“On apprend aux filles à se méfier de l’espace public”

Interview
le 24 Mai 2018
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Jeudi 24 mai, Marsactu organise au Théâtre de l'oeuvre un débat sur le thème de la place des femmes dans l'espace public. En préambule à cette soirée, entretien avec Daniela Lévy, présidente du collectif 13 Droits des femmes.

Daniela Levy, présidente du collectif 13 Droits des femmes.

Daniela Levy, présidente du collectif 13 Droits des femmes.

Prendre les transports, aller d’un point à un autre dans la ville, s’arrêter sur une place, rentrer tard le soir… Que l’on soit homme ou femme, les études s’accumulent pour prouver que ces actions simples et essentielles sont vécues très différemment. Et avec davantage de contraintes lorsque l’on appartient au deuxième sexe. L’espace public, bâti par les hommes et bien souvent pour les hommes tend à entraver les libertés des femmes, impliquant à la longue des conséquences tout sauf anodines.

Daniela Lévy est présidente du collectif 13 Droits des femmes, qui regroupe plusieurs associations, depuis 2017. Elle organise et participe régulièrement à des actions, mais aussi à des formations, que ce soit par exemple en milieu scolaire ou en entreprise, pour permettre de désenraciner les stéréotypes qui donnent aux femmes une place subalterne, dans l’espace public et ailleurs. “Le féminisme n’est pas une opinion, mais une expertise, il faut s’en préoccuper au quotidien, s’appuyer sur des concepts, des recherches, et pas du tout sur une intime conviction”, pose d’emblée celle qui se revendique d’un féminisme universaliste, tendu vers la recherche de principes humanistes valables pour toutes et tous. Elle décrypte pour Marsactu les enjeux et les obstacles d’une appropriation de l’espace public par les femmes.   

Quelle est la différence entre un homme et une femme quand il s’agit de se déplacer dans la ville, de se rendre à un rendez-vous comme le nôtre ce matin ?

Daniela Lévy : Pour une femme, se déplacer dans l’espace public peut impliquer un ensemble de stratégies d’évitement, la confrontation à des murs invisibles. Cela s’explique à plusieurs niveaux. Un apprentissage dès l’enfance tout d’abord. La question centrale est celle du sentiment de légitimité à être dans cet espace. De la même façon qu’on se sent légitime ou pas, à prendre la parole par exemple. La géographe Edith Maruéjouls a étudié les cours de récréation. Les garçons occupent les espaces de jeu au centre de la cour. Les filles apprennent à être à la périphérie. Cela se prolonge à l’âge adulte quand une femme se retrouve sur une grande place, elle va préférer la contourner plutôt que de passer au milieu. On propose aux garçons des espaces pour se défouler dehors, et aux filles des jeux à l’intérieur. Très vite, on apprend aux filles à se méfier de l’espace public. Les femmes sont généralement mal à l’aise avec l’immobilité dans l’espace public d’ailleurs. “Fais attention”, “Fais toi accompagner”, on le dit aux filles et pas aux garçons. De quoi les filles doivent avoir peur ? Est-ce qu’on inverse pas les responsabilités lorsqu’on demande à la victime d’adapter son comportement ?

J’ai pu faire le test face à un amphi mixte. On demande aux filles : “quelles sont vos stratégies pour éviter d’être violées ?”. Les réponses fusent : choisir sa tenue, mettre des écouteurs, étudier son trajet… Pour les garçons, ils ont évidemment trouvé la question insolite. Cette peur plane dans l’espace public en raison de l’éducation donc, mais aussi par le phénomène du harcèlement de rue.

C’est-à-dire ?

Le harcèlement de rue agit comme un rappel à l’ordre sexué. Comme les comportements de harcèlement ne sont pas symétriques entre les femmes et les hommes, cela instaure des rapports profondément inégalitaires et hiérarchiques. Le harcèlement de rue ne permet ni la liberté des uns et des autres, ni l’égalité entre les femmes et les hommes. La pression sociale sur les femmes est intense et cela influe toujours sur le sentiment de légitimité. On est alors très loin des valeurs républicaines.

Quand on parle de harcèlement de rue, quels sont les panneaux dans lesquels ne pas tomber ? 

Imaginer que cela ne concerne qu’une ou certaines catégories de population. C’est un réflexe facile, dire que le viol ou la pédophilie relèvent de personnes malades, que les violences faites aux femmes sont le fait d’alcooliques… Mais les chiffres prouvent que cela concerne tout le monde. À moins d’avoir été formé, on reproduit les même travers.

La loi à venir permet de penser un cadre symbolique universel.  Mais mon inquiétude est celle-ci : on nous dit que des policiers vont être recrutés, qu’il y aura des amendes en cas d’outrage sexistes, qu’il faudra un flagrant délit pour les délivrer, et que les policiers seront donc positionnés dans des endroits stratégiques… quels sont ces lieux, sur quels critères ont-ils été choisis ?

Pour cet entretien, nous avions évoqué la possibilité de choisir un lieu en particulier à Marseille pour en déchiffrer les aspects genrés, excluants pour les femmes, et finalement vous avez préféré ne pas choisir…

Oui, j’étais embêtée : je ne veux pas pointer de lieu en particulier, et à l’inverse, je ne connais pas de lieu à Marseille qui ait été pensé en fonction de ces enjeux. On connaît pourtant les facteurs sécurisants : éclairage public, signalisation, le fait qu’il y ait du monde… Il faudrait toujours penser à la question dans les politiques publiques, mais à moins de s’entourer de personnes qui ont cette vision et cette expertise, on ne peut pas y parvenir vraiment.

Le géographe Yves Raibaud a étudié la répartition et l’utilisation des fonds publics selon le genre, pour les aménagements sportifs. Quand on construit un stade de foot c’est pour tous, mais pas pour toutes. Seules 5% de filles sont représentées dans les stades. Mais on va dire qu’il faut bien que les garçons canalisent leur violence masculine et pour la canaliser on se retrouve avec les espaces qui survalorisent cette même masculinité ! La ville est souvent pensée par et pour les hommes.

Un fait qui revient régulièrement dans ce débat, c’est le peu de noms féminins données aux rues et aux places…

Oui, seulement 2% portent des noms de femmes… Donner des noms de femmes à des rues, c’est donner des repères, la possibilité à chacune et chacun de s’identifier, de pouvoir s’imaginer dans des catégories de gens qui sortent de l’ordinaire. La manière dont on nomme les rues, dont on visibilise ou pas les femmes qui sont parvenues à sortir des cases qui leur étaient assignées montre bien à quel point la mixité dans les différents métiers n’est toujours pas une réalité. Il y a toujours des métiers clairement masculins et clairement féminins et l’éducation que nous recevons ne nous permet pas d’explorer toutes les possibilités.

Vous avez participé à un projet qui interrogeait la place des femmes en Égypte, à Alexandrie et à Marseille, qu’est-ce qui en est ressorti ? 

C’était un projet vraiment très intéressant, porté par l’association BokraSawa, en plusieurs temps. Les constats et les préoccupations étaient différentes, mais on a réussi à réunir les deux groupes sur les choses à imaginer pour amener plus d’égalité. Et au final, on est parvenus à des constats d’universalité : l’omniprésence du système patriarcal avec des signes et des symptômes certes différents, qui impose un rapport de force favorable aux hommes, mais aussi ce qu’on appelle le continuum des violences faites aux femmes qui fait que ce sont les mêmes mécanismes à l’œuvre dans le harcèlement de rue que dans les violences conjugales, les viols et jusqu’au meurtre de femmes.

En travaillant sur les deux rives de la Méditerranée, le caractère prétendument “méditerranéen” parfois évoqué pour justifier les comportements sexistes a-t-il été évoqué ? 

Non, ce n’est pas ressorti comme tel. En Égypte la question se posait plus autour du religieux et de son rapport au politique, notamment. Mais lorsque que je parle d’apprentissage des stéréotypes, il y a forcément du culturel. C’est en Inde, par exemple, que j’ai pu avoir à me sentir le plus menacée en tant que femme, avec une pression intense, ne serait-ce que parce que l’on a une cheville découverte. Le patriarcat existe partout, ses formes varient mais le mécanisme sous-jacent est le même : le contrôle du corps des femmes. Cela n’a rien de “naturel”. Les discriminations relèvent bien de mécanismes culturels. Partout.

Est-ce qu’un discours féministe local a du sens à vos yeux ? 

J’adhère à un féminisme universaliste, je ne vois donc pas d’enjeu purement local. En revanche, les études locales, à l’échelle d’une ville sont esssentielles pour poser des diagnostics et imaginer des réponses appropriées. Beaucoup de villes ont par exemple financé des marches exploratoires : c’est un autre moyen de faire participer la société civile sur ces questions.

La question de la place des femmes dans la ville, n’est-ce pas aussi celle de la qualité des infrastructures, des services publics, des lignes de transports ?

Bien sûr, il y a là-dessus de nombreux travaux. À chaque projet de politique publique, il faut se demander : est-ce que notre projet renforce ou pas l’égalité femme-homme ? C’est une démarche politique à avoir. On parle de la valeur pédagogique de la nouvelle loi, mais on ne fait pas évoluer une société uniquement avec des sanctions. Si on reconnaît que le problème est culturel, il faut se donner les moyens de faire des changements en profondeur par la prévention et la formation.

Quand on parle de l’espace public, on l’oppose à la sphère privée. Entre les deux où se trouve l’espace d’émancipation pour les femmes ?

L’espace privé est statistiquement plus dangereux que l’espace public. C’est contre intuitif, mais le viol n’est généralement pas commis par un inconnu, la nuit, dans une rue sombre. Le viol, dans 80% des cas est commis par une personne connue de la victime : dans la famille, parmi les proches. Faut-il également rappeler qu’une femme sur dix est victime de violences conjugales ? Statistiquement encore, les hommes sont davantage victimes d’agressions physiques dans l’espace public.

La rue est-elle alors, tout compte fait davantage sûre ?

Dans la rue, plusieurs enjeux cruciaux se cumulent : les chiffres des agressions ; les “rappels à l’ordre sexués” du harcèlement, qui sont constants ; et, en cas d’agression, le fait qu’on va inverser les responsabilité et souvent tenir la victime pour responsable. Dans le harcèlement, c’est bien la crainte du viol qui est sous-jacente. Si je montre mon désaccord à cet homme inconnu qui me dit “bonsoir” dans une rue mal éclairée, comment va-t-il réagir ?

Il n’y a pas d’espace absolument sûr, l’espace absolument sûr c’est celui où il y a le plus de personnes formées pour reconnaître les mécanismes et les rapports de force. On a besoin d’études qui nous montre toujours plus à quel point, tous, on se fait piéger par les stéréotypes. Le propre du stéréotype est de prendre pour naturel ce qui relève d’une construction sociale.

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Commentaires

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  1. LN LN

    Je crois qu’on apprend aux filles à se méfier, très tôt, de tout. L’inégalité démarre là, ce qui induit de fait des stratégies de compensation dramatiques.
    J’ai eu durant des années des stagiaires en formation, toutes jeunes françaises.
    Au fil des ans, nous avons constaté une dégradation de leur situation d’adolescentes, de jeunes femmes, découvrant des choses époustouflantes sur leurs conditions de vie dans les cités.
    Elles ne sont simplement pas nées au bon endroit, entre la Viste et Saint Mauront avec comme objectif ultime la promesse d’un mariage, seul tremplin de vie quand la rébellion et la résignation ont fait leur job. Alors à quoi bon se former ou étudier ? Vaut mieux rêver “aux anges” de la téléréalité, en attendant.
    Elles sont parfois surprises elles-mêmes de leur résignation. C’est comme ça.
    Résultat, pour beaucoup, malgré certaines capacités, le niveau de réflexion est limité, les fondamentaux quasiment absents. Ne parlons pas de la connaissance du corps…
    Il manque donc à la base, des “armes”, pour lutter ou résister, puisqu’il le faut.
    Certaines, racontaient s’habiller en mec (jogging informe et casquette) pour avoir la paix. Dès qu’elles prennent le bus ou le métro, elles se changent, se maquillent en station (Cendrillon n’a rien inventé, c’est chez nous, en ce moment)
    Pourtant, durant les formations longues, prendre le temps, informer, écouter, orienter, ouvre l’esprit et d’autres perspectives pour celles qui savent où est leur intérêt. Il faut les accompagner pour changer d’objectif : quitter la cité.
    Mais attention, même bien informées, leur vie de femme restera (apparemment) une vie de longue haleine, parsemée d’autres obstacles.

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  2. corsaire vert corsaire vert

    Le ressenti d’une femme dans l’espace public :
    Quand elle a 20 ans les hommes lorgnent les seins …
    à 30 ans ils lorgnent le cul ….
    à 50 ans et plus ils lorgnent le sac ….

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