Gérard Collomb fait de la Castellane une scène du théâtre médiatique

Reportage
le 6 Juil 2018
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Au cœur d'une copieuse journée de visite à Marseille, le ministre de l'intérieur, Gérard Collomb s'est rendu une petite heure à la Castellane (16e), cité symbole de la lutte contre le trafic de stupéfiants.

« C’est qui c’est Valls ? Quoi ? C’est plus lui le ministre de l’intérieur ? Wohh… J’suis trop déçuuu… » La grappe de jeunes guette l’arrivée de Gérard Collomb, dans la cité de la Castellane (16e). Casquettes, capuches, lunettes miroir, cheveux défrisés en pétard et shorts estivaux, ils attendent sagement leur tour, encadrés par des policiers en faction.

Aux journalistes venus s’égayer à leurs côtés, ils montrent la vidéo de leur groupe CST sur Youtube : « On dit de tout : le shit, la coke, les kalash… » « Vé ! Comme il a cash réagi le CRS », moque l’un d’eux en pointant l’homme en uniforme, campé à moins d’un mètre, qui a effectivement tourné la tête. Les forces de l’ordre sont postées à tous les coins de cette cité symbole du narco-trafic, théâtre de la visite médiatique du jour.

« 29 réseaux démantelés, 92 trafiquants écroués »

Les services de police y ont démantelé un important réseau, il y a quelques semaines à peine. La lutte contre le trafic de stupéfiants figure à l’agenda du ministre lors de cette copieuse journée de déplacement « en province ». Le matin même, Gérard Collomb a fait le point sur ce thème avec les principaux hiérarques de la police marseillaise. Cela fait également partie des éléments de langage distribués à la presse et qu’il distille au fil de sa visite. Le ministre est contre la politique du chiffre mais ses services veillent à ce que les bons nombres circulent : « 29 réseaux démantelés, 92 trafiquants écroués » depuis le début de l’année. Quant aux moyens supplémentaires, ce sont 60 policiers qui seront déployés dans les quartiers prioritaires de la police de sécurité du quotidien.

Il s’agit également de répondre aux mauvaises vibrations médiatiques envoyées par l’intervention armée d’un commando cagoulé défiant la police à la Busserine, le 21 mai dernier (lire notre série « Vivre à la Busserine »). L’incident avait rendu nécessaire une visite éclair et nocturne du ministre dans un snack busserinois.

« Un défi pour Marseille »

Le message non-dit de la visite à pas comptés du ministre à La Castellane est la sempiternelle réponse à « la zone de non-droit », maintes fois brandie quand on évoque Marseille et ces cités. « On sait que Marseille a beaucoup de problèmes notamment liés au trafic de stupéfiants, énonçait-il dans la salle des mariages de l’hôtel de Ville quelques instants auparavant. C’est un défi pour Marseille, un défi pour la France ».

Pour y faire face il vante la méthode marseillaise « qui a permis de décloisonner les différents services ». Ce « modèle marseillais » vanté le matin même dans un long entretien dans La Provence donne des « résultats » dont il vient contrôler la portée dans cette cité symbole. C’est d’ailleurs ce que les journalistes, littéralement embarqués dans le cortège ministériel, ont l’occasion de rendre compte.

Bus « presse » avec escorte

Le bus presse affecté spécialement pour l’occasion fend le trafic entre le Vieux-Port et Saint-Henri, motards toute sirènes hurlantes, pour que les caméras soient là en même temps que le ministre. Armes au poing, en civil ou en uniforme, partout où le regard porte, il y a du bleu qui encadre la visite que leur patron consacre « au terrain ».

« Dès ce matin, 8 h 30, ils étaient là, partout », affirme une jeune fille attablée à un snack, un peu à l’écart du passage du cortège. Mais c’est pas de ça dont on a besoin, pas de CRS qui contrôlent les habitants et mettent des amendes. Ce qu’il faut, c’est du boulot pour les jeunes. Des choses à faire ».

À quoi ça sert ?

Le patron, Lyès qui s’affaire derrière son étal a reçu la visite des forces de police lors de la récente descente de police. « J’étais absent pour des raisons familiales et ils sont venus sans même la présence d’Erilia, mon bailleur pour forcer le volet roulant », raconte-t-il. Les enquêteurs seraient partis avec son livre de comptes. « Je ne sais pas ce qu’ils cherchaient, ni ce qu’ils veulent en faire, je n’ai rien à me reprocher. Mais je veux qu’ils me le rendent. C’est six mois de compta, quand même ». Il ne fera pas les quatre pas qui le rapprocheraient du ministre. « Franchement, à quoi ça sert ? », souffle-t-il en servant des frites à deux minots.

Dans les images télé ou diffusées sur les réseaux, même la spontanéité est réglée au millimètre : des rencontres avec les habitants aux selfies avec les jeunes postés sur son passage. Gérard Collomb énonce les actions du gouvernement en réponse à des interpellations tout aussi attendues. Rien n’est vraiment dit, rien de décisif mais le message médiatique passe : un ministre souriant qui parle avec les habitants d’une cité difficile. Les télés d’info en continu en profitent pour glaner une citation sur la mort par balle d’un jeune homme lors d’un contrôle de police à Nantes, grosse actu du jour pour laquelle la Castellane n’est plus qu’un décor.

Derrière les caméras et micro, le ministre de l’intérieur. B.G.

« Juste pour faire du cinéma »

Devant le centre social du quartier, symbole de l’action de terrain au cœur du quartier (lire notre article), un jeune homme costaud interpelle le ministre qui vient d’enchaîner trois passages dans les commerces du quartier, avec à chaque fois un amas de caméras, photographes, reporters et d’officiels coagulés autour de lui. « Je voudrais savoir quel sens a votre visite ? Si on peut en attendre du concret ou si vous êtes là juste pour faire du cinéma ? Parce que nous on se bat pour donner du travail aux jeunes et on a l’impression de ne pas être aidés », insiste-t-il. Caméras et objectifs se pressent. Gérard Collomb répond calmement en énonçant la politique mise en œuvre par le gouvernement, « les 348 000 emplois créés, ça s’est du concret ». La séquence est dans la boîte, chacun dans son rôle.

Qu’importe après tout si le jeune homme en question s’appelle Hamza Abbassi et vit à l’autre bout des quartiers Nord, à Frais-Vallon où il a une association, Synergies Frais-Vallon, très soutenue par les élus municipaux, de Richard Miron à Nora Preziosi. « Entre Frais-Vallon et la Castellane, y a des échanges, c’est normal », sourit le jeune homme.

Depuis les fenêtres, des habitants de La Castellane regarde passer le cortège.

« Châteaux gonflables » et mère inconsolable

À ses côtés, Mohamed Bousselmania, vieux routard de la prévention, aura lui aussi l’occasion de lancer sa petite phrase : « À chaque fois qu’une association ferme, faute de moyens, le vide est occupé par d’autres. À votre avis qui paient les châteaux gonflables, les piscines qui apparaissent chaque été dans les quartiers ? » L’homme pointe la force des réseaux. Le ministre opine, la réponse se perd dans la forêt de micros.

D’autres échanges ont lieu dans une des salles du centre social, loin des journalistes. Devant la porte, une femme l’attendait. Elle tient entre ses mains une feuille qu’elle déplie volontiers. Sur les deux pages, l’image de son fils, Zakaria, disparu depuis 2014. « Tous les jours, je viens là. Je veux qu’on le retrouve », énonce Cherifa Bouali, qui a longtemps habité le quartier. Son histoire a déjà été maintes fois racontée : celle d’une mère que rien ne peut consoler faute de savoir si son fils est vivant ou mort. « Mon corps bouge mais en dedans je suis morte », dit-elle encore.

Étrangement, cette histoire d’un garçon de 24 ans, est à la croisée de plusieurs visites ministérielles. Selon sa mère, Zakaria était impliqué dans le réseau de la Jougarelle, dont les tirs de kalachnikov avaient perturbé la visite de Manuel Valls en 2014. En 2015, elle interpellait le ministre Cazeneuve en déplacement à Marseille et encore une fois à la Castellane. Depuis, ceux qu’elle accuse d’être responsable de la disparition de Zakaria sont sous les verrous. Mais aucun n’a avoué. Elle a réussi à parler au ministre une nouvelle fois. Elle espère voir relancer l’enquête sur son fils. Avoir un corps, une trace, une réponse. Tout mieux que le silence qui fait ici sa loi, une fois éteint le bruit médiatique épisodique.

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