Le Covid, « catalyseur de la fragilité » des étudiants déjà en galère

Reportage
le 4 Mai 2020
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Empêchés de retourner dans leurs familles et de travailler à cause du confinement, de plus en plus d'étudiants d'Aix-Marseille, notamment étrangers, se retrouvent en difficulté. Des organisations étudiantes et des associations font des distributions de nourriture. Marsactu s'est rendu à l'une d'elle, à la fac Saint-Charles.

Distribution de produits de première nécessité pour les étudiants à la fac Saint-Charles le 28 avril 2020. Photo : PID

Distribution de produits de première nécessité pour les étudiants à la fac Saint-Charles le 28 avril 2020. Photo : PID

L'enjeu

2500 étudiants d'Aix-Marseille vivent leur confinement en cité universitaires. Au moins autant sont en difficultés pour subvenir à leurs besoins depuis le début du confinement.

Le contexte

La crise sanitaire et la fermeture des frontières a empêché un nombre important d'étudiants de rentrer chez leurs parents.

Le pas pressé, ils traversent le parvis de la faculté Saint-Charles. Mamadou et son frère, sont tous deux venus du Sénégal pour étudier ici. Depuis le 16 mars, les cours sont arrêtés et le site universitaire est fermé pour cause de coronavirus. Mais une fois par semaine, comme ce mardi 28 mars, il accueille des étudiants mis en difficultés par la période venus retirer des colis alimentaires et des produits d’hygiène. À Saint-Charles la distribution est faite par le syndicat étudiant UNEF avec le concours d’Emmaüs Pointe-Rouge, de l’association Entraide et coopération en Méditerranée et des collectifs des citoyens solidaires du 4/5 et du 6/8.

Le confinement entraîne une crise sociale pour quelques milliers d’étudiants d’Aix-Marseille. La fermeture des sites universitaires s’accompagnent de celles de cafétérias et des restaurants universitaires, ce qui ne permet plus d’acheter un repas chaud pour quelques euros. « Beaucoup d’étudiants ont perdu leur taf ou tafaient en intérim, mais les boites ne font plus appel à eux », expose Valentin Gourmet-Sanchez le président de l’UNEF Aix-Marseille. Faute d’offre, Mamadou ne peut plus travailler. « J’ai arrêté le boulot en intérim en préparateur de commandes, témoigne-t-il. Heureusement, notre propriétaire est compréhensif. Pour le loyer, il nous dit, « vous payez ce que vous pouvez ». » L’étudiant en master 2 en sciences de l’environnement vit en colocation avec son frère à proximité de la fac.

« Même avant c’était compliqué »

La majorité des étudiants ont pu retourner dans leur famille, mais ceux restés sur place sont les plus vulnérables. La fermeture subite des frontières a en particulier piégé les étudiants étrangers et ceux originaires d’outre-mer que nous rencontrons ce mardi. « Même avant c’était compliqué, on vient d’arriver, on aimerait trouver un travail », racontent Maryam et Karen venues du Burkina Faso pour suivre un master 2. « On arrive à faire la part des choses parce que de toute façon on est venus pour les études, donc même s’il y a des difficultés il faut que l’on se consacre aux études », relativise leur copine Arlette. Karen s’inquiète aussi pour la réussite de ses examens en l’absence de réponses précises sur l’organisation : « C’est un peu stressant, on ne sait pas si on va valider ».

Une salle de conférence de la fac Saint-Charles devenue stockage pour l’aide aux étudiants. Photo : PID

Arnold, un étudiant camerounais, souffre d’être loin de ses proches. « On aurait été un peu mieux là-bas, au pays. Parce que l’épidémie n’y est pas trop sévère et qu’on n’a pas notre famille ici. Là-bas j’aurais eu un jardin, là, je suis dans un petit appartement. » L’étudiant en génie civil habite dans une chambre de 9 mètres carrés au sein de la cité U Gaston-Berger, derrière la fac.

On aurait été un peu mieux là-bas, au pays. Parce que l’épidémie n’y est pas trop sévère et qu’on a pas notre famille ici. Là-bas j’aurais eu un jardin, là je suis dans un petit appartement.

Arnold, étudiant camerounais en génie civil

Le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) comptabilise entre 2300 et 2400 étudiants qui vivent leur confinement en cité U. Ceux qui n’occupent plus leur chambre universitaire sont exemptés de payer le loyer. Pour les actuels résidents qui connaîtraient des difficultés financières, Marc Bruant, le directeur du CROUS, les invite « à prendre contact avec une assistante sociale du CROUS pour régler les situations au cas par cas ». L’organisme a également mis en place une aide alimentaire. « Deux fois par semaine, le lundi et le mercredi nous distribuons entre 800 et 900 repas préparés aux étudiants que nous logeons », détaille-t-il. À ce dispositif s’ajoute la distribution de plus de 800 colis hebdomadaires en collaboration avec la Fédération Aix-Marseille interasso (FAMI).

L’université se mobilise également. Mais pour le président de l’UNEF, les 1500 colis hebdomadaires des deux institutions paraissent insuffisants. Ce qui a engagé la mobilisation des organisations étudiantes en collaboration avec plusieurs associations. D’autres distributions sont organisées à Aix, à Saint-Jérôme, à Luminy ou encore au stade Vélodrome.

Distribution de produits d’hygiène et de produits pour bébé à la fac Saint-Charles. Photo : PID

« Une misère sociale, sanitaire et psychologique »

Mamadou et son frère retrouvent un ami avant de faire irruption dans une salle de conférence transformée en lieu de stockage et de distribution. « Déjà, vous respectez les distances de sécurité s’il-vous-plaît », les interrompt un bénévole. Il reviennent sur leurs pas pour se mettre en file indienne à un mètre de distance les uns des autres.

Derrière une vitre en plexiglas et son masque en tissus blanc, Jean-Marc, un bénévole, demande les cartes d’étudiant des personnes préalablement inscrites via le site de l’UNEF pour venir retirer un colis. « S’ils ne se sont pas inscrits, on leur donne quand même. On ne refuse personne qui est dans le besoin », précise néanmoins Jean-Marc. À ses côtés, affublé d’un masque en tissus à motifs, Lourdes Mounien, maître de conférences en physiologie et neurosciences remet à chacun un sac en tissu contenant des produits alimentaires secs et en conserve. « Je suis là de façon pragmatique, nous confie l’enseignant-chercheur. Je vois beaucoup d’étudiants dans une misère sociale mais aussi sanitaire et psychologique, parce que seuls dans leur chambre de 9 mètres carrés. Le Covid n’en est que le catalyseur, le révélateur. »

L’enseignant-chercheur Lourdes Mounien (à gauche) donne un colis alimentaire à chaque étudiant qui se présente à l’accueil. Photo : PID

Jean-Marc et Lourdes font partie du collectif des citoyens solidaires du 6/8, un mouvement issu du Printemps marseillais, qui portait la candidature de Michèle Rubirola au premier tour des municipales. Jean-Marc en porte le badge sur la poitrine, même si les militants que nous rencontrons cet après-midi là assurent mettre de côté leur mouvement politique et n’être là que par solidarité. En tout, ce sont une trentaine de bénévoles qui s’affairent pour recevoir une grosse centaine de bénéficiaires. « Les produits ont été collectés auprès des particuliers à Vauban les 23 et 24 avril », précise Mohamed Hermi de l’association Entraide et coopération en Méditerranée.

Après être passés par l’accueil et avoir reçu les denrées alimentaires, les étudiants sont invités à faire la tournée de tables regorgeant de produits d’hygiène. Papiers toilettes, dentifrices, savons, tampons et serviettes hygiéniques… La plupart des passages sont furtifs mais certains prennent le temps de choisir leurs produits. « Est-ce que vous avez un bébé ? » interroge Mélanie en bout de chaîne. Elle propose si besoin des couches et autres laits infantiles. En temps normal, Mélanie travaille au service logistique de l’université. « Je suis là pour aider les autres, me rendre utile. Mais aussi pour le contact humain », dit-elle avec un grand sourire.

Parmi les bénévoles qui participe à la distribution, Mélanie travail d’ordinaire au service logistique de l’université. Photo : PID

« Il faut que les pouvoirs publics prennent des mesures »

Valentin Gourmet-Sanchez et Lourdes Mounien sont encore plus inquiets pour l’avenir. « Il n’y a que des initiatives locales et aucun plan national pour venir en aide aux étudiants », s’alarme le syndicaliste étudiant qui milite pour une exonération des loyers. Une mesure totale ou partielle que ne peut pas accorder le CROUS « tant que la ministre de tutelle n’aura pas donné d’information », nous précise l’organisme.

« J’ai surtout peur pour après le confinement. Beaucoup d’étudiants ne pourront plus travailler, ne trouveront pas de job cet été. J’ai peur que les étudiants issus des milieux défavorisés ne puissent pas poursuivre leurs études, estime l’enseignant-chercheur. Il faut que les pouvoirs publics prennent des mesures. Il va falloir des aides sur les loyers, il va falloir qu’ils augmentent les bourses ! » Pour l’heure, le gouvernement n’a esquissé aucune mesure de long terme pour éviter que cette crise sociale ne s’enracine.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Emmenez-moi au bout de la terre
    Emmenez-moi au pays des merveilles
    Il me semble que la misère
    Serait moins pénible au soleil
    (Emmenez moi / Charles Aznavour).
    Et non , la misère n’est pas moins pénible au soleil dans notre « merveille » de Marseille pour ces jeunes étudiants . Muselier, Vassal, Gaudin Blanquer ,Macron font la pari de la jeunesse . Oui , c’est vrai ils le font par la sélection naturelle. Les meilleurs résisteront, et pour les autres ……Nil admirari!

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