Ici Marseille, l’ovni des fabriques atterrit dans un quartier en tension

Reportage
Benoît Gilles
27 Oct 2018 2

Les Crottes viennent de voir naître un nouveau lieu qui préfigure la transformation du quartier, dans le cadre de l'opération d'aménagement d'Euroméditerranée. Cette "manufacture collaborative et solidaire" doit encore apprendre à tisser du lien avec un quartier progressivement vidé de ses habitants.

Le vaisseau est caché sous des oripeaux communs, rue de Lyon. L’ancien hangar industriel couverts de tags, un peu décrépi comme les autres bâtiments à l’abandon qui jalonnent ce côté de la rue de Lyon (15e). En face, des fenêtres murées, des portes fermées. Les trottoirs sont vides, les voitures avancent en accordéon sur l’ancienne route nationale qui file vers le Nord. Du côté de la mer qu’on ne voit guère, les tours grappées de Smartseille brillent entre deux passages nuageux. De ces sommets, la vue est imprenable sur la rade.

Une tentative avec la machine à commande numérique pour un client de Vincent Rigo.

Nous sommes aux Crottes, au cœur du second périmètre d’Euroméditerranée où le futur de Marseille est censé se dessiner. Le vaisseau venu du futur est caché derrière un portail bleu à digicode. À gauche du portail, en bleu toujours, Bouygues immobilier a installé « la maison du projet » des Fabriques (lire notre article). Le joli nom fleure bon le marketing positif. Dans le quartier, cela respire surtout l’abandon.

Le maire aux Crottes

« J’ai remarqué en chemin que certaines rues n’étaient pas très bien nettoyées, nous allons faire le nécessaire », euphémisait Jean-Claude Gaudin en inaugurant Ici Marseille, le 11 octobre dernier. C’est la première pierre du projet des Fabriques porté par des filiales de Bouygues depuis un appel à manifestation d’intérêt lancé en 2015. Et une première victoire pour ses fondateurs. « Cela fait combien d’années que le maire n’était pas venu dans le quartier ? », rigolent-ils.

250 000 m2 à venir

Entre Smartseille et le marché aux puces, ce projet d’éco-quartier doit faire pousser ici 250 000 mètres carrés de logements, de bureaux, de commerces et d’équipements publics. « Les Fabriques, c’est avant tout un quartier à vivre, artistique et culturel, doré des derniers services numériques que des restaurants de proximité, des écoles, des crèches et des équipements sportifs qui ajoutent à la qualité de vie de l’endroit où l’on habite et travaille », peut-on lire sous la plume du promoteur. Ce nouveau quartier, à la fois résidentiel et d’activités, doit entourer l’actuel marché aux puces sans le faire disparaître.

Au cœur des Fabriques… une fabrique, poste avancé de cette transformation. Il est baptisé Ici Marseille par référence à Ici Montreuil dont il est la réplique à l’échelle supérieure. « Le plus grand makerspace de France », se réjouissait la présidente d’Euroméditerranée, Laure-Agnès Caradec lors de l’inauguration. Un makerspace est un de ces « tiers-lieux », où se croisent les métiers de l’artisanat et du numérique, où les machines et les savoir-faire se partagent. On hésite entre anachronisme et dystopie, tant le projet tranche avec la misère environnante, l’industrie de la débrouille et de l’informel, dernier poumon économique de cet ancien quartier industrieux en déshérence.

Dix jours après les petits fours et la visite du maire, « la manufacture collaborative et solidaire », comme préfèrent l’appeler ses fondateurs est revenue à un calme besogneux. Le responsable des ateliers et du prototypage, Karim Guesmia circule entre les containers sur une trottinette électrique. L’air est traversé de gémissements mécaniques. Ce n’est pas encore la fourmilière mais des petits groupes s’affairent dans les boxes déjà occupés.

« On vient du passé »

Derrière la vitre du bureau de l’entrée, on imagine bien un ancien contremaître en blouse bleue. Nicolas Bard navigue entre l’atelier et le bureau où la petite équipe s’affaire. Il est le fondateur d’Ici Montreuil et du réseau Make ici qui fait pousser ses petits à Nantes, Bordeaux, Lille, Paris ou sur le plateau de l’Arbois à The Camp. Pour lui, pas d’anachronisme ou de futur gentrificateur. « Pour moi, ce n’est pas un ovni venu du futur, explique-t-il. Ce qu’on fait vient du passé. Pendant longtemps, les villes avaient ce type d’atelier de manufacture où les gens fabriquaient à côté de là où ils vivaient ».

Il met volontiers en avant l’inscription dans l’économie sociale et solidaire du projet. Pas question donc de jouer les prête-noms à une politique de communication. « Je considère que si on ne réussit pas à avoir un rôle pour les habitants de ces quartiers, alors on aura raté notre coup. Notre volonté est de créer une communauté des savoir-faire, des savoir transmettre. D’offrir une voie par le « faire ». Parce que personne ne peut être heureux sans indépendance financière. » L’ambition est manifeste, le défi immense. Le risque aussi.

Un an de retard

Le projet a pris un an dans la vue. La signature de la convention entre les filiales de Bouygues et Euroméditerranée devait se faire en 2017. Entre-temps, l’établissement public a changé de directeur. L’ancien préfet Hugues Parant a tenu à tout remettre à plat. Ce ralentissement du projet est un des points de brouille avec la présidente Laure-Agnès Caradec. L’impact a été direct pour le projet Ici Marseille qui est parti monté le fablab de The Camp en attendant que le vaisseau décolle.

Le directeur David Ben Haïm joue les guides pour les visiteurs tout en bouclant les tâches en cours et en courant. Ingénieur de l’école centrale de Nantes, spécialisé en charpenterie de marine, il a les ongles noirs de ceux qui aiment mettre les mains au charbon. La charbonnerie est d’ailleurs le nom du premier FabLab qu’il a créé au Panier avant d’atterrir ici. Son parcours, de l’industrie lourde à l’économie sociale et solidaire, est exemplaire de ces nouveaux métiers qui naissent de la rencontre entre l’artisanat et le numérique. Pour l’heure, ce n’est pas encore ça.

David Ben Haïm présente son projet à Laure-Agnès Caradec, la présidente du conseil d’administration d’Euroméditerranée.

Conduite de ligne industrielle

Parmi les groupes que l’on croise au détour des containers empilés, des jeunes s’activent sur de drôles de machines. Le lieu accueille des jeunes en formation sur de la conduite de ligne industrielle.

Cet accueil de formation fait partie du modèle économique mais n’est pas le cœur du projet. L’idée de la fabrique est d’abord d’accueillir des résidents qui occupent containers et espaces de travail dans une logique collaborative. « Entre ceux qui arrivent et ceux qui sont déjà là, nous sommes déjà à 75 % de remplissage », assure David Ben-Haïm. Dans un autre box, un autre groupe de jeunes cette fois-ci en uniforme d’ouvriers tirent des fils tout fins dans des boîtiers.

Réseau de fibres

Il s’agit de jeunes notamment de l’école de la deuxième chance qui installent un réseau de fibre optique dans un immeuble. « Là vous avez le boîtier central, celui que l’on trouve au pied des immeubles, explique Jérémy Beaufils, formateur pour l’AFPA. Et là-bas chaque boîtier représente un appartement ». Les jeunes travaillent en musique, « ça aide à se concentrer » quand on tire des fils de couleur gros comme des cheveux. Dans la cour de la manufacture, un autre dispositif imite l’installation d’une rue.

L’idée, là encore, est de répondre à des « métiers en tension ». À l’issue des trois mois de stage, les jeunes auront un certificat professionnel leur permettant d’être embauchés aussitôt, assure-t-on ici. « Notre objectif est de leur faire intégrer des emplois durables en CDI ou CDD, explique Zoé Pons, de la fondation d’Auteuil qui pilote une des branches du projet Skola. En les faisant travailler à Ici Marseille, on leur permet de découvrir ce lieu mais aussi de répondre aux besoins d’équipement. Ce sont eux qui installeront la fibre à Ici Marseille. »

L’équipe de la Fabrique mise beaucoup sur ces actions de formation pour tisser des liens avec le quartier, ou plutôt « les quartiers prioritaires », et les structures en charge de l’insertion vers l’emploi. Reste à ouvrir la porte pour les quidams du quartier qui passent devant sans même un regard. « Nous avons aussi eu la visite d’associations comme l’Addap 13 ou Phares et balises qui souhaitent venir visiter le lieu avec des groupes de jeunes, indique David Ben-Haïm. Cela fait partie des actions que nous pensons mettre en place. Mais nous avons aussi nos propres priorités. Il ne s’agit pas d’accueillir des gens dans de mauvaises conditions. »

La cour d’Ici Marseille. En arrière plan, les premiers immeubles de Smartseille.

L’ADN de l’expérimentation

Le lieu a dans son ADN le principe d’expérimentation, de tentative et d’essai. Il a aussi nécessité de trouver son équilibre économique. Le premier objectif est donc d’attirer des artisans. Quelques uns ont déjà investi la plus grande salle, là où les machines gémissent de concert. Il s’agit pour l’heure de menuisiers. Les serruriers devraient venir ensuite. Grand, large et couvert de tatouages, Vincent Rigo rêvait de devenir luthier. Il a vendu des scooters à la Joliette avant de connaître le chômage et la possibilité d’une reconversion.

Désormais menuisier (et luthier à ses heures), il essuie les plâtres avec l’équipe d’Ici. « J’ai monté le fablab de The Camp et je m’occupe de la réalisation des lieux de résidence. J’ai aussi participé au réglage des machines. » Il est content d’être là mais ne se fait guère d’illusion sur l’avenir du quartier. « La logique de la Ville est de laisser pourrir pour mieux venir ensuite aménager comme ils veulent. Maintenant, nous on est là pour remettre de l’activité. On va essayer de le faire bien. »

Scie radiale, épanneuse, scie à forme, machines à commande numérique en serrurerie ou menuiserie… Elles sont le trésor commun qui doit permettre l’agrégat futur des artisans. Pour l’heure, elles permettent l’auto-construction du lieu. Un peu plus loin, Chloé lève le nez de ses charpentes. Avec ses trois copines, elles ont monté un collectif sans nom. « Si tu as une idée, on est preneuses, sourit-elle. On fait de l’agencement pour les magasins, les intérieurs. En louant un lieu, on s’évite de passer par un bail classique de 3 ans. Là, on part sur trois mois, c’est plus souple ». Elle repart dans sa scie qui vrombit.

Mobilier urbain auto-construit

Du côté « métal » de l’atelier, Nicolas Bard, Vincent Rigo et David Ben Haïm s’activent autour d’une forme de banque. Elle est censée venir compléter la maison du projet que Bouygues est en train d’installer de l’autre côté de la cour. « À terme, il y a dans l’idée que nos artisans réalisent aussi le mobilier urbain du quartier », assure Nicolas Bard. Pour l’heure, il faut commencer par négocier l’ouverture du lieu « au moins quelques heures entre midi et deux », espère David Ben-Haïm. La fabrique doit créer de toutes pièces des food-trucks et enchaîner sur une proposition de restauration dans la cour . « Mais ce n’est encore qu’un projet », embraye-t-il, prudent. Il faut agir aussi en fonction de Bouygues qui met à disposition le lieu.

Jusque-là, il avait un accord avec le mécanicien d’en face pour qu’il continue d’y garer ses voitures. Bouygues a demandé que la cour soit dégagée. « Bon, ben ça s’est pas bien passé, reconnaît le jeune homme. D’ici cinq ans, il sera parti comme beaucoup d’habitants avec lui. » Le projet d’Euromed entraîne l’expropriation de nombreux habitants du noyau villageois voisin (lire notre article). Ici Marseille doit se développer pendant trois ans avant de se fondre dans le quartier dont les premiers habitants sont attendus pour 2022.

Façades murées aux Crottes

En passant le portail, on rejoint en trois pas le noyau villageois et la place de l’église. Une vieille dame y est assise sur une borne. Elle tient à la main un portable posé sur sa boîte. « Je le vends dix euros », dit-elle aux passants qui descendent du bus. Magie intergénérationnelle, au perron de l’église, un jeune homme est assis. Lui guette pour un réseau. Un troisième hurle : « Tu veux combien ? » à une silhouette qui s’approche dans la rue. Ce petit monde des Crottes paraît à mille lieux d’Ici Marseille. À Marseille…

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