Les vaillantes d’Air-Bel se préparent au combat de la rénovation urbaine

Actualité
le 28 Jan 2022
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Dans les prochains jours, la cité d'Air-Bel doit inaugurer la seconde vague de rénovation urbaine marseillaise. Pour défendre la position des habitants, les acteurs associatifs du quartier invitent à une première réunion publique ce samedi. Rencontre avec quatre militantes déterminées pour mener cette nouvelle bataille.

De gauche à droite, Erica Macedo, Rania Aougaci, Djamila Aouche et Ida Bacar. (Photo : BG)

De gauche à droite, Erica Macedo, Rania Aougaci, Djamila Aouche et Ida Bacar. (Photo : BG)

Désormais, elles sont tout-terrain. Elles connaissent comme leur poche l’entrelacs complexe de la cité d’Air-Bel (11e) où elles vivent et militent. Mais Rania Aougaci, Djamila Aouache, Ida Bacar ou Erica Macedo sont aussi capables de prendre la parole avec la voix ferme et les poings faits “devant des costumes cravates”, sous les plafonds peints de la préfecture ou “en visio” lors des comités d’engagement de l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU). “On a su jouer collectif et venir prêter main-forte quand il s’agissait d’aller chercher 180 millions pour la cité, pose Rania Aougaci. Maintenant on est au service des habitants et on se battra pour eux“.

Présidente ou salariée d’associations, elles sont en première ligne dans le grand chambardement qui s’annonce pour la plus grande cité de l’Est marseillais. Dans quelques jours à peine, les bailleurs et les représentants des collectivités locales vont signer la convention qui lance le programme de renouvellement urbain de cette cité de quelque 5000 habitants.

180 millions pour ouvrir une cité rénovée sur la ville
Le projet est fidèle aux principes de la rénovation urbaine : Air-Bel doit s’ouvrir sur le quartier avec une voirie centrale qui doit relier la cité d’habitat social aux quartiers qui l’entourent. “La rénovation démarre dès cette année avec un grand programme de concertation, explique Caroline Massonneau, responsable de la rénovation urbaine chez Unicil qui possède la moitié des 1200 logements. Mais nous allons également démolir un premier bâtiment de 25 logements”. La concertation doit permettre de déterminer les priorités de la réhabilitation lourde qui concerne l’isolation, le clos, le couvert, les espaces communs. Les démolitions concernent 209 logements “même si ce chiffre n’est pas définitif”. Enfin la cité doit également être “résidentialisée” après concertation avec les habitants : le projet prévoit un parc urbain ouvert sur la ville, un jardin partagé et une rénovation complète des écoles et de leurs abords. Le tout pour 180 millions d’euros. La partie haute doit également accueillir de nouveaux programmes immobiliers.

Une grande réunion publique voulue par la ministre, mais suspendue

Début janvier, la ministre de la Ville, Nadia Hai, est venue arpenter ces pentes ombragées et les 76 bâtiments qu’elles abritent. Ce jour-là, elle promet une “grande réunion publique” de lancement, associant pleinement les habitants. Depuis, elle est partie faire d’autres visites. La réunion et la signature sont restées suspendues. Les trois bailleurs se félicitent d’un démarrage “imminent” mais Unicil, Logirem et Erilia ne sont pas maîtres du calendrier, resté dans les mains de l’État et des collectivités.

Alors les vaillantes d’Air-Bel ont devancé l’appel. Ce samedi à 14 heures, ce sont elles qui organisent la première réunion publique avec pas moins de 30 associations signataires venues des quatre coins de la ville. Une première pour une mobilisation liée à un programme de rénovation urbaine.

L’affiche annonçant la réunion publique de ce samedi à 14 heures. (Photo : BG)

Trente associations en soutien

Généralement, la concertation autour de ces tours qui tombent ne dépasse pas l’échelle du quartier. Et les habitants et les associations locales se retrouvent bien seuls face aux pouvoirs publics. “Ce que vous allez voir samedi est le résultat d’un travail collectif de longue haleine, explique Rania Ouagaci, médiatrice à l’amicale des locataires. Notre idée est de se dire que nous sommes le premier programme de la nouvelle vague de rénovations qui arrive à la signature. Le rapport de force que l’on crée, il doit bénéficier à tous les autres PRU [projet de rénovation urbaine, ndlr] qui arrivent derrière”.

La médiatrice de l’amicale de locataires a également conscience que la cité de l’Est, un peu à part est “moins bankable” que les grandes cités du Nord ou le centre-ville, désormais labellisé “d’intérêt national”.

Nous mettons la barre hyper haute, car nous savons que nous sommes dans une bataille asymétrique face à l’État, aux bailleurs, aux pouvoirs publics.

Le point central des discussions en cours tourne autour de la charte de relogement que les associations locales veulent voir appliquer pour qu’aucun des 5000 habitants d’Air-Bel ne se retrouvent lésés durant les longues années de chantier qui s’annoncent, que ce soit pour les solutions provisoires le temps du chantier ou définitives. “Nous mettons la barre hyper haute, car nous savons que nous sommes dans une bataille asymétrique face à l’État, aux bailleurs, aux pouvoirs publics, constate Rania Aougaci. Face à eux, nous sommes de simples citoyens, mais nous avons payé un lourd tribut”.

Air-Bel est l’une des rares cités concernées par la rénovation urbaine en dehors des quartiers Nord. (Photo : BG)

Un premier combat commun contre la légionellose

Car les associations et leurs militantes n’en sont pas à leur premier combat. Elles ont en vécu un particulièrement douloureux. En septembre 2017, le frère de Djamila Aouache, présidente de l’association Il fait bon vivre dans ma cité, meurt des suites d’une légionellose. Les canalisations des tours et des barres sont infestées par ce microbe qui peut provoquer de graves lésions pulmonaires. Il y en a partout dans des taux alarmants. L’ARS et la préfecture sont sommées de s’en mêler.

Deux procédures judiciaires sont encore en cours : l’une au civil, l’autre au pénal. Et le combat est loin d’être fini. “Il y a encore de la légionelle dans nos réseaux, affirme aujourd’hui Djamila Aouache. On nous dit que les taux ne dépassent pas les seuils d’alerte mais nous restons méfiants. Ici, plus personne ne boit de l’eau du robinet”.

Entre temps, elles ont aussi obtenu l’effacement de 33 mois de facture d’eau pour 1200 familles, soit un montant global d’un million d’euros. “Les gens nous appellent de toute la France, pour nous demander comment on a fait”, sourit Rania Aougaci. Un thème que le syndic Unicil refuse de commenter, préférant axer sa communication sur la seule rénovation urbaine.

Savoir se défendre face aux “costumes-cravates”

Foulard serré sur le front et regard déterminé, Rania Aougaci se souvient des premières réunions en préfecture “avec le micro où il faut appuyer sur un bouton et la lumière rouge qui s’allume. C’était impressionnant, mais je ne me suis pas laissé désarçonner, je leur ai dit : «Vous avez des enfants ? Vous les aimez ? Alors vous êtes comme nous, vous voulez savoir ce qu’ils risquent. »

Dans un grand éclat de rire, Ida Bacar se souvient de comment elle avait posé son peignoir, son pyjama et ses pantoufles sur la table pour faire comprendre combien il pouvait faire froid dans les tours. “Face à 40 costumes-cravates, le bon sens et la logique, c’est irréfutable, formule Rania Aougaci. Cela ébranle tous les chiffres”. La mobilisation face à ce scandale sanitaire a aussi créé des ponts entre des mondes qui s’ignoraient jusque-là.

Le déclic du 5 novembre

Tout d’un coup, chacun a pris conscience que les questions de mal-logement touchaient tout le monde.

Les effondrements du 5 novembre ont également beaucoup joué pour acter un rapprochement entre les mondes militants. “Tout d’un coup, chacun a pris conscience que les questions de mal-logement touchaient tout le monde et que nous partagions les mêmes objectifs, raconte Rania Aougaci. Ensuite, on a été de toutes les mobilisations, à l’Après M comme aux Flamants.

Militant vétéran de l’association Un centre-ville pour tous, Patrick Lacoste se souvient d’avoir été assis sur même banc que Djamila Aouache, lors des États généraux de Marseille en 2019. “Le 5 novembre et ses suites ont beaucoup rapproché les associations de quartier et les structures plus politiques du centre-ville, pour le dire vite. Le travail sur la charte du relogement mené dans ces années-là a fait prendre conscience à tout le monde qu’on allait être dans le même combat face à la métropole, l’État et la Ville dans le cadre de la rénovation urbaine”. Des passerelles se sont alors créées et des groupes de travail ont permis de faire avancer chacun dans sa lutte.

Un mur repeint aux couleurs du quartier. (Photo : BG)

Pas de hausse de loyer ni de charges

Pour les associations d’Air-Bel, la charte du relogement doit assurer un reste à charge constant pour les locataires. “On est d’accord que le loyer doit augmenter en fonction de la surface mais pas le prix au mètre carré”, explique Rania Aougaci. “Nous voulons aussi que les gens d’Air-Bel puissent être relogés sur place ou ailleurs dans la ville, sans qu’ils soient blacklistés comme c’est le cas aujourd’hui”, ajoute Djamila Aouache. Pour l’instant, l’acceptation de la charte semble coincée, sans que l’on sache vraiment où. Ni la Ville, ni la métropole ne souhaitant communiquer sur le sujet.

De premiers ateliers doivent être menés ce trimestre pour penser les possibilités de relogement.

Les bailleurs disent soutenir les associations dans leur démarche et soulignent que la concertation commence avec l’enquête sociale lancée par Citémétrie, la structure chargée de la maîtrise d’œuvre urbaine et sociale (MOUS). “Le travail sur la charte va démarrer en ateliers dans le cadre de la MOUS au premier trimestre de cette année, explique Caroline Massoneau, responsable de la rénovation urbaine, chez UNICIL. Mais nous nous inscrivons dans le cadre général de l’ANRU. Nous sommes en train d’affiner nos propositions en lien avec les collectivités, à l’échelle de l’ensemble des programmes de rénovation urbaine“.

Or, la question est loin d’être simple. Les signatures de convention vont se multiplier dès le premier trimestre avec notamment l’épineuse question du centre-ville et des centaines de délogements à venir. Or, le stock de logements disponibles est loin d’être extensible après des années où la construction de logement a été famélique. Ida Bacar en sait quelque chose : après avoir quitté la Savine (15e) au début de sa rénovation, elle vit à Air-Bel à titre provisoire depuis 17 ans.

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Commentaires

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  1. TINO TINO

    j’espère que ceux qui pensent que ces quartiers sont perdus pour la République pourront lire cet article. Bon courage les vaillantes d’Air-Bel et d’ailleurs.

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  2. Avicenne Avicenne

    Il y a à nouveau peut-être de l’espoir avec ces femmes qui pensent avant tout au bien-être des autres loin des calculs politiques.
    Allez les Vaillantes, haut les cœurs !!

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  3. Patafanari Patafanari

    Où sont les hommes ? Pas un qui soit vaillant ?

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