Patchwork

La couturière de Saint-Mauront déballe ses dentelles sur scène

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le 2 Mar 2016
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La 3e édition de la Biennale des écritures du réel démarre cette semaine. Ce jeudi, le metteur en scène Julien Mabiala Bissila présente une création théâtrale réalisée sur le quartier de Saint-Mauront. À ses côtés, Rabia Zeroula, une couturière de la rue Félix Pyat et comédienne pour l'occasion, évoque ses souvenirs.

Crédit : Sandrine Delrieu
Crédit : Sandrine Delrieu

Crédit : Sandrine Delrieu

“Ce saxo me déchire la peau. Cette puissante joie liée à cette douleur immense ! Je sentais que la voix chaude, grave et suave de la chanteuse venait de loin, si loin, et en même temps de ma chair. Je trébuchais au fond de moi”. Le roulement de la batterie monte, lentement, puis avec force. Voix et instrument tentent de se recouvrir l’un l’autre. “Le jazz était né !” triomphe soudain la comédienne, le corps tremblant, l’émotion libérée.

Au théâtre de la Cité, au milieu de chutes de tissus tombées à terre, les acteurs répètent la création de Julien Mabiala Bissila, “Jazz, dentelles et taffetas”, qui sera présentée en fin de semaine dans le cadre de la Biennale des écritures du réel. La pièce a été réalisée au terme de trois années de résidence dans le quartier de Saint Mauront (3e) sous l’intitulé “Chemin faisant”, qui regroupe des projets menés par trois artistes différents dans trois quartiers populaires de la ville – Noailles et la Joliette étant les deux autres lieux.

“On les marginalise”

Il ne fallait pas moins de temps pour permettre au metteur en scène, auteur et comédien Julien Mabiala Bissila de récolter la matière suffisante sur le quartier de Saint-Mauront qu’il ne connaissait pas. “6 000 personnes qui ont la même adresse, le 147 Félix-Pyat, c’est fou. On les marginalise”. Son idée de départ est d’écrire un texte à partir des témoignages des jeunes du quartier. “Quand on circule dans le quartier comme cela, au bout de 24 heures on se heurte à des murs”. Malgré l’appui “d’accompagnateurs” chargés des présentations avec les habitants, les complications surviennent très rapidement. Pour atteindre les jeunes, il faut passer par les éducateurs, souvent réticents. Quant aux adolescents, “ils se sentent utilisés, ce projet n’est pas le leur”.

C’est au bar au nom décalé le Pacific, en face du poste de police, que le metteur en scène échoue alors. Chaque jour, il vient et s’assied au comptoir, attentif aux histoires qu’il peut glaner, aux conversations parfois alcoolisées, grotesques, drôles ou sérieuses à en pleurer, récits bruts de vies cabossées. “Même si les gens en ont marre que l’on dénigre leur quartier dans les journaux, que l’on sorte des clichés, ils se plaignent tout le temps. Mais moi qui ait vu le pire pendant la guerre du Congo [Brazzaville, ndlr], il m’en faut plus pour me saper le moral”, relativise Julien Mabiala Bissila, dans sa quête éperdue d’histoires cocasses.

“Ecriture d’urgence”

Si le Congo Brazzaville affleure dans chacune de ses créations – quand il n’y figure pas au centre – Julien Mabiala Bissila assure qu’il s’efface peu à peu. Au-delà de ce qu’il nomme “cette écriture d’urgence, pour [me] sortir de là”, il estime qu’“il est toujours bien de savoir d’où vient celui qui écrit”. “Vivre, c’est déjà prendre un engagement” estime-t-il. Rien de moins. L’image de la locomotive utilisée dans son texte de présentation de la création – déjà présente dans son oeuvre Chemin de fer (prix RFI théâtre 2014) – est là encore un rappel de la guerre, de sa fuite, caché dans un train de marchandises. “Tout le long du chemin de fer, des escales, tu apprends beaucoup de choses” confie-t-il sur un ton toujours badin. Pour Saint-Mauront où il s’embarque le temps de la résidence, il file encore la métaphore.

Sur scène, les doléances des habitants prennent vie, autour du bar reconstitué. Ils sont tous incarnés par Julien Mabiala Bissila, accompagné du batteur Gilles Campaux, longue silhouette dégingandée. Le quotidien de Saint-Mauront, sa dimension parfois absurde, est décrit avec poésie. “Ils ont fait pousser l’autoroute dans le quartier, à l’endroit où devrait pousser la nature. Je fais des cauchemars. Une remorque passe dans mon salon, dans la chambre, et ça passe dans mon lit. On me demande, vous avez pris une substance ? Pourquoi laisser vos enfants jouer sur l’autoroute ? Mais, c’est l’autoroute qui passe dans le salon !” s’exclame le personnage. Sans attendre, une femme prend la parole : “Saint-Mauront, c’est pas le Bronx non plus, même si quand tu arrives, tu entends des rumeurs terribles”.

“Misère palpable”

Tout au long du spectacle, la comédienne Rabia Zeroual, “dans la vraie vie” couturière au chômage à Saint-Mauront, égrène un chapelet de souvenirs. Très tôt, il est apparu évident pour l’auteur de la nécessité de lui donner une place centrale, pas cantonnée au seul processus de création :“Je me suis rendu compte que je n’avais pas de parole féminine. Dans le bar, il n’y avait pas une femme, pas une seule, jamais. Alors lorsque l’on m’a présenté Rabia Zeroual et qu’elle m’a parlé de jazz, je lui ai proposé de coécrire la pièce, de raconter sa vie dans le quartier” relate l’auteur.

Avec entrain et sans hésiter, Rabia Zeroual s’exécute. Elle évoque ses tantes couturières à Alger, son arrivée dans le quartier, l’absence de choix. “La misère était palpable, je ne voulais pas y habiter. Je n’y voyais rien de beau. Mais j’y ai découvert des gens extraordinaires.” La découverte du jazz au Cri du Port, par hasard, sa curiosité happée par le nom de l’établissement. Ses premiers défilés de mode organisés avec les femmes du quartier “qui manquent de confiance en elles”, le passage regrettable mais obligatoire devant des maris souvent obtus pour obtenir leur assentiment, mais aussi ses débuts dans la lutte syndicale. “C’était les années Mitterrand – qu’est ce qu’on y avait cru ! – la lutte a commencé dans mon premier atelier, boulevard Charles Moretti. Insidieusement une délocalisation au Maroc se préparait. J’étais déléguée syndicale CGT et j’ai entraîné les filles à occuper les locaux. C’était jouissif !”.

Au fil de la création, Rabia Zeroual dessine avec la sincérité du vécu les contours de Saint-Mauront. “Au début, lorsque je répétais, je n’arrêtais pas de pleurer” confie-t-elle, libérant aussitôt un rire aux vertus dédramatisantes. C’est très intime, je déballe ma vie” ajoute-t-elle. C’est la première fois que Julien Mabiala Bissila joue avec une comédienne amatrice. Lui, maître d’orchestre, la guide. Pris au sérieux malgré sa longue robe de soirée qui le travestit. “N’oublie pas, on est là pour déstabiliser”, la sermonne-t-il lorsqu’elle se rebiffe devant une consigne qu’elle ne comprend pas. Puis, saisissant sa feuille et en aparté, il lâche un poncif avec dérision : “L’ennui, c’est quelque chose de très chiant. Je n’aime pas ça.” 

Jazz, dentelle et taffetas, théâtre Joliette Minoterie, jeudi 3 et vendredi 4 mars à 19 h. Tarifs: de 4 à 8 €. Réservations en ligne ou au 04 91 90 74 28.

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