Libraire à Marseille, la résistance au soleil

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Maud de Carpentier
29 Juin 2019 13

Pour la première fois, Marseille accueille les rencontres nationales de la librairie ce week-end. 700 libraires et 200 autres professionnels du livre sont attendus dans une ville où, pourtant, le livre est loin d’être roi.

L'intérieur de la librairie Pantagruel. Image : Maud de Carpentier.

L'intérieur de la librairie Pantagruel. Image : Maud de Carpentier.

Au milieu des piles de bouquins, Gwendoline Derode va et vient. Elle vide un carton, répond à un client, en conseille un autre. Nous sommes dans la librairie Pantagruel, dans le très chic 7e arrondissement, non loin de la Place du 4 septembre. Dans le coin, il y a une dizaine de pharmacies, six supermarchés, treize bouchers, quatorze garages… et une seule librairie. 

Créée en septembre 2016 par Emilie Berto et Chiara Pancotti, elle fait figure d’exception dans le paysage marseillais en raison de sa localisation. C’est l’une des cinq librairies de quartier avec À l’Encre Bleue (l’Estaque), Prado-Paradis (Mazargue), Arcadia (Saint-Barnabé) et Des Livres Et Vous (Saint-Loup). Cinq librairies de quartier donc, pour 25 dans l’hyper-centre, une situation unique en France. 

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30 librairies… pour plus de 800.000 habitants

Agnès Gateff, libraire de l’Attrape-Mots depuis 17 ans, rue Paradis, le confirme. « La ville de Marseille est très particulière, avec à la fois cette hyper-concentration sur le Cours Julien et dans le quartier de La Plaine, mais aussi très peu de librairies dans la ville par rapport au nombre d’habitants. » On compte au total 30 librairies à Marseille, selon le critère de l’Agence régionale du livre (au moins 20% de leur chiffre d’affaires doit être fait en livres neufs). C’est environ le même nombre que dans la ville de Rennes. « Sauf qu’à Rennes, il y a 200 000 habitants. Et à Marseille, plus de 800.000 », détaille Olivier Pennaneach de l’agence régionale du livre. En ratio, le chiffre est d’une librairie pour environ 29 000 habitants : c’est la moyenne nationale (1/ 30 000 habitants), mais pour la deuxième ville de France, ça reste très peu. 

Mathilde Offroy de l’Hydre à mille-têtes (Image MdC)

À titre de comparaison, on compte 52 librairies indépendantes à Lyon selon l’association Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture (ARALL) pour un peu plus de 500 000 habitants (soit une librairie pour 9 870 habitants), et environ 200 à Paris pour plus de deux millions d’habitants selon l’association Paris Librairies (soit une librairie pour 10 700 habitants). 

Mais alors pourquoi cette spécificité marseillaise? Pour Agnès Gateff, les explications sont multiples. « Il y a déjà la géographie de la ville, qui est très étendue, avec 30 km d’un bout à l’autre, et des territoires comme les Goudes ou les quartiers Nord où il n’y a rien. Très peu de transports en communs et quasiment pas de commerce. »

Il y a aussi la dimension socio-économique. Sur la base de données récoltées par l’INSEE en 2012, un quart des Marseillais vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 989 euros par mois. Le panier moyen d’achats culturels est moindre ici que dans d’autres villes. « Si la librairie Maupetit, située sur la Canebière, était installée à Bordeaux, explique Agnès Gateff, avec la même superficie, elle ferait 30% de chiffre d’affaire en plus ! » Et rien que dans la métropole, les disparités sont fortes. À Aix-en-Provence, avant la fermeture de la Librairie de Provence, le chiffre d’affaires des librairies de la ville était plus important que celui de Marseille.

La libraire Pantagruel dans le 7e arrondissement. Photo : Maud de Carpentier.

Nadia Champesme, libraire à Histoire de l’Oeil, quartier Notre-Dame du Mont, avance quant à elle un argument sociologique. Si le livre n’a pas le vent en poupe à Marseille, ce serait aussi lié à l’absence d’une « bourgeoisie éclairée ». « C’est historique, Marseille a beaucoup attiré une bourgeoise d’armateurs, d’industriels, de commerçants… et beaucoup moins d’universitaires qu’une ville comme Lyon ou Paris. Lorsqu’on met en parallèle ces profils avec les études sur le livre et la lecture, on voit que les gens qui lisent sont ceux qui ont fait des études longues. »

Le plan lecture publique de la ville de Marseille : bilan en demi-teinte

Autre argument, et de taille, la politique municipale. « Tout est lié, s’insurge encore Agnès Gateff, il faudrait au moins des bibliothèques municipales dans les quartiers où il n’y a pas de librairie ! Si les pouvoirs publics s’intéressaient un peu plus à la lecture publique… Ça reflète quelque chose. » Avec seulement sept bibliothèques municipales en plus de l’Alcazar qui est à vocation régionale, la ville de Marseille est en effet, là encore, la plus sinistrée de France (entre 7 et 9% des Marseillais sont inscrits à la bibliothèque, contre 17% en moyenne nationale). 

Sollicitée à plusieurs reprises sur la question des librairies et de la lecture publique, la Ville a accepté de nous communiquer la réponse suivante : 

La ville de Marseille a défini la lecture publique comme l’un des axes forts de sa politique culturelle, par l’élaboration du plan municipal pour la lecture publique 2015-2018. Au cœur de ce dispositif, les bibliothèques et les écoles constituent le vivier de la lutte contre l’illétrisme, et l’accès au savoir par leur programmation variée à destination de tous les publics et plus particulièrement des jeunes avec la collaboration des institutions culturelles et associatives les plus actives

Mais quel est ce fameux plan lecture publique? Voté en 2015 par la municipalité après une enquête aux conclusions accablantes sur l’état du réseau des bibliothèques, il avait notamment pour but « d’étendre à l’horizon 2020 le réseau des bibliothèques municipales de 3 000 m2 supplémentaires », et de rénover le réseau existant. Quatre ans après ces annonces : une seule nouvelle médiathèque devrait ouvrir en janvier 2020, dans le quartier de Saint-Antoine (12e). Marseille devrait donc passer de sept à…  huit bibliothèques municipales (si celle du Panier reste ouverte). La vraie plus-value de ce plan Lecture, c’est finalement la création du Festival littéraire « Oh Les Beaux Jours » il y a trois ans.

Soutenu à près de 50% par la ville, l’évènement a brassé cette année 14 000 spectateurs. Nadia Champesme, également co-directrice du festival, est enthousiaste : « certes il y a un côté glamour et paillettes avec les stars que nous faisons venir, mais il y a aussi et surtout un énorme travail en amont, avec 2 500 personnes qui bénéficient d’ateliers de lecture, de rencontres avec les auteurs. Nous avons voulu penser l’évènement POUR Marseille, en faisant découvrir la littérature autrement, avec un mélange de genres : des livres et de la musique, du cinéma et des BDs…  » 

Si la jeune femme tient à rester positive, elle reconnaît qu’il faudrait faire bien plus pour le monde du livre dans la 2e ville de France. « Certes, c’est la première fois que la mairie en fait autant, mais ça reste malheureusement insuffisant. La lecture publique a été complètement abandonnée à Marseille, et depuis toujours. Éduquer les gens à la lecture, ici, ça n’est pas la priorité. » Un manque d’engagement des pouvoirs publics pour la lecture qui n’empêche pas les libraires rencontrés de continuer à croire à un renouvellement du paysage marseillais. 

« Une librairie qui ouvre, c’est toujours un miracle »

« Il y a tout de même eu trois ouvertures pour une fermeture ces trois dernières années, explique Eric Dumas de l’association des Libraires du Sud. C’est une bonne dynamique ! Et puis finalement, c’est aussi aux libraires d’être inventifs pour mieux accueillir le public marseillais. » Refrain identique entendu à Pantagruel, où Emilie Berto, ancienne journaliste et créatrice du lieu, s’active jour et nuit pour faire vivre sa librairie. Évènements, rencontres avec les auteurs, animations jeunesse… « Aujourd’hui, le temps où le libraire restait derrière son comptoir est fini, explique la jeune femme. Dans le quartier, ça faisait 25 ans qu’il n’y avait plus eu de librairie, on a fait revenir des gens dans le monde des livres ! », se félicite-t-elle. « Mais ça passe par une ouverture aux autres, et au goût des autres ». Musso, par exemple, a donc une petite place dans les rayons d’Emilie. « Ici, pas de snobisme littéraire ».

Même principe de vie pour la jeune Mathilde Offroy, dans sa toute nouvelle librairie L’Hydre aux Mille têtes, située juste à côté de la Plaine, rue Saint Savournin. Venue de Toulouse avec son collègue Lucas Thouy, les deux jeunes trentenaires ont eu envie de se lancer dans la folle aventure de la librairie marseillaise. « J’entends beaucoup « vous êtes courageux », mais non! Je ne me sens pas l’âme d’une guerrière, j’ai juste ouvert une librairie ! », s’amuse la jeune femme. 80m2 de livres, un espace de rencontres, une petite terrasse pour boire le café… Mathilde et Lucas ont fait d’énormes travaux de réhabilitation pour ouvrir en mai 2018. « On voulait lutter contre cette violence symbolique que représente une librairie, qui empêche beaucoup de monde de pousser la porte ». 

Mathilde Offraoy de l’hydre aux mille têtes

Alors, toutes les idées sont les bienvenues : des concerts aux projections en passant par des apéros, le tout, à côté des livres de Nietzsche et de Zola. « On a quitté Toulouse pour Marseille, parce qu’on aime cette ville vivante, qui bouge, où les quartiers populaires sont dans le centre et où le tissu associatif est fort. On a beaucoup entendu le classique : « les Marseillais ne lisent pas, ils préfèrent aller à la plage ». C’est faux, il suffit de leur faire des propositions! »

Mais la jeune femme le reconnaît, elle s’est – elle aussi – installée dans l’hyper centre. Dans une zone où pas moins de 6 librairies co-existent. Et Mathilde de conclure, sourire un peu gêné : « c’est sûr qu’on n’a pas dérogé à la règle… mais on n’allait pas non plus se mettre dans les zones résidentielles ! »

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