Loin du regard des hommes, elles apprennent à réparer leurs vélos

Reportage
Margaïd Quioc
7 Juil 2018 3

Entre drague appuyée et commentaires sexistes, les femmes peinent à trouver leur place dans les ateliers de mécanique cycliste associatifs à Marseille. Le collectif Vélos en Ville a décidé de mettre en place une permanence interdite aux hommes. L'objectif, qui peut paraître contradictoire : favoriser la mixité.

Photo Margaïd Quioc.

Photo Margaïd Quioc.

“Hé poulet, t’as vu l’heure ?” Il est 17 h 30, et il est temps pour Cyril Pimentel, directeur du collectif Vélo en Ville (CVV) de mettre les salariés masculins hors du local de la rue Moustier (1er). Edgar et Étienne rangent fissa leurs outils. Sur le pas de la porte, un cycliste espère rentrer dans l’atelier. “Non, ce soir c’est réservé aux femmes”, signale Edgar. “Ah ? Prêtez-moi votre jupe alors !”

Sur une table au fond du local de l’association, Louise Louchez, salariée responsable de l’animation des ateliers, a disposé quelques gâteaux et jus de fruits. Marion est la première à pousser la porte de ce premier atelier “en mixité choisie” du CVV. Les vitesses de son vélo de course ne passent plus. “On va regarder ça ensemble”, lui propose Antinea, une des bénévoles encadrant la permanence. C’est le principe des ateliers du CVV. Les adhérents font les réparations eux-même, les bénévoles, souvent plus calés en mécanique, ne sont là que pour guider et conseiller. C’est l’apprentissage de l’autonomie à vélo ou “vélonomie” selon le néologisme du CVV.

Ce n’est pas la première fois que Marion vient réparer son vélo. Mais dans les permanences “mixtes”, la jeune femme ne s’est pas sentie à l’aise.

Je me suis faite déposséder de mon vélo, les mecs faisaient tout à ma place. Je n’ai pas su trouver les mots pour leur dire que je pouvais le faire moi… Alors que pourtant je connais mon vélo mieux qu’eux !

Antinea elle ne s’est aventurée qu’une fois à l’atelier. “Je me suis fait draguer, et j’ai dû gérer la situation alors que je n’étais pas là pour ça. On a le droit d’avoir des endroits pour souffler !” Face à la poignée de vitesse de Marion, Antinea est perplexe. Louise vient à la rescousse. “On va regarder sur internet.” Si elles sont, pour l’instant, moins formées à la mécanique que les bénévoles masculins du CVV, ces femmes apprécient d’avoir la possibilité de tâtonner, sans craindre le regards d’hommes expérimentés. “Jamais je ne me serais lancée comme encadrante dans un atelier mixte”, confie Antinea.

Seulement 35 % d’adhérentes

Les ateliers du collectif sont à l’image de l’association. Majoritairement masculins. Il n’y a que 35 % d’adhérentes et sur la trentaines de bénévoles réguliers, on ne compte que six femmes. Un écart conforme à la pratique du vélo, qui reste très masculine. Selon l’Insee, 65,5 % des cyclistes se rendant au travail à vélo sont des hommes. La mécanique étant selon les stéréotypes une activité masculine, l’espace autour des établis est très largement dominé par les hommes. Si nous n’avons recueilli aucun témoignage faisant part d’agression, la quasi-totalité des femmes que nous avons interrogées pour cet article font part d’un climat lourd, entre blagues graveleuses, drague trop appuyée ou des hommes qui, pensant rendre service, enlèvent les outils des mains des adhérentes et font les réparations à leur place. Certaines ont renoncé aux ateliers.

Rime, elle, est trop attachée à son indépendance à vélo pour faire une croix sur le CVV. “Mais je fais attention à ne pas mettre de décolleté quand j’y vais.” Elle a développé ses capacités en mécanique grâce à des ateliers non-mixtes organisés par une association parisienne. “Je suis féministe. Et pourtant, au début, je ne m’en croyais pas capable. C’est seulement quand j’ai vu des filles bricoler que j’ai compris qu’il n’était pas obligatoire d’être un mec de un mètre quatre-vingt. J’ai dû briser mes propres stéréotypes et je n’aurais pas pu le faire en mixité.”

Installée à Marseille depuis un an, elle donne régulièrement des coups de main à l’atelier. “Un jour j’ai voulu aider un garçon d’une douzaine d’années. Il a d’abord refusé car il était persuadé que je ne saurais pas faire ! Il a finalement accepté mon aide, parce que j’étais la seule bénévole disponible.”

“Les femmes ont le sentiment d’être moins bonnes en mécanique”

“La création de ces ateliers est née d’une demande des adhérentes et des bénévoles”, explique Louise. Salariée depuis mars dernier, elle aussi vit le sexisme au quotidien. “Récemment, un adhérent qui me demandait un renseignement s’est interrompu pour aller vers un collègue masculin « attends, je vais demander au chef » C’est usant ! Je vois ces permanences comme un outil, l’objectif est que les gens qui viennent se dirigent ensuite vers les permanences mixtes.”

Jeanne, une bénévole qui assure l’accueil de l’atelier était contre au départ. “Ce n’est pas en cloisonnant qu’on va faire se rencontrer les gens. Mais c’est vrai, généralement les femmes ont le sentiment qu’elles sont moins bonnes en mécanique que les hommes. Le but c’est qu’elles se sentent à l’aise pour leur dire « laisse moi les outils, je sais le faire. »”. Elle y voit aussi une occasion de s’ouvrir à un autre public “des femmes maghrébines ou musulmanes, qui de toutes façons n’entreraient pas dans un local rempli d’hommes”.

Après un premier test au mois de mai, les ateliers non-mixtes sont désormais pérennes, tous les premiers mardis du mois, de 17 h 30 à 21 h. “La non-mixité, ce n’est pas nouveau. Et quand elle permet d’aller vers plus d’autonomie des femmes, elle est bénéfique”, commente Geneviève Couraud, membre du haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes et ancienne présidente de l’Observatoire des droits des femmes des Bouches-du-Rhône. “Même s’il a toutes les bonnes intentions du monde, un homme qui s’impose pour réparer le vélo d’une femme à sa place l’empêche de s’émanciper.” La militante socialiste salue “toutes les associations qui prennent le temps de déconstruire les stéréotypes”.

Pour aller plus loin : notre dossier “Femmes dans l’espace public : bienvenue en terre masculine”

La non-mixité fait “des étincelles”

A Vélos en Ville, cela a pris du temps. “Je me souviens de la premières fois où, avec une autre membre du CVV on a évoqué la question d’ateliers non-mixtes. Ça a fait des étincelles, on a passé la soirée à se défendre. C’était en 2013”, raconte Cyril Pimentel. Lui même avoue avoir dû se remettre en question, après avoir vu le documentaire Dudey free zone, sur les espaces cyclistes non-mixtes aux USA, où plusieurs femmes se plaignent des comportements machistes. “Je me suis dit qu’elles exagéraient. Mais en fait non. Une fois que tu as pris conscience de ça, tu changes ton comportement.”

Pendant plusieurs années, la question de la place des femmes dans le collectif est débattue.

Les ateliers de réparation étant très masculins, la problématique est criante. Mais il a fallu un temps de maturation pour les mecs. Heureusement, le public cycliste urbain est éclairé sur les questions progressistes.

Aujourd’hui, une seule personne au conseil d’administration de l’association s’oppose encore aux ateliers non-mixtes, selon Louise.

Ce mardi, c’est Jeanne qui s’occupe d’expliquer aux hommes “recalés” à l’entrée le principe de la non-mixité. “Lors de l’atelier test du mois de mai, il y en a eu un qui s’est énervé et m’a dit « mais je ne vais pas les violer ! ». Un autre qui a essayé d’entrer en disant que c’était le vélo de sa femme qu’il voulait réparer. Mais dans l’ensemble ça se passe bien.”

Femmes cis, trans et personnes non-binaires

Là où des doutes subsistent encore, c’est sur la communication autour de ces permanences. Plutôt que “non-mixité”, le CVV préfère parler de “mixité choisie”. Comme l’indique un tableau à l’entrée sont accueillies “les femmes, cis et trans, les hommes trans et les personnes non binaires”. La formulation, utilisée dans les milieux militants peut paraître alambiquée. “On souhaite que les personnes trans se sentent les bienvenues”, explique Louise, qui se dit “novice” sur les questions de genre. “Mais si on affiche ça, est ce que les personnes non politisées vont venir ?”.

En attendant de trouver une communication à la fois claire et incluant tous les genres, le collectif a peu communiqué autour de ces ateliers. Alors qu’une trentaine de cyclistes s’étaient déplacées lors de la permanence test du mois de mai, seule une dizaine de femmes ce mardi. “C’est pas plus mal, commente Louise. On prend le temps d’apprendre, de s’entraider.”

Jeanne montre à Margaux comment gonfler les pneus de son VTT. “Depuis que je me suis séparée de mon copain, mon vélo traîne sur le balcon. C’est lui qui faisait toutes les réparations”, avoue la jeune femme. La perspective de se retrouver entre femmes l’a encouragée à venir.

Lætitia a enfilé des gants bleus et découvre le fonctionnement de son dérailleur. Elle ne pensait pas être mise dans le bain de la mécanique si vite. “On se sent d’égale à égale, il n’y a pas d’appréhension.” Elle espère installer un siège sur son porte-bagage pour transporter sa fille. Il y a quelques mois elle habitait à Arles. “Là bas, c’est vraiment tranquille pour circuler à vélo. Ici à Marseille, on te coupe la route tout le temps, c’est violent.”

Au delà de la capacité à réparer soi-même son vélo, le véritable frein à la pratique des femmes est le manque d’aménagements cyclables. Dans une étude parue en 2017, l’Insee note que “dans certaines grandes communes comme Strasbourg, Grenoble ou Bordeaux, l’importance du réseau de pistes cyclables favorise une forte utilisation du vélo (12 à 16 % des travailleurs).” Dans le même temps, les associations d’usagers de la bicyclette de ces villes observent que la proportion hommes / femmes dans la pratique du vélo se rapproche de 50/50… Marseille combine elle faible pratique et fort déséquilibre. “Parmi les villes de plus de 100 000 habitants, celles de Paca se distinguent par le faible recours au vélo. Son usage est particulièrement rare à Marseille et Aix-en-Provence et reste peu fréquent à Nice et Toulon, très loin des pratiques observées à Strasbourg, Bordeaux, Toulouse ou Lyon”, note l’Insee. Et en Paca “deux fois plus d’hommes que de femmes vont travailler en vélo”. La mixité cycliste aurait besoin d’une bonne politique cyclable…

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