Combat de coqs pour diriger la French Tech Aix Marseille

Décryptage
Violette Artaud
19 Jan 2018 3

L'appel à candidature pour la gouvernance du label French Tech doit être officiellement lancé ce vendredi. Mais, en coulisses se joue déjà depuis plusieurs mois une bataille entre la gouvernance actuelle et un nouvel arrivant dans la course. En arbitre, les pouvoirs publics, qui financent cet outil de promotion de l'écosystème numérique.

Un voyage aux États-Unis et des contrats plein les poches. Les entrepreneurs des 21 sociétés estampillées Aix-Marseille French tech (AMFT) sont encore un peu embrumés par le décalage horaire. Mais mardi dernier, ils n'ont pas manqué de mots au Palais de la Bourse pour exprimer leur bonheur de s'être rendus avec les élus locaux au "Consumer electronics show" de Las Vegas, le grand rendez-vous mondial des nouvelles technologies. Tour à tour, ils se sont réjouis devant le président de la métropole Jean-Claude Gaudin et la représentante de la chambre de commerce Nathalie Dumas de la "super cohésion", puis ont fait remarquer leur chance de "se déplacer avec tout un écosystème économique" pour finalement se dire "ravis de ce jeu collectif qui a porté ses fruits".La French Tech, ce label décerné en 2014 au territoire de la métropole Aix-Marseille par le gouvernement précédent, caractériserait donc une sorte de grande famille composée d'entreprises privées sur la pente ascendante et de collectivités locales, unis dans le but de faire rayonner la technologie française au delà des frontières - et accessoirement de permettre à ces entreprises de s'accroître plus encore. Le tout, dirigé par une association d'entrepreneurs locaux du nom de Medinsoft. "La French Tech a trois objectifs : contribuer à l'agenda métropolitain d'une centaine d'entreprises, créer un totem numérique avec l'AMU [Aix-Marseille université, ndlr], la métropole et le privé, et accompagner les entreprises dans des salons, comme nous l'avons fait pour Las Vegas", résume Didier Parakian, élu en charge de l'économie à la mairie de Marseille.

Chef de famille

Mais derrière les remerciements à n'en plus en finir et les annonces de bilans fructueux mis sur le compte de la "cohésion", la French Tech Aix-Marseille se prépare en coulisses à élire un nouveau chef de famille et, d'une certaine façon, la famille qui l'accompagne, c'est-à-dire l'association qui en prendra la gouvernance. Après trois ans d'animation du label, et à quelques mois de l'examen de son renouvellement par le gouvernement, Medinsoft remet donc son titre en jeu. Deux poids lourds de l'économie provençale du numérique se font déjà face et se livrent une bataille où se mêlent égos, stratégies et intérêts.C'est ce vendredi matin que l'appel à manifestation d’intérêt (AMI) est censé être publié, en toute discrétion et sans grande annonce. Un AMI défini dans les grandes lignes par le ministère de l'économie puis repris par les collectivités locales, et qui porte en grande partie sur l'international (voir ci-dessous).[aesop_document type="pdf" src="https://marsactu.fr/wp-content/uploads/2018/01/AMI-French-Tech-Attractivite-29-decembre-2017.pdf" caption="Le document national de présentation de l'AMI publié le 29 décembre. "]Mais la course pour le poste de président de la French Tech Aix-Marseille n'a pas attendu ce lancement officiel pour démarrer. Le coup d'envoi date en effet de novembre 2017 avec l'annonce dans La Tribune de la création d'un collectif, Aix Marseille 2.0, dans l'optique d'une candidature pour l'animation du label. Du même coup, l'article dévoile le départ prochain du président et du directeur général actuels de Medinsoft, André Jeannerot et Stéphane Soto. Cette association a pour objet l'accompagnement du développement des éditeurs de logiciels. Elle regroupe 160 membres dont certains font partie des accélérateurs les plus en vogue du territoire. On trouve ainsi au sein de son conseil d'administration des membres des agences telles que Provence Promotion, Jaguar Network ou encore Marseille innovation.

Retrait de candidature et allégeance

À la tête du collectif Aix Marseille 2.0, Pascal Lorne, PDG de l'entreprise de travail temporaire Gojob. Autour de lui des entrepreneurs dont la réputation n'est également plus à faire comme le vice-président de The Camp [lire notre article sur le sujet], les PDG de Priceminister, d'Hi-media, d'Oxatys, les cofondateurs du fonds d'investissement P.factory... Silence radio du côté de Medinsoft, si ce n'est que l'association brigue sa propre succession.Un mois plus tard, un nom se dessine pour porter cette candidature, celui de Kevin Polizzi, le président de la commission e-économie de la French Tech. Il fait partie de l'aventure French Tech depuis les origines du projet. Élu "entrepreneur de l'année 2016" pour le secteur Méditerranée par l'Express, il est surtout le fondateur de Jaguar Network, le plus gros data center de Provence dont le chiffre d'affaires avoisine les 35 millions d'euros. Interrogés par le site Gomet', les deux candidats refusent l'idée d'une "lutte de pouvoirs", parlent de "fédérer".Jusqu'à cette semaine, où un nouveau retournement de situation vient rebattre les cartes. Kevin Polizzi annonce retirer sa candidature "pour se concentrer sur la croissance de Jaguar Network et sur [son] nouveau poste à la commission mobilité de la métropole". "Il faut laisser les choses s’aplanir, explique-t-il en marge de la conférence au Palais de la Bourse. On ne peut pas être au four et au moulin à la fois. Et puis l'important, c'est que Stéphane Soto reste le vrai patron." Et ledit Stéphane Soto de préciser que, tout compte fait "il se pourrait bien que l'actuel président de Medinsoft [et donc de l'AMFT] André Jeannerot reste en poste." La course est désormais lancée. Officiellement, le but du jeu est de déposer une feuille de route, entre ce vendredi et le début du mois de février, afin que les instances publiques locales qui financent la French Tech sur le territoire à hauteur de 300 000 euros, puissent définir qui sera le vainqueur final. "Les entrepreneurs qui dirigent la French Tech doivent être indépendants, mais la politique ne peut être totalement absente de ce processus. Nous choisissons donc la gouvernance. C'est nous qui distribuons l'argent, c'est donc nous qui définissons la stratégie", précise Stéphane Paoli, adjoint au numérique à la mairie d'Aix-en-Provence. Tout comme la Ville d'Aix, la Ville de Marseille ainsi que la métropole et le conseil départemental font partie du "comité des financeurs".

"Expert" versus "continuité"

Si ce sont les politiques qui définissent la stratégie, alors en quoi consiste la feuille de route que les candidats sont censés élaborer pour cette candidature ? "Honnêtement, il n'y a pas de différences fondamentales entre les deux feuilles de route que nous allons proposer. C'est une histoire d'équipe, confie sans langue de bois Pascal Lorne. Nous sommes tous du secteur [des nouvelles technologies. Ndlr] contrairement aux autres candidats et avons un ancrage fort à l'international, clame celui qui a passé cinq ans à San Francisco et que certains médias qualifient de "serial entrepreneur". Le choix est simple : c'est l'équipe en place qui s'accroche ou une présidence d'experts."Dans le camp adverse, on prône justement "la continuité". "Nous avons derrière nous 30 mois de gestion de ce label et des résultats probants comme en témoigne le CES de Las Vegas. Il faut aller dans la continuité des actions engagées", défend Stéphane Soto qui met de son côté en avant le soutien de l'UPE 13, le Medef local.

En quête de soutiens

Après avoir passé un oral mi-février, les candidats devraient connaître le verdict au mois de mars. Sans attendre le résultat, Pascal Lorne se targue du soutien des collectivités territoriales. "Pour ma part, il n'est pas question de soutenir en amont un candidat, il faut voir avec les autres collectivités. Ensuite, il y a de l'argent public en jeu, donc on doit faire un appel à manifestation d’intérêt, il y a peut être d'autres candidats qui vont sortir du bois", botte en touche Stéphane Paoli.En attendant, chacun tente d'interpréter les signaux. Lors de la conférence de presse pour le retour du CES de Las Vegas, Jean-Claude Gaudin a écouté le discours énergique de Stéphane Soto après avoir salué "le travail de qualité conduit par Aix-Marseille French Tech depuis son lancement". "Jean-Claude Gaudin nous pousse à continuer", s'enthousiasme plus tard Stéphane Soto.Un mois plus tôt, sur la page Facebook de Aix-Marseille 2.0, la directrice de l'association Marcié postait un extrait du discours du même Jean-Claude Gaudin pour l'inauguration du showroom "La Coque" : "Ce sont les succès de l'innovation comme Voyage Privé et Gojob que nous devons placer au cœur du pilotage d'Aix-Marseille French Tech", était-il rapporté par Go'met. Un sérieux coup de pouce pour la candidature de Pascal Lorne... Sauf que, dans un erratum le média reconnaît que la phrase n'a finalement pas été prononcée, même si elle figurait bien dans le texte écrit transmis à la presse. Celui qui est aussi président de la métropole, principal financeur de la French Tech, aurait-il, à la dernière minute, choisi de garder une certaine réserve ? Sans pouvoir le dire officiellement, les financeurs publics ont-ils déjà jeté les dès ?"Peut-être que deux entrepreneurs sont en ce moment en train de travailler dans une salle quelque part pour nous proposer une candidature qui va nous surprendre", veut croire Stéphane Paoli. Possible. Si c'est le cas, ils peineront sûrement à se faire une place dans cet écosystème déjà captivé par un combat de coqs.

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