Ibrahim Ali honoré à l’Estaque, avec un soupçon de récupération politique

Actualité
le 19 Sep 2018
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Une plaque était inaugurée mardi au sein du lycée professionnel de l'Estaque en hommage à Ibrahim Ali, tué en 1995 par des militants du Front national. Une cérémonie en partie gâchée, aux yeux de ceux qui portent sa mémoire, par une reprise en main politicienne.

Le dévoilement de la plaque, avec de gauche à droite Soly Mbae, Soprano, Fazia Hamiche, Renaud Muselier. (Image LC)

Le dévoilement de la plaque, avec de gauche à droite Soly Mbae, Soprano, Fazia Hamiche, Renaud Muselier. (Image LC)

Une plaque pour Ibrahim Ali, c’est ce qui est demandé depuis 23 ans par ses proches et ceux qui militent pour la mémoire de ce jeune de 17 ans tué par des colleurs d’affiches du FN en 1995. Mais la mairie de Marseille a sans cesse repoussé l’idée de donner son nom à une rue de la ville. La plaque dévoilée lors d’une cérémonie ce mardi est plus modeste. Elle sera installée dans la cour du lycée professionnel de l’Estaque, où Ibrahim Ali était scolarisé. « Une petite victoire sur un long chemin, sourit tristement Soly MBaé, une des figures de la lutte pour la mémoire de ce drame. Moi j’aurais voulu qu’on rebaptise le lycée. » Mais pour ce 18 septembre, la lourde plaque de marbre aura au moins permis que soit prononcé le nom d’Ibrahim Ali devant des dizaines de lycéens et d’élus locaux.

Parmi ces derniers, Renaud Muselier, président de région et donc en charge des lycées, a pris en main l’événement. Ses services ont convié la presse en son nom et il a clôturé la cérémonie. Rappelant qu’il était en 1995 « jeune député », il a notamment estimé que « ce jour là c’est une part de Marseille qui s’est envolée ». Une nouvelle façon pour celui qui ne cache pas son appétit pour la mairie de Marseille de venir asticoter son ex mentor Jean-Claude Gaudin en prononçant des mots que ce que ce dernier n’a jamais dits ?

Depuis qu’il a pris la tête de la région, l’ancien premier adjoint multiplie les piques vachardes contre le maire et cultive sa différence. Ce dimanche, il faisait visiter les fouilles du lycée du Rempart où une plaque en verre protégera des vestiges découverts à quelques mètres à peine de la carrière antique de la Corderie, en grande partie détruite sans que la Ville n’intervienne.

Renaud Muselier reprend la cérémonie à son compte

Cette fois-ci l’initiative n’était, à l’origine, pas la sienne. C’est en effet l’association Mémoire et réconciliation qui porte le projet de cette plaque depuis quatre ans, en premier lieu avec le rectorat et l’établissement, et ensuite avec la région. En ouvrant la cérémonie, la proviseure Fabienne Maheu a été une des rares à saluer sa présidente Fazia Hamiche : « Lorsque qu’elle m’a contactée, cette histoire, peu d’entre nous la connaissaient, ici on avait oublié. La plaque permettra que cet oubli s’efface ». La reprise en main de l’événement par la région est donc difficilement vécue par celle qui est par ailleurs élue de secteur apparentée LR. « La région en a fait un petit peu trop, note Fazia Hamiche. Ils ont fait leur communication, leur buzz. J’aurais souhaité beaucoup plus de retenue, on ne voulait aucun discours politique, pas de récupération. » 

Renaud Muselier arrivant à la cérémonie au lycée de l’Estaque, à gauche le député LREM Saïd Ahamada. (Image LC)

Politique, la cérémonie l’aura été par bien des aspects, mais plutôt au sens « politicien » du terme. Après un discours de la proviseure, la sénatrice Samia Ghali démarre sa prise de parole par des remerciements à Renaud Muselier, son « ami » comme elle le nomme régulièrement depuis que des bruits d’alliance entre eux pour les municipales ont commencé à courir. « Oui, Renaud et Samia se comprennent quand ils doivent parler ensemble », poursuit-elle, avant de saluer « une initiative belle et tout à ton honneur Renaud ». Après avoir rappelé son engagement pour voir enfin le nom d’Ibrahim Ali donné à une place, elle conclut, en revenant à la politique : « Les échéances permettront peut être de faire changer les choses ». 

Suit le député Saïd Ahamada (LREM), davantage dans la sobriété, qui partage ses souvenirs d’il y a 23 ans. « En 1995 un jeune homme est mort juste à cause de sa couleur de peau et je pense que c’est encore possible aujourd’hui », lâche le représentant de la majorité présidentielle devant l’assemblée de lycéens légèrement dissipés en leur souhaitant un avenir meilleur. « On m’a dit que la sénatrice souhaitait parler à la tribune, donc j’ai estimé qu’à ce moment là, Saïd Ahamada qui est aussi parlementaire devait parler aussi », précise a posteriori Fazia Hamiche qui a fréquenté les deux parlementaires au conseil d’arrondissement des 15/16. Elle reconnaît aux deux élus d’avoir toujours été présents lors des commémorations en souvenir d’Ibrahim Ali et de porter sincèrement et publiquement ce combat.

La présidente d’association a ensuite pris la parole, en quatrième position, avec derrière elle les représentants des proches d’Ibrahim Ali, Soly MBae, ainsi que les chanteurs Soprano, Alonzo et Vincenzo, natifs du Plan d’Aou qui ont fréquenté l’association fondée par Soly dans leur jeunesse. Ces trois derniers, champions des disques d’or ont préféré ne pas s’exprimer « pour éviter d’être récupérés, c’était notre accord », explique-t-elle. Une des cousines du défunt, trop émue, a aussi renoncé à prendre la parole.

« Les politiciens ont défilé pour dire leurs programmes »

L’excès de parole politique lors de cette cérémonie n’a pas créé un malaise uniquement aux yeux de l’organisatrice. « C’est de la communication, déplore pareillement Soly MBae. Il y a des élections qui se profilent, les politiciens ont défilé pour dire leurs programmes… Renaud Muselier, quand il était dans la majorité Gaudin, je n’ai pas entendu les même propos, à l’époque. Espérons que ce ne sont pas que des paroles ». 

Derrière l’estrade, une cousine d’Ibrahim Ali est aussi gênée. « Je ne m’attendais pas à tout ça… Aux événements, il y a toujours beaucoup de politiques, mais quand on en a besoin, pas forcément », souffle Rehema Maoulida, qui se dit cependant touchée par le nombre de personnes présentes dans la cour du lycée. Elle n’est pas non plus étonnée par l’intérêt de Renaud Muselier pour la cause de son cousin : « Je l’avais déjà rencontré plusieurs fois ».

Dans le public, formé d’à peu près 150 lycéens, d’élus, militants et de la presse, Jean-Marc Coppola, conseiller municipal communiste du secteur penche aussi pour la thèse récupération politique et fait mine de s’interroger : « Il doit y avoir des élections bientôt ? »« On a bataillé depuis 23 ans pour qu’une rue porte son nom, la mairie a toujours refusé, et la droite aussi », ajoute-t-il en jetant un regard vers Renaud Muselier. Celui qui a été vice-président en charge des lycées dans la précédente majorité régionale se réjouit néanmoins « qu’on utilise ce lycée pour en parler, ça met en valeur les jeunes ».

« On voulait rendre toute la dignité au nom d’Ibrahim Ali »

Arlette Fructus, présente à la cérémonie munie de ses nombreuses casquettes de conseillère municipale de secteur, adjointe auprès de Jean-Claude Gaudin, vice-présidente de la métropole et élue régionale dans la majorité de Renaud Muselier, n’a évidemment pas la même lecture. « Je trouve que cela s’est passé dans un contexte digne et apaisé loin de toute récupération politicienne.« 

Reste que Fazia Hamiche, qui siège à ses côtés aux conseils d’arrondissements gardera de ce jour un souvenir aigre-doux. « Ça me met en colère que cette histoire soit de nouveau politisée. Au contraire, on voulait rendre toute la dignité au nom d’Ibrahim Ali. Qu’on le laisse reposer en paix ! » Elle espère tout de même que les lycéens auront retenu l’histoire de celui qui était passé sur les même bancs qu’eux. « Les trois-quarts ne la connaissaient pas, estime-t-elle, on va continuer à travailler avec le lycée, ça c’est sûr ». Au passage les lycéens les plus opiniâtres garderont au moins de ce jour un selfie arraché au vol à Soprano ou ses anciens compères de Psy4 de la rime qui ont suscité bien plus de passion que les politiques, et cela, malgré leur silence sur scène.

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Commentaires

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  1. meriem24 meriem24

    comme votre analyse est juste!! Anonymes comme beaucoup, nous étions là nous pour honorer ce jeune musicien assassiné par des colleurs d’affiche du front National .

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  2. guillaume-origoni guillaume-origoni

    Il est d’ailleurs notable que le Front National ne fut cité nommément qu’une seule fois ….

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    • meriem24 meriem24

      exactement par Mme Hamiche , elle fut la seule…

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