La majorité municipale reporte le remboursement de sa dette pour financer ses urgences

Décryptage
le 2 Avr 2021
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Très critique sur l'état dans lequel il a trouvé les finances municipales, Benoît Payan a présenté son astuce pour boucler son premier budget : une renégociation avec les banques. Mais la somme à rembourser, conséquente, n'est que reportée et sa majorité reste dépendante des aides extérieures.

Benoît Payan entouré de son adjoint aux finances Joël Canicave et d'Olivia Fortin, adjointe en charge de la modernisation de l'action publique. (Photo JV)

Benoît Payan entouré de son adjoint aux finances Joël Canicave et d'Olivia Fortin, adjointe en charge de la modernisation de l'action publique. (Photo JV)

1,3 milliard d’euros. C’est le montant du premier budget de la nouvelle majorité municipale. Cela représente 127 millions d’euros de plus qu’il y a six ans. À croire qu’il n’y avait pas “que des cendres dans les caisses” comme le disait le maire, lors de la présentation d’un audit financier en février dernier

Si elle est donc encore loin de la faillite et en capacité de faire tourner une administration d’environ 12 000 agents, la Ville n’en est pas moins dans une situation financière tendue. Certes, les recettes sont en hausse de 15,5 millions d’euros et les intérêts de la dette s’allègent de près de 7 millions. Mais ces marges ne suffisent pas à absorber l’impact des crises : celle du Covid-19 mais aussi celle plus ancienne de l’habitat indigne.

Un autofinancement qui dégringole

Début février, Benoît Payan a insisté sur un concept financier, qui résume la contrainte qui pèse sur son équipe : l’épargne nette. Comme son nom l’indique, c’est l’épargne que la Ville parvient à dégager après avoir assumé les frais de fonctionnement courant (salaires, entretien, subventions aux associations…) et le remboursement de ses crédits. Cette somme, l’idée n’est pas de la placer sur un livret A, mais de l’utiliser pour investir.

Or, l’épargne nette poursuit sa dégringolade entamée en 2019. Depuis deux ans, elle est même négative, c’est-à-dire que le remboursement de la dette mange le moindre euro disponible et même plus. En 2021, il manque près de 40 millions d’euros, soit à peu près le montant des investissements dans les écoles. Bien sûr cette donnée ne s’impose pas totalement à l’équipe municipale et découle en partie de ses choix sur les dépenses de fonctionnement, par exemple les recrutements ou les économies dégagées.

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Un report de la dette, “pas de l’argent magique”

À entendre Benoît Payan, on a l’impression qu’on aurait fait économiser 63 millions d’euros aux Marseillais.

Pierre Robin (LR)

Mais le gouffre est vaste et aurait dû l’être plus encore, à un niveau sans précédent de 60 millions d’euros, sans une renégociation de la dette. C’est le principal point saillant de ce budget, annoncé dès le 26 mars par Benoît Payan dans une vidéo. “Nous avons fait ce qui n’avait jamais été fait avant nous, nous sommes allés négocier avec les banques, durant des heures, durant des jours pour faire face aux années difficiles à venir, se targue-t-il. Nous avons fait baisser nos remboursements de 20 millions d’euros en 2021 et de 63 millions d’euros au cours des prochaines années.”

Une opération accueillie plutôt favorablement par l’opposition. “Vous vous étiez foutus de moi sur votre plateau, rappelle à Marsactu Stéphane Ravier (RN), qui se proposait de faire de même pendant la campagne. Benoît Payan l’a fait, je ne peux que m’en féliciter.” “Les taux sont bas, c’est très bien de renégocier et c’est légitime de vouloir se donner de l’oxygène“, commente Pierre Robin (LR). Il dénonce en revanche une “manipulation” dans la présentation de Benoît Payan : “Ce n’est pas la première fois, c’est le métier des services de renégocier. Mais surtout, à l’entendre, on a l’impression qu’on aurait fait économiser 63 millions d’euros aux Marseillais. Ce n’est pas de l’argent magique.”

En effet, le remboursement n’est que repoussé, selon un échéancier qui n’est pas précisé, ni dans la vidéo ni dans la délibération présentée au conseil municipal. On ne connaît pas davantage le montant des pénalités à verser aux banques pour la modification du contrat. Selon Pierre Robin, il serait de 5 à 10 millions d’euros.

Les onze emprunts de la banque publique Caffil dont il s’agit “devaient se terminer en moyenne sur environ 12 ans. On ne modifie pas cela, nous répond Joël Canicave, adjoint aux finances, qui refuse de donner des détails sur le coût, l’accord n’étant pas encore signé. On baisse sur les quatre premières années, puis on lisse, et sur les dernières années on a une légère remontée.” Dit autrement, les 63 millions d’euros devront être trouvés sur le prochain mandat.

Appel aux aides

Une ville qui n’investit pas, c’est une ville qui s’endette ailleurs.

Joël Canicave

Cet étalement ne représente cependant qu’une petite partie des sommes à trouver. En parallèle, de nouveaux emprunts sont souscrits à hauteur de 177 millions d’euros, un niveau, très supérieur aux dernières années, qui n’avait pas été atteint depuis 2014. Et au prix d’une légère entorse au premier engagement de Joël Canicave, qui consistait à “ne pas augmenter la dette de cette ville”. Avec un remboursement de 173 millions, celle-ci s’accroît de 4 millions. “Une ville qui n’investit pas, c’est une ville qui s’endette ailleurs, d’un point de vue non financier, avec des équipements qui se dégradent”, justifie l’adjoint, reprenant l’idée de Benoît Payan de la “dette cachée” liée à “l’abandon de nos services publics”.

Face à cette tenaille, une bonne part de la stratégie consiste à aller chercher l’argent ailleurs. Agence nationale de la rénovation urbaine pour la réhabilitation lourde d’écoles GEEP, agence de l’eau pour la végétalisation de cours d’école, plan de relance à toutes les sauces. “Tout bon projet trouve ses financements”, professe régulièrement l’adjointe Mathilde Chaboche, chargée de préparer un plan pluriannuel d’investissement. À l’image de la métropole dont les grandes ambitions sur les transports sont suspendues depuis des années à un chèque de l’État, c’est auprès du président de la République que Benoît Payan est allé demander “la solidarité nationale” pour financer son plan écoles. Là encore, Stéphane Ravier se montre en soutien de la démarche : “On parle d’écoles, pas du troisième terrain de golf.”

En attendant, dans ce budget 2021, c’est du département que vient la perfusion, qui maintient la Ville à flots depuis 2016. Prodigue en chiffres, le rapport se fait soudain très pudique sur le montant des subventions attendues de la collectivité présidée par Martine Vassal (LR). Il faut plonger dans le micro-détail des tableaux du budget pour le trouver : 48,6 millions d’euros, de quoi couvrir près d’un cinquième des investissements, tandis que l’État n’apporte encore que 9 millions. Il s’agit là de projets déjà engagés de longue date, comme la rénovation de l’église des Réformés.

Et après, les impôts ?

La Ville aurait déposé pour 157 millions d’euros de projets auprès du département.

Pour la suite, Martine Vassal s’est installée dans une attitude de main tendue depuis juillet 2020, dans “l’attente des projets” de la commune, qui serait traitée à égalité avec les 118 autres du département. Qu’à cela ne tienne “nous avons déposé pour 157 millions d’euros de nouveaux projets”, affirme aujourd’hui Joël Canicave, sans donner davantage de détails. Sollicité par nos soins, le conseil départemental n’infirme pas, mais y trouve à redire, dans une réponse formulée par écrit : “Il est regrettable que la démarche municipale se réduise strictement à un dépôt de dossier sans aucun contact ni collaboration politique. Un travail sérieux de peignage pour connaître les dossiers à maintenir ou à abandonner [par rapport à ceux de l’ancienne majorité] s’avère indispensable. À cette condition seulement, l’étude de nouveaux dossiers pourra se réaliser. Le département est une collectivité partenaire et non une banque ou un tiroir-caisse.” Quant à la région, en dépit de la volonté affichée de Renaud Muselier (LR) de signer un contrat à 42 millions, on n’en trouve nulle trace dans le budget.

Ces atermoiements s’accompagnent d’une crise politique dans les rapports entre la Ville et la métropole. Si la tension devait durer, la majorité municipale pourrait s’orienter vers un levier qu’elle s’est pour l’heure refusée à actionner : l’augmentation des impôts. “Ils gagnent du temps, mais l’année prochaine, avec le coût de la crise, ça va être compliqué”, anticipe Stéphane Ravier. “Je note que Benoît Payan a dit “pas cette année”. On sent une tentation d’augmenter les impôts pour pouvoir faire davantage de choses”, estime Pierre Robin. La responsabilité en serait alors partagée avec la droite.

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Commentaires

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  1. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    Les commentaires concernant M. Ravier sont peut-être utile mais j’aurais préféré des termes plus techniques ou je serais allé chercher des précisions auprès d’une Association comptable. Plus que de solliciter les élus du FN préférons les associations qui œuvrent dans la comptabilité municipale plutôt que banaliser les dires des fâchés fascistes.

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