tour ? Au Panier ? Vont-il y construire des barres de haut standing ?

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  9. anonymous anonymous

    Mes grands-parents y avaient une maison splendide, un paradis quand on est enfant: une tour style moyen-âge au milieu de la propriété, un pigeonnier construit comme un chateau-fort, des grottes cachées, des bassins, la vue sur toute la rade et la Bonne-Mère à portée de main…Il y a longtemps, un magazine (Provence magazine je pense) était venu prendre des photos pour un article sur ce style si particulier. Hélas, la maison a été vendue à la fin des années 70 et les acheteurs ont tout rasé pour construire des cubes “branchés”. Un désastre culturel à mes yeux….

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