Face aux plages du Prado, un mini complexe balnéaire en déshérence

Reportage
le 24 Août 2021
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À 300 mètres du David, une petite enfilade de restaurants et commerces vivote depuis des années. Malgré sa situation idéale en bord de mer et l'arrivée prochaine de la marina olympique, la zone n'attire plus et sombre dans l'inertie.

La petite enfilade de restaurants est très visible depuis la route et les transports, mais n'attire plus. (Photo LC)

La petite enfilade de restaurants est très visible depuis la route et les transports, mais n'attire plus. (Photo LC)

Il y a les palmiers, le soleil et la mer. Des flots de baigneurs ininterrompus, une circulation monstre même en ce mercredi après-midi du mois d’août. Pourtant, malgré ses terrasses idéalement situées, la promenade Georges-Pompidou fait grise mine. Petite contre-allée parallèle aux plages du Prado, à 300 mètres de la statue du David, la rangée d’immeubles a des airs de petite station balnéaire. Sous ses arcades commerçantes, on imaginerait bien des plagistes venant se restaurer, acheter une bouée ou faire la queue pour déguster une glace. Las, le sol de goudron usé n’accueille en fin d’après-midi que quelques touristes en déroute, dans cette zone que l’on nomme souvent le “troisième Prado”.

Et rares sont les terrasses ouvertes en dehors des horaires de repas : ce jour-là, une pizzeria et deux bars à chichas. Ces derniers semblent être le commerce le plus porteur ici, attirant une clientèle jusque tard dans la nuit, quand d’autres rejoignent le Coco bongo, karaoké historique du quartier. Quelques marches plus haut, sur la place Amiral Muselier, le patron du restaurant libanais sert des rafraîchissements à une poignée d’aventuriers venus profiter de sa vue sur mer. Autour, les autres terrasses attendent sagement 19 h pour ouvrir quand certains seraient, selon les voisins “fermés en août” – curieux choix, en pleine saison.

Malgré la pleine saison, dans l’après-midi, les terrasses sont vides et certains rideaux définitivement fermés. (Photos LC)

Rideaux fermés et terrasses vides

En levant les yeux, les enseignes plus ou moins défraîchies proposent un petit tour du monde en quelques dizaines de mètres, du Pakistan à l’Arménie et du Liban à la Turquie en passant par l’Italie et la Corse. Des restaurants où “on n’a pas toujours bien envie d’aller”, souffle une habituée des lieux, qui concède tout de même quelques qualités à une ou deux adresses. Les restaurateurs interrogés assurent qu’en dehors des difficultés liées au Covid-19 tout va pour le mieux, mais préfèrent ne pas trop s’étendre en discussions. C’est oublier que certains de leurs voisins – au moins trois – ont définitivement mis la clé sous la porte et que d’autres sont passés par la case redressement judiciaire. Sans parler du fait que, de l’autre côté de la route, nombreux sont les Marseillais qui les snobent en organisant des barbecues et autres pique-niques tirés du sac.

C’est vrai que ça sent la tristesse, ça pourrait être plus vivant.

Amandine, habitante de la place Amiral Muselier

“À l’époque, c’était le coin le plus vivant de la côte, se remémore Amandine, qui vit dans l’un des immeubles du bailleur Unicil qui bordent la place Amiral Muselier. Moi j’ai emménagé il y a trois ans et c’est vrai que ça sent la tristesse, ça pourrait être plus vivant.” Tout autour de la porte de son immeuble, des rideaux de fer renvoient le soleil d’août. Des locaux commerciaux pour la plupart loués pour des activités de bureau, qui n’ont guère d’intérêt à ouvrir en période estivale.

Pour expliquer la décrépitude de ce petit complexe balnéaire désuet construit dans les années 80, les pistes sont nombreuses. Plusieurs habitants et élus lancent des regards vers l’Escale Borély, à peine un kilomètre plus au Sud sur le littoral. Cet autre espace de loisirs, plus récent, a pour lui d’avoir directement les pieds dans le sable sans avoir à traverser un flot de voitures. “Il y a quinze ans ici, c’était beaucoup plus vivant, mais avec l’Escale Borély, toute la clientèle est partie, souffle Nathalie Laisne, qui tient une pharmacie sous les arcades de la résidence “Prado plage”. Pourtant, on a tout, on a la mer, les terrasses…”. Elle aussi pointe l’état d’abandon de son quartier : “Ça n’est jamais nettoyé, alors qu’il y a des restaus. Tous les habitants se plaignent de la saleté. Le matin, c’est plein de bouteilles. Entre deux tests antigéniques, la professionnelle de santé décrit “une population très âgée” et une atmosphère au ralenti, aggravée en hiver

Place Amiral Muselier, le chantier maudit

En plein milieu de l’enfilade de terrasses, de grands panneaux lavés par les années vantent des bureaux à vendre. En descendant les escaliers qui les bordent, grignotés d’herbes folles, un résident du quartier peu causant finit par lâcher : “Pour le 8e, c’est du gâchis. Au cours de la dernière décennie, ici s’est joué un chantier à première vue modeste, mais qui a coûté très cher à la Ville de Marseille, en temps comme en argent.

En contrebas de la place Amiral Muselier, les travaux inachevés des sous-sols peuvent difficilement échapper aux passants. (Photo LC)

Décidée en 2012 puis confié à l’aménageur public la Soleam, la rénovation de la place Amiral Muselier s’est étirée jusqu’en 2018 pour un montant de 1,6 million d’euros. “Une succession de contentieux et de choses mal faites”, résume le maire des 6/8 Pierre Benarroche, élu sous l’étiquette du Printemps marseillais en 2020. La place a été pavée pour pouvoir “accueillir des terrasses de restaurant” et permettre “un maillage entre l’espace balnéaire du Prado et la rue des mousses”, indique pour sa part l’aménageur. À ce jour, un seul restaurant fonctionne sur la place. Une deuxième terrasse inactive, qui occupait l’espace sans autorisation depuis trois ans, doit être enlevée sous peu, annonce le maire.

Le chantier a aussi rencontré un gros point noir sur la question des sous-sols, propriété d’un particulier, avec qui des litiges sont toujours en cours. Ce qui a eu pour effet de geler plusieurs des aménagements de la partie basse. “On peut quand même s’interroger sur l’intérêt de la Ville à mener un projet pour 1,6 million qui n’a bénéficié qu’au privé”, souffle l’élu, en soulignant que la place Amiral Muselier est entièrement bordée de résidences. Pierre Bennaroche dit vouloir régler les contentieux toujours en cours afin de pouvoir faire aboutir les travaux de sécurisation. La redynamisation de l’offre commerciale ne pourra venir que dans un second temps.

“Et puis là-bas, c’est la mafia”

Autour de la place partiellement rénovée, le reste du pâté de maison semble frappé de la même malédiction. “Les gens qui habitent ici, ça les arrange que ce soit calme”, glisse une dame venue visiter sa sœur dans une des résidences. Avant d’ajouter en désignant certains restaurants : “Et puis là-bas c’est la mafia !”. L’accusation vague n’est pas si échevelée, quand on voit les noms d’enseignes du quartier évoquées dans des dossiers judiciaires, pour avoir été le théâtre d’échauffourées ou victimes de racket organisé. Certains restaurants ont eu pour propriétaires des noms célèbres du grand banditisme marseillais et pourraient toujours être sous leur coupe via des prêtes-noms.

Difficile dans cette atmosphère d’attirer de nouveaux investisseurs, souffle une source en off qui ajoute : Forcément, s’il y a des restaurateurs qui sont redevables, ils vont essayer de tirer le maximum de bénéfices en quelques mois, et ça nuit à la qualité.” Une affaire très récente illustre les pratiques en cours dans certains restaurants du coin et l’attention qu’y porte la justice : le patron de la brasserie le David, à une centaine de mètres de là, a été condamné en juillet à deux ans de prison, dont un an avec sursis pour blanchiment et travail dissimulé.

C’est pourtant cette zone qui sera dans trois ans aux premières loges pour les JO, dont la marina olympique se trouvera à 300 mètres, au stade nautique du Roucas-Blanc. Hervé Menchon, adjoint au littoral, déclare vouloir lancer une étude portant sur “le triangle balnéaire Roucas-Pointe-Rouge-Hippodrome Borély” afin de réfléchir à des façons de mettre en cohérence les différents espaces. Mais peu de leviers existent pour contraindre les copropriétés. Pas sûr que ce petit coin de littoral sera prêt à temps pour connaître une deuxième jeunesse en 2024.

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Commentaires

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  1. LN LN

    Cela résume bien le coktail de la ville, je trouve : du soleil et la mer, de la Soleam, de l’abandon, du pourrissement, de l’inachevé et de la mafia/magouilles…

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Je crains que ce résumé soit une juste peinture de la ville. Si la nouvelle municipalité ne redresse pas la barre très vite, l’exode de tous ceux qui peuvent quitter ce lieu où le laisser-aller tient lieu de politique, et où les impôts locaux sont sans rapport avec les services rendus par la collectivité, va s’accélérer.

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  2. BRASILIA8 BRASILIA8

    l’adjoint a trouvé LA SOLUTION lancer une étude
    petit planning prévisionnel : étude: établir un programme trouver un bureau d’études résultat fin 2022 . Remise de l’étude mi 2023
    Mises en œuvre fin 2023. Trop tard pour être prêt pour les JO

    j’ai la solution une Délégation de Service Public ( DSP) comme au bon vieux temps

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    • GlenRunciter GlenRunciter

      Quel est le service public que vous proposez de déléguer ici ?

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  3. Brallaisse Brallaisse

    Je viens de terminer ma lecture matinale de Marsactu avec un sentiment d’angoisse, non le mot est mal choisi, plutôt de se retrouver entouré de murs.Les assassinats,la drogue,la mafia,les trafics en tous genres,les incompétences avec le pompon à la SOLEAM,des politiques interressés uniquement par leurs sorts, des abandons volontaires de quartiers et de populations.
    Bref, quelque soit l’angle de vue ,un mur.Sauf bien sûr pour quelques uns ,mais c’est la caractéristique des villes du tiers monde.
    Alors ,la réponse inévitable est: Ah! mais c’est Marseille.
    Donc ,la dernière connerie pour contourner tout ceci est l’ Esthetisation.
    Trop de pauvreté,trop d’abandon,trop d’immigration,trop de magouilles,trop de violences,trop d’intérêts et d’incompétences sauf pour les magouilleurs locaux des milieux politico-economiques.
    Trois articles du jour qui résument la situation de cette ville.
    Si vous croisez l’adjoint, ne n’ai même pas son nom,de toutes les façons je m’en fiche totalement,qui n’oublie pas de consulter LE syndicat avec son capo Rué.

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    • GlenRunciter GlenRunciter

      Je suis entièrement d’accord, difficile d’entrevoir autre chose.
      Si on regarde l’histoire récente (disons 100 ans) de cette ville, finalement ça a toujours été le topo non ? Serait-ce “culturel”, c’est a dire intimement ancré dans les pratiques de la population ? Auquel cas, difficile d’en sortir a moins d’une prise de conscience collective.
      Ca vaudrait le coup de faire un référendum municipal et poser la question : “voulez vous une ville NORMALE ?” C’est a dire une ville comme on en voit ailleurs en France, ou on peut parler de le “respect des règles”, d’ “exigence”, etc…
      On a parfois le sentiment que beaucoup se sont résignés à l’ ANORMALITE, comme si c’était écrit ! Peut-être que la majorité est finalement attachée à cette forme d’anarchie, ce qui me semble une pente mortelle.

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    • MarsKaa MarsKaa

      GlenRunciter, je suis d’accord avec vous, on a l’impression que cela est ancré dans les habitudes, et dans les différents groupes sociaux, depuis plusieurs générations (je suis d’une famille de marseillais sur plusieurs générations). Il y a ceux qui participent , plus ou moins consciemment, et ceux qui se sont résignés. “C’est Marseille”.
      Peut-être aussi que peu de Marseillais ont du recul, combien savent qu’il y a des villes et départements “qui fonctionnent”, ou du moins qui fonctionnent autrement et mieux ? Et quand on le sait, on entend toujours dire “mais à Marseille, ce n’est pas possible”, désignant tels ou tels responsables mais se remettant rarement personnellement en cause.

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  4. Electeur du 8e Electeur du 8e

    “Décidée en 2012 puis confié à l’aménageur public la Soleam, la rénovation de la place Amiral Muselier s’est étirée jusqu’en 2018 pour un montant de 1,6 million d’euros.” Décidément, voilà encore une fois la Soleam et ses deux spécialités uniques : les délais à rallonge et l’inachèvement des chantiers.

    Une suggestion pour Marsactu : faire un article sur une réussite de la Soleam, si une investigation fine permet d’en trouver une seule. Délais maîtrisés, coûts contenus, résultat conforme au cahier des charges, et si possible plus-value au terme du chantier.

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    • Brallaisse Brallaisse

      Chet 8e ,deux solutions.
      Lourdes ou la Bonne Mère

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    • LN LN

      Même pas Brallaisse , trop d’esthétisation !

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    • petitvelo petitvelo

      Merci 🙂

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  5. barbapapa barbapapa

    Qui a envie de s’assoir à une terrasse devant une autoroute ? même si on peut deviner la mer au loin. La circulation automobile ici, comme en beaucoup trop d’endroits à Marseille, est trop prégnante : 2×2 voies de véhicules voitures + 2 voies de parkings voitures, et motos camions qui roulent à très vive allure, souvent en faisant la course. Il faut limiter la corniche Pompidou à 2 x 1 voie et à 30 ou 40 km/h avec radars et ralentisseurs pour que ce soit respecté + faire ici des ramblas sur l’espace gagné. Les terrasses se rempliront vite, et on aura plaisir à vivre ici

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    • BRASILIA8 BRASILIA8

      C’est effectivement la solution d’autant que la Corniche est passée à deux fois une voie mais l’élu va demander une étude!!!!
      mettre l’axe Pointe Rouge /Vieux Port à une voie +une piste cyclable ( pistes qui n’ont rien à faire sur les trottoirs) + une voie transports en commun à faire respecter absolument permettrait d’avoir une vraie promenade mais cela sera une promesse pour les prochaines municipales

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  6. Brallaisse Brallaisse

    Moi je mettrais un téléphérique , en plus encore quelques années , avec le déficit de neige , il va y avoir des occasions à saisir , notamment aiux Orres ou à Serre Chevalier.

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  7. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    ce quartier est triste et on retrouve encore la soleam!! que béton, des bâtiments sinistres, avec des barres, des restaurants où l’on n’a pas envie d’y mettre les pieds.

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  8. 9zéros 9zéros

    Ce complexe faisait déjà pitié quand il a été construit, bâtiments moches, terrasses dominants une route bruyante avec la sensation d’être des sardines en boite, offre populaire sans l’être avec des restaurants sans goûts, on s’y faisait prendre une fois mais pas deux, à côté les restos du quai de la mairie étaient un bol de vie.
    Mais le plus démoralisant c’est qu’aujourd’hui l’on construit toujours des bâtiments d’habitations ou de commerces de la même manière, mal posés, mal pensés et quinze ou vingt ans plus tard lorsque qu’on stoppe son regard dessus dans l’attente d’un feu qui passe au vert on y retrouve ce même sentiment de vide, mais après tout c’est peut-être ça qui fait le charme architectural marseillais!

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  9. BRASILIA8 BRASILIA8

    GlenRunciter
    On peut intégrer tout le secteur dans la zone de la Base Nautique des JO
    la dite base ne sera certainement gérée par la ville mais déléguée
    vous pouvez faire confiance aux élus pour trouver les arguments je peux même vous indiquer le principal ” les études montrent que la solution la plus favorable pour la Ville etc…..”relisez les délibération concernant les DSP l’argumentaire est toujours le même

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