Le chantier de la rocade L2 fait trembler les Castors de Servières

Reportage
Benoît Gilles
16 février 2017 0

Depuis 2014, le lotissement des Castors de Servières aux Aygalades (14e) vit de jour comme nuit au rythme du chantier de la rocade L2. Or, en plus des nuisances du chantier, les propriétaires ont vu apparaître d'inquiétantes fissures sur les murs de leurs maisons. Un long combat s'engage.

C’est un peu le choc des légendes, façon affiche de boxe, même si les adversaires ne jouent pas dans la même catégorie. À gauche, les Castors de Servières, copropriété symbole de l’auto-construction ouvrière de l’après-guerre, à droite, la rocade L2, le plus vieux projet autoroutier de la ville. Ce jeudi 9 février, au château de Servières, centre de la cité, les habitants évoquent plus volontiers « le pot de terre contre le pot de fer ». Dans l’ancienne bastide qui sert de lieu de réunion, les habitants ont rendez-vous avec un avocat.

Depuis plusieurs années, ils subissent au quotidien les conséquences de l’immense chantier de la rocade L2 dont la section Nord doit se raccrocher à l’autoroute A7 à cet endroit, entre les Aygalades et les Arnavaux. Depuis 2015, le chantier est entré dans le dur et leurs logis sont désormais traversés de fissures nettes, à l’intérieur comme à l’extérieur.

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Une fissure sur la façade d'une maison des Castors.

Ce choc, Francis Fuentes le raconte ainsi : « En 1957, je suis parti avec ma femme en voyage de noces en Espagne. À notre retour, mes beaux-frères nous ont offert une magnifique girelle en verre colorée et on l’avait gardée depuis, raconte ce castor de la première heure. Et puis, l’autre jour, on entend un grand bruit avec ma femme, comme une explosion. On en était tout estomagado [estomaqués, ndlr]. À cause des tremblements du chantier, le poisson est tombé. C’est la L2 qui l’a tué. » Francis Fuentes en sourit mais, ce jeudi soir, le climat est plutôt à l’alarme. Et le poisson n’est pas la seule victime, sa maison aussi a souffert.

Une trentaine de maisons concernées

Ces fissures se retrouvent dans la plupart des maisons de la rue Orion et de la traverse du mazout, les deux voies qui bordent l’autoroute A7. Chadia Ouartani n’est pas une Castor historique. En achetant sa petite maisonnette en 2007, elle a refait entièrement l’aménagement intérieur. C’est ce qui lui permet de dire que les fissures apparues sont récentes et liées aux travaux encore en cours de part et d’autre de l’autoroute. Même chose, chez son voisin qui s’emporte : « Regardez la dalle de mon jardin, elle est complètement soulevée. Et ça, ça n’y était pas avant que les travaux ne commencent. » 

Soucieux de faire valoir leur bon droit, certains des propriétaires ont fait constater les « dégâts par huissier ». Saisi par d’autres lors de ses permanences, le conseil syndical en a également mandaté un pour inspecter les fissures présentes sur les façades. Le syndic professionnel, le cabinet Lieutaud a fait venir un avocat. L’urgence est de faire constater l’ensemble des désordres avant de mettre en branle la machine judiciaire avec nomination d’un expert.

« La jouer collectif »

« L’essentiel est que nous soyons unis, martèle Ayette Boudelaa dont la maison clôt la traverse du mazout. Moi, ma maison, elle est traversée de fissures de haut en bas. Mais ce qui concerne nos maisons doit concerner toute la copropriété. Il faut la jouer collectif. » Les habitants se quittent sur ce constat. L’avocat de la copropriété doit prendre langue avec Me Benjamin Hachem qui devrait défendre certains propriétaires concernant les parties privatives.

Mohamed Yemloul dont la maison fait tout contre la bretelle qui descend vers l’autoroute, fait partie de ceux qui ont déjà fait appel à un huissier. Depuis 2014, il est aux premières loges, de jour comme de nuit. Des fissures, il y en a partout : sur la dalle du jardin, le mur de clôture, la façade extérieure. « Quand je suis monté dans les combles, j’ai pris peur, explique-t-il. La fissure de l’extérieur continue à l’intérieur. Et c’est pareil de l’autre côté avec mon voisin. C’est pareil sur le toit, les tuiles sont fendues et j’ai des infiltrations. »

La traverse du mazout, aux Castors de Servières.

Des fissures, du sol au plafond

Dans sa maison, le spectacle est identique. Dans le couloir, les chambres, la cuisine, dans les murs et au plafond… Partout, la maison a bougé. « L’huissier est passé faire un constat le 27 mars 2015. Sur les photos, on voit bien qu’à certains endroits, il n’y avait pas de fissures et qu’aujourd’hui, il y en a. » Un simple coup d’œil des photos à la réalité suffit à constater que les désordres se sont aggravés.

Même son de cloche alarmé chez son voisin, Mohamed Ouerghi. L’homme travaille comme chef de chantier et connaît bien le BTP. Il raconte avec force détails le chantier de jour comme de nuit, les trépidations dues aux machines et les altercations avec les ouvriers pour faire cesser le bruit. Lors d’une réunion en présence d’Inouk Moncorgé, le directeur général de la société de réalisation de la L2, le 27 janvier dernier, promesse a été faite de limiter les nuisances au maximum. « À chaque fois qu’on intervient, ils arrêtent mais dès qu’on a le dos tourné, ça reprend, soupire Mohamed Ouerghi. Et bientôt, ils vont faire les travaux du mur anti-bruit. Ça m’étonnerait que ça soit silencieux. »

Pour lui, il ne fait pas de doute que les travaux ont fait bouger les maisons. Mais ce constat de bonne foi, même appuyé par un huissier ne suffira pas. Les maisons des Castors ne sont pas toute jeunes et le morceau d’histoire qu’elles représentent jouent aussi en leur défaveur.

Constat contradictoire

Du côté de la SRL2, on se veut serein. « C’est au syndic de la copropriété de collecter les réclamations, explique-t-on. Mais dès avant le début des travaux, la société a fait réaliser un constat d’huissier contradictoire pour faire le point sur l’état extérieur des maisons de la copropriété. Ce constat a été transmis à la compagnie d’assurance qui doit nommer un expert. » 

Parmi les copropriétaires interrogés, personne n’a entendu parler de ce constat préalable. « Tant mieux s’il existe, se félicite Chadia Ouartani. Cela permettra de voir qu’il y a bien eu un avant et après le chantier de la L2. » Pour sa part, l’avocat de Mohamed Yemloul, Henry Bouchara avoue ne jamais avoir entendu parler d’un constat préalable : « Je défends un autre client, Sevat Ozel, qui a été en partie exproprié du fait du passage de la rocade. Avant le début des travaux, nous avons eu un constat d’huissier contradictoire avec la SRL2. Mais je n’ai jamais entendu parler d’un tel constat pour les Castors. Cela ne veut pas dire qu’il n’a pas eu lieu ».

Le syndic professionnel, le cabinet Lieutaud refuse de répondre à nos questions tant qu’il ne reçoit pas mandat du conseil syndical pour le faire. Quant au président du conseil syndical, il n’a pas retourné nos appels. Cela promet une assemblée générale animée, le 3 mars prochain.

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