Les mères de Félix-Pyat marchent pour “ne plus vivre dans la peur”

Reportage
le 2 Mai 2023
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Des habitantes de la grande cité du 3ᵉ arrondissement se sont données rendez-vous, ce lundi 1er mai, pour dire leur refus de l'escalade de violences qui frappe régulièrement autour de chez elles. Elles en appellent aux pouvoirs publics, tout en critiquant le rôle de la police dans le maintien de la sécurité.

Le cortège emprunte la rue René-Cassin pour un court aller-retour avant de revenirà la cité de Félix-Pyat. Photo : B.G.
Le cortège emprunte la rue René-Cassin pour un court aller-retour avant de revenirà la cité de Félix-Pyat. Photo : B.G.

Le cortège emprunte la rue René-Cassin pour un court aller-retour avant de revenirà la cité de Félix-Pyat. Photo : B.G.

Abayas multicolores et salouva qui claquent dans le vent, une cinquantaine de “mamans” de Félix-Pyat marchent entre la cité et le rond-point du boulevard National. Elles veulent faire entendre leur “ras-le-bol“, elles qui vivent au quotidien dans la peur d’une balle perdue au détour d’un énième aller-retour sanglant d’une vendetta que plus personne ne comprend, d’un réseau de narcotrafic à l’autre.

La manifestation est encore modeste, “mais demain, on appellera avec d’autres collectifs à une grande marche vers la mairie ou la préfecture“. Aujourd’hui, elles comptent sur les médias pour donner de l’écho à leur initiative, alors que le cortège se fraye un passage au milieu des voitures qui patientent, dans cette cité dégradée où la population d’origine comorienne est la plus représentée.

“La peur”, partout

“On mange dans la peur, on dort dans la peur”, entonne une meneuse, reprise en chœur par toute l’assistance. “Ne nous regardez pas, rejoignez nous !“, exhorte-t-elle à l’intention des passants qui les observent, mi-intrigués, mi-amusés. Depuis le début de l’année, le quartier est régulièrement la cible ou le théâtre d’affrontements à l’arme longue, qui laissent des morts et des blessés de plus en plus jeunes sur le bitume. “Stop ! Stop ! Stop à la violence”, scandent les mamans. “Sauvons nos enfants !”, entonnent-elles encore.

On dirait que les enfants, ce sont les femmes qui les ont faits toutes seules, par l’opération du Saint-Esprit

Saïda, manifestante

À l’approche du petit kiosque où les hommes du quartier se donnent rendez-vous pour des parties d’awalé, les slogans se tournent vers eux : “Où sont les papas ?”, hurlent-elles, le poing fait. Certains font mine de rejoindre le cortège, retenus par d’autres qui n’apprécient guère d’être visés sous l’œil des caméras. “On dirait que les enfants, ce sont les femmes qui les ont faits toutes seules, par l’opération du Saint-Esprit”, se moque Saïda, qui vit seule avec ses deux enfants depuis le décès de son mari.

Chez nous, c’est comme ça, constate une jeune fille. Il y a même proverbe comorien qui dit que les enfants, c’est l’affaire des mamans, pas des papas”. Quelques-uns sont là, pour faire taire les dictons et prouver que “la violence est l’affaire de tous, dans tous les quartiers”.

Leur crainte est la violence aveugle, qui frappe sans distinction, en fonction du lieu, plutôt que de l’appartenance à tel ou tel réseau. “Avant, on pouvait descendre sans crainte au pied du bloc, c’était un quartier tranquille, familial. aujourd’hui, on a peur de sortir, d’être prise dans une fusillade“, s’inquiète Vanessa*, vingt ans, venue avec sa mère Maryam. La dernière a eu lieu, à quelques mètres à peine du petit commissariat du quartier qui s’est peu à peu barricadé derrière des grilles. “Et vous croyez qu’ils sont sortis ?, interroge la jeune fille. Ils ont juste appelé des renforts”.

Les manifestantes marquent une pause face au commissariat du quartier, pas à la hauteur des défis de l’insécurité selon elles. (Photo : BG)

Halte face au commissariat

La première étape de la courte manifestation est justement devant la grille du petit poste de police qui jouxte l’école. Devant les portes closes, elles enjoignent les policiers à venir dialoguer. “Et elle est où la police ?”, crie une dame. “À Mayotte”, lui répond le chœur, en référence à l’opération de police en cours de destruction de bidonvilles, principalement habités par des ressortissants comoriens sans-papier.

Au bout d’un moment, un fonctionnaire de police se risque à la grille. Il finit par se lancer dans un court échange avec des mamans du quartier et une membre du collectif Alehan, venue témoigner de sa solidarité. “Vous savez, aujourd’hui, on est deux, constate-t-il. S’il se passe quoi que ce soit, on ne peut rien faire. On appelle et on attend comme vous que la police arrive.”

Dans nos quartiers, on a créé des ghettos qu’on a maintenus dans la misère par clientélisme politique.

Ghania, bénévole dans un club de boxe

La halte devant le poste de police est l’occasion de courtes allocutions des élus présents. Le député Sébastien Delogu pour LFI, Hayat Atia, conseillère municipale désormais sans étiquette et l’adjoint au maire de Marseille (DVG) Hedi Ramdane prennent tour à tour la parole pour dire leur solidarité. Si les applaudissements sont nourris, la présence d’élus est diversement appréciée, avec chez certaines la crainte d’une récupération politique. “Dans nos quartiers, on a créé des ghettos qu’on a maintenus dans la misère par clientélisme politique, s’insurge Ghania qui vient prêter main-forte en bénévole, au club de boxe du quartier. Cela a créé une défiance envers les institutions parce qu’ils nous ont achetés avec leurs promesses pour avoir des voix.

“On en a marre de les voir que pour les condoléances, enchaîne Mariam, une des organisatrices. Nous, on veut du concret. On veut voir les choses changer. On a droit, nous aussi, à la tranquillité”. Le cortège, en partie amaigri des soutiens venus d’ailleurs, finit sa course au cœur même de la cité, là où le réseau de deal a placé les conteneurs de tri et autres encombrants pour gêner l’arrivée éventuelle des forces de l’ordre.

Besoin de police, mais différemment

La police, les manifestantes la voudraient plus présente, mais surtout différemment. “On dirait qu’ils sont là pour emmerder les jeunes, pour mettre des contraventions. Pas pour nous protéger quand ça tire à 22 heures”, reprend une autre Saïda. Les mamans finissent leur marche au pied de la tour C14, où quelques murets figurent une petite agora. Après de courts discours en comorien, appelant “à la solidarité, pas seulement pour le grand mariage“, la manifestation se finit en prières en mémoire de “ceux qui sont morts”.

Dans le hall, des jeunes gens discutent de la portée de la manif. Bandeau rouge assorti à ses claquettes, Justine* défend le droit “de sortir le soir en bas du bloc sans avoir peur“. “Mais où tu sors toi ?, se moque un jeune homme à la barbe pointue et aux lunettes rondes en miroir. T’as qu’à aller dans un parc ou en ville, pourquoi tu veux traîner en bas de l’immeuble ?” Lui ne croit pas à cette manifestation qui ne va servir “à rien, sinon à attirer le regard sur les mamans“.

“C’est les daronnes qu’ils vont venir rafaler”

“Vous êtes tous en train de snaper [de poster sur le réseau Snapchat, ndlr] et y a un fils de pute dans sa cellule qui va se dire que la prochaine cible, c’est les daronnes qu’ils vont venir rafaler”, croit-il. La discussion se poursuit sur l’éducation, le système scolaire qui n’est plus adapté à “la nouvelle génération“.

Le cortège s’avance au sein de la cité, pour partie copropriété dégradée et cité d’habitat sociale. (Photo : B.G.)

Auxiliaire de vie scolaire dans l’école voisine et comédien à ses heures, Karim est persuadé que la clef est là : “Vous voyez, la génération qui s’affronte aujourd’hui n’a aucune perspective. Ils vont se faire 100, 200 euros qu’ils dépensent aussitôt. Ils n’ont pas de stratégie, pas de calcul“. Abdou entre dans le bloc en rigolant, casquette, capuche et masque sous le nez : “Ce qui a changé, à Marseille ? C’est que ça joue à qui sera le plus fou d’un réseau à l’autre et qu’on sait tous que ça va mal finir…

* Certains prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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Commentaires

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  1. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Qui sème la misère récolte la tempête…!

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  2. Jeanne 13 Jeanne 13

    Quel courage pour ces daronnes de sortir du silence …elles ont bien compris avoir été utilisées par les élus locaux du passé qui une fois élus les ont laissé à l abandon
    Un commissariat avec 2 policiers perdus qui donne l illusion d apporter de la sécurité

    La politique du logement social des bailleurs qui attribuent les logements en fonction des origines
    Félix Pyat est tellement dégradée que les familles victimes des marchands de sommeil du centre ville refusent d y aller et on les comprend
    De nombreux logements sociaux sont vacants…
    Jusqu’à quand on va laisser mourir les enfants de Marseille ?

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  3. Barathym Barathym

    ca ira mieux QUAND les langues …se délient … car toutes ont au courant de qui fait quoi … et ramène l’argent … apres c’est un peut gonfler de tomber sur la police démunie, et qui rentre dans un territoire qui n’appartiens plus a la république ….ou le social et la santé a on aussi quittés le navire … et la curieuse ment pas de mobilisations ….

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