L’étrange évacuation des habitants du 36 rue Curiol

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le 13 Sep 2019
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Une vingtaine de personnes ont été délogées ce lundi du 36, rue Curiol par Marseille habitat, propriétaire de l'immeuble. Le bailleur social a accepté de prendre leur relogement en charge après deux actions de protestation menées par le collectif 5 novembre. La Ville affirme que l'immeuble est en péril mais les circonstances dans lesquelles les occupants ont été expulsés restent floues.

« La Fondation Abbé-Pierre aimerait avoir des explications de Marseille Habitat sur le cadre légal de l’expulsion du 36 rue Curiol. » En quelques mots mesurés, Florent Houdmon résume beaucoup d’inquiétudes. Et le directeur régional de la Fondation n’est pas le seul à exprimer ses doutes sur l’opération qui a conduit une vingtaine de personnes, dont neuf enfants, à être expulsés de leurs logements ce lundi, donnant lieu à plusieurs jours de cafouillage et déclarations contradictoires.

Dans un premier temps, le déroulé des événements donne l’impression d’une expulsion hors des clous. Un scénario que Marseille Habitat s’est employé à démonter depuis. En effet, une personne occupant un logement depuis plus de quarante-huit heures, même sans droit ni titre, ne peut être expulsée sans décision de justice et concours de la force publique accordé par la préfecture. En revanche, les évacuations d’urgence sont autorisées dans le cas d’un péril imminent, motif aujourd’hui invoqué par Marseille habitat.

Cinq occupants « officiels »

Selon le collectif du 5 novembre, dont certains membres étaient en réunion ce lundi soir avec Arlette Fructus, l’élue qui préside le bailleur social, « Marseille Habitat n’a au départ jamais eu l’intention de prendre en charge le relogement des personnes expulsées. On a même eu Christian Gil [directeur de Marseille Habitat, ndlr] au téléphone qui nous a dit que ça faisait plusieurs mois que [ses agents] voyaient les demandeurs d’asile dans cet immeuble, et qu’ils fermaient la porte dès qu’ils voulaient les rencontrer. » Démentant toute décision sous pression, le bailleur affirme avoir toujours eu l’intention de reloger ces familles.

Pourtant propriété de la Ville à partir de 2011, puis de Marseille habitat, l’immeuble abritait jusqu’à il y a peu un hôtel meublé géré par un marchand de sommeil. Comme l’a relevé La Marseillaise, un autre de ses biens, boulevard National, a fait l’objet d’une interdiction définitive d’habiter pour insalubrité. Arlette Fructus, l’élue qui préside le conseil d’administration du bailleur social, assure n’avoir pu trouver de moyen, pendant ces huit années, de mettre fin aux « conditions épouvantables » de l’hôtel de la rue Curiol. Du moins jusqu’à maintenant.

Après plusieurs années de procédure, le bail commercial a été résilié en mai, permettant à l’opérateur de la Ville d’avoir les coudées franches sur cet immeuble dégradé. Selon Arlette Fructus, l’hôtelier indélicat a alors signalé cinq locataires, en omettant les nombreuses autres personnes – principalement des demandeurs d’asile – à qui il loue, pour 250 ou 300 euros par mois, une chambre de son miteux « Hôtel Cambrai ».

La semaine dernière, lorsqu’un habitant signale à Marseille habitat « des difficultés de sécurité dans son appartement« , seuls les cinq locataires identifiés sont pris en charge et certains logés en hôtel. Lundi dernier, en venant récupérer des affaires, l’un d’eux aurait, selon Arlette Fructus, trouvé porte close et serrures changées. Les récits commencent alors à diverger : d’après le bailleur, le locataire appelle ses agents, qui appellent à leur tour la police. L’arrivée de ces derniers aurait provoqué la fuite des demandeurs d’asile, et l’immeuble est retrouvé vide.

Intervention de police

Les habitants et les vidéos de l’opération contredisent cette version des faits. Ils affirment avoir été présents lors de l’arrivée des employés de Marseille Habitat. « Deux hommes et une femme sont venus nous dire « descendez tous », raconte Loren, le père d’une des familles albanaises qui occupait l’immeuble depuis un an. J’ai pris les valises et je suis parti. » Selon les dires de la préfecture, de la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) et de la Ville, ni la police nationale ni la police municipale ne participent alors à l’expulsion.

La DDSP signale cependant « une personne problématique qui ne voulait pas quitter les lieux« , qui aurait provoqué l’intervention d' »une équipe en tenue de la police nationale« . Un jeune demandeur d’asile guinéen a en effet été arrêté pour outrage et insultes sur personne dépositaire de l’autorité publique. Sur les vidéos, visionnées par Marsactu, ce sont pourtant des policiers en civil et brassards qui ont participé à déloger les habitants.

(Sur cette vidéo, une des personnes fait clairement signe aux locataires de partir puis enfile un brassard Police)

Cheveux longs et l’œil espiègle, Natalia, la fille de Loren, ajoute avec ses mots d’enfant : « Et ensuite, ils ont tout cassé les toilettes ! » Car comme le confirmera le lendemain Évelyne Deldon, directrice d’exploitation de Marseille Habitat, des agents du bailleur reviennent peu après détruire à grands coups de marteaux les sanitaires de l’immeuble pour empêcher tout retour. Ou « pour sécuriser l’immeuble« , comme le tempère Arlette Fructus, qui affirme toutefois ne pas valider la méthode employée par son agent. Mitigeurs et éviers volent en morceaux, le disjoncteur d’électricité est fracassé, selon les témoins présents sur place. Plusieurs fuites d’eau inondent le carrelage, le courant est coupé.

La plupart des sanitaires sont démolis par des techniciens de Marseille Habitat.

Selon nos informations, une équipe de la direction de la prévention et de la gestion des risques, péril et salubrité, se rend sur place mardi pour inspecter les lieux. « Ils n’ont pas jugé utile de prendre un arrêté de péril« , nous assure-t-on à la Ville, mercredi, tout en ajoutant : « Mais la Ville va imposer des travaux à Marseille Habitat dans le cadre du règlement sanitaire départemental« . C’est-à-dire le premier niveau d’insalubrité qui ne nécessite pas d’évacuation et encore moins d’interdiction d’habiter. Celle-ci sera officialisée ce jeudi par cet ultime coup de théâtre : Arlette Fructus annonce qu' »un arrêté de péril a été délivré« .

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Commentaires

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  1. David David

    Madame fructus vous êtes indigne. Cautionner, justifier ce genre de pratique n’honore absolument pas l’élue que vous êtes. Malheureusement pour vous, vos mensonges sont dévoilés, comme beaucoup, par les vidéos et photos prises par les victimes de VOTRE politique.
    Après les effondrements et les morts, après les bus publics privatisés, après un quart de siècle de clientélisme HONTEUX ET PITEUX, il est plus que temps que les marseillais tournent définitivement la page. Si vous aviez une seule once de dignité et de moralité vous demissioneriez : je laisse les gens juges de vos propos et de votre comportement… Toujours en place, à bricoler, à justifier l’injustifiable, fidèle serviteur du gaudinisme jusqu’à la fin…

    Vivement le grand ménage !

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  2. Un piéton de Marseille Un piéton de Marseille

    La municipalité (Marseille Habitat), qui a laissé prospéré les marchands de sommeil, emploie ainsi des casseurs payés par le contribuable !

    « comme le confirmera le lendemain Évelyne Deldon, directrice d’exploitation de Marseille Habitat, des agents du bailleur reviennent peu après détruire à grands coups de marteaux les sanitaires de l’immeuble pour empêcher tout retour. »

    Tout le contraire d’une vrai politique du logement et du relogement des expulsés.

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  3. Philippe Lamotte Philippe Lamotte

    Voici encore le traitement injuste d’une situation qui ne devrait pas exister dans notre République sociale! D’un côté un marchand de sommeil pas « indélicat » mais délinquant, un organisme de logements sociaux pas social pour un sou, une élue qui ne se soucie que de son siège et une police nationale qui obéit aux ordres sans aucun état d’âme. De l’autre côté, des locataires et des demandeurs d’asile désemparés et démunis. Tout comme les 3556 expulsés/évacués/délogés, par la Ville de Marseille, dont je fais partie depuis le 18 novembre 2018. L’immeuble dans lequel je loue un petit appartement, pas luxueux mais jugé sain par les « experts », est sous arrêté de péril grave et imminent sur un simple coup de téléphone d’un autre locataire (nous étions trois). Depuis 10 mois à présent, je demeure sans nouvelles ni de la procédure administrative (malgré un courrier à Mr Gaudin et un banal accusé de réception ) ni des travaux exacts à exécuter. J’en suis donc à mon 3ème hébergement temporaire. Pour information, je suis retraité et invalide. Qué embouligue, comme on dit à Marseille !!

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  4. didier L didier L

    Un immeuble appartenant à Marseille-Habitat ( bailleur social qui dépend de la ville) géré par un marchand de sommeil ??? S’il y a d’autres immeubles dans ce cas à Marseille ( et je crois qu’il y en a d’autres dans l’hypercentre) cela explique l’état catastrophique du bâti dans cette ville. Mais que font les services sociaux , l’urbanisme … que font les élus en charge de ces dossiers ?

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  5. CALIGARI CALIGARI

    JE SUIS INDIGNÉ !
    La métropole a voté en juin dernier une possible démarche d’expropriation d’une liste de 100 immeubles à l’échelle de Marseille pour les confier à des agences d’aménagement territorial et bailleurs sociaux pour – dit-elle – lutter contre l’habitat indigne et les marchands de sommeil. L’exemple de gestion de l’hôtel de la rue Curiol peut largement inquiéter sur les intérêts réels qui motivent ces démarches.

    Que la puissance publique s’empare de la rénovation et/ou sécurisation d’immeubles mis en péril grave et imminent par désengagement ou incapacité de la copropriété, ceci fait sens, on parle ici de la protection de vies humaines.

    Mais ce n’est pas toujours le cas et les objectifs annoncés d’étendre le parc d’un habitat social moderne et sécurisé à Marseille couvre également une affaire hautement rentable élaborée sur le dos des expropriés. Ce dont je peux témoigner étant propriétaire bailleur d’un appartement au sein d’une copropriété saine et sans aucun péril (14 pages d’un expert judiciaire mandaté par le Ville l’atteste), mais dont une agence souhaite s’emparer par voie d’expropriation : entendre ici voler des immeubles.

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  6. Mars1 Mars1

    Beaucoup de questions se posent suite à cette affaire pas très nette qui rappelle les méthodes musclées déjà employées rue de la République il y a plusieurs années, quand il s’agissait de faire place nette pour rénover et changer la population de cette rue. Ici s’ajoute la notion de péril qui a gagné presque tous les quartiers depuis le drame du 5 novembre, et qui provoque des délogements également dramatiques pour beaucoup d’habitants.

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