Face au virus, Airbus Helicopters remet doucement son usine en route

Décryptage
le 6 Avr 2020
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Après quatre jours d’arrêt complet, le fabricant d'hélicoptères relance petit à petit sa production depuis deux semaines. Une activité minimale et dégradée, mais nécessaire pour maintenir ses fournisseurs à flot en attendant la fin de la crise sanitaire.

Un Super Puma de la gamme civile sur le site de Marignane le 7 mars 2018. Crédits : Airbus.

Un Super Puma de la gamme civile sur le site de Marignane le 7 mars 2018. Crédits : Airbus.

L'enjeu

Face aux risques sanitaires liés au covid-19, Airbus Helicopters a stoppé son activité pendant quatre jours pour mettre en place des consignes d’hygiène suffisantes pour reprendre sa production.

Le contexte

Le groupe français n’a pas eu recours au chômage partiel bien que certains de ses employés ne peuvent pas venir sur le site.

Les voitures garées le long de la route départementale 2 laissent d’ordinaire deviner la fourmilière qui se cache derrière les grilles d’Airbus Helicopters. Mais à l’image du reste de la France, le site situé à Marignane est désormais bien calme. Depuis le 23 mars, l’activité reprend petit à petit après quatre jours d’arrêt complet. Un stop imposé par la direction nationale pour mettre les lignes de production aux normes sanitaires liées à l’épidémie de covid-19.

Aujourd’hui, 2000 personnes viennent quotidiennement franchir les grilles du siège du fabriquant d’hélicoptère, une première moitié le matin et la seconde l’après-midi. D’habitude, ils sont près de 9000, ce qui en fait le deuxième employeur privé du département, auxquels s’ajoutent les sous-traitants, soit au total un peu plus de 10 000 personnes. Moins d’agitation, mais plus d’inquiétude avec des rumeurs de potentiels contaminés sur le site qui se diffusent.

« Nous essayons de montrer à nos employés que la prévention est notre priorité, si nous avons des cas nous le communiquons », défend Pascal Kuhn, directeur des ressources humaines France d’Airbus Helicopters. La mort d’une membre du site de Marignane n’a pas arrangé les choses. « Elle était en télétravail depuis le 16 mars et les causes de son décès ne sont pas connues », avance avec prudence le DRH.

 « Bien sûr nous aurions préféré être arrêtés pour rester confinés en sécurité chez nous tout en étant payés », glisse de son côté Claude Bocoviz, délégué syndical CFE-CGC, qui revient sur sa volonté d’arrêter la production une quinzaine de jours. « Mais nous devons continuer à travailler pour fournir des clients impliqués dans cette crise comme l’armée ou la sécurité civile et aussi pour l’avenir de notre boîte ainsi que de ses fournisseurs. Nous n’avons aucune commande annulée, notre but n’est vraiment pas la productivité mais d’assurer les besoins vitaux », ajoute-t-il. Un argument qui ne prend pas à la CGT. « La maintenance prend plusieurs semaines, parfois nous redémontons un appareil complètement. Ce n’est pas comme une voiture », tempère Rémy Bazzali, délégué du syndicat non représentatif mais qui revendique « 20% des voix chez les ouvriers ». Il explique que le personnel qui se rend sur le site vient « avec anxiété« .

50 % du personnel en télétravail

Depuis le début de la crise sanitaire, un peu plus de 50% des effectifs bénéficient du télétravail. Une disposition qui trouve ses limites pour les « compagnons », le surnom donné aux salariés qui travaillent directement sur les machines. « Entre nous, nous ne nous appelons pas comme ça, nous sommes des ouvriers », note Rémy Bazzali. « Des membres du support technique viennent aussi comme les contrôleurs ou des membres des bureaux d’études », assure Claude Bocoviz.

L’organisation s’adapte bien évidemment avec un standard de sécurité à respecter.  Pour éviter le contact entre les membres du personnel, deux équipes, appelées bleue et rouge, sont constituées. L’une vient sur le site de 6 heures du matin à 13h30, l’autre à partir de 16h30 jusqu’à près de minuit. « D’habitude, nous pratiquons tous les horaires possibles, là nous restons sur ces créneaux avec trois heures de vacation entre les deux pour faire venir un service de nettoyage », détaille le syndicaliste. À cela s’ajoutent toutes les mesures que l’on retrouve ailleurs comme le marquage au sol pour garder un mètre d’écart ou la condamnation d’un lavabo sur deux dans les vestiaires. « La commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) vient tous les jours pour vérifier, si une ligne que nous voulons démarrer ne convient pas, nous retardons. La reprise est très, très progressive », explique Pascal Kuhn.

« Tout n’a pas pu redémarrer comme le souhaitait la direction, confirme Claude Bocoviz. Il a fallu améliorer certaines choses ». Bien faire respecter les consignes d’hygiène, par exemple, ce qui n’est pas toujours le cas. Des « ambassadeurs de la sécurité » sont ainsi mis en place pour surveiller, faire preuve de pédagogie et s’assurer que le matériel est toujours disponible. Sur les lignes d’assemblage, le nombre de compagnons qui travaillent sur un même hélicoptère est revu à la baisse.

Pas suffisant pour la CGT. « Nous créons des conditions qui génèrent un risque de contact, c’est impossible de travailler sans interaction, il faut se passer des outils ou monter des harnais électriques à plusieurs, c’est une marmite à virus« , juge Rémy Bazzali. Le syndicat a lancé jeudi une déclaration de signalement de danger grave et imminent (DGI) « pour alerter la direction, la médecine et l’inspection du travail« . Le but est de faire reconnaître que l’activité n’est pas indispensable. « Des choses sont faîtes et la direction ne nie pas les risques, reconnaît Rémy Bazzali. Elle ne fait que suivre les recommandations qui nous dit de travailler alors que notre activité n’est pas prioritaire. Si nous modifions notre production pour faire des masques nous serions d’accord ».

Les fournisseurs de retour sur site ?

Avec une plage horaire réduite et du personnel diminué, la baisse de la productivité s’en fait forcément ressentir. « C’est sûr que l’activité est dégradée, tous les secteurs n’ont pas repris, cela se fait au fil de l’eau« , constate Claude Bocoviz. L’assemblage des « Écureuils » n’a pas repris. « Ce sont des petits appareils avec un marché moins présent, nous nous concentrons sur les produits militaires et les commandes étatiques avec des cycles longs parfois de deux ans », explique Claude Bocoviz. Le redémarrage est prévu pour la fin de semaine alors que les « Tigres » reprennent eux ce lundi.

Le syndicaliste insiste sur la nécessité de continuer l’activité, même au ralenti : « Certains de nos fournisseurs risque d’être en péril sans nos commandes, c’est bien de leur donner du travail et nous aurons besoin d’eux lors de la reprise ». Une attitude qu’adopte le groupe Airbus dans sa globalité. « Il ne s’agit pas d’ajouter à une crise sanitaire une autre économique et sociale, faire un arrêt complet rend la reprise difficile. Nos fournisseurs sont des petites structures qui n’ont pas d’amortisseur pour gérer une telle situation », explique Pascal Kuhn. « Quand nous fermons plusieurs semaines pendant l’été cela ne pose pas de problème« , s’interroge Rémy Bazzali. Il signale que le manque de pièce « est quelque chose qui existe depuis longtemps dans le secteur« .

Les trois-quarts des pièces utilisées proviennent de sous-traitants, qui viennent directement sur site pour les tester, sans cela impossible de reprendre certaines lignes. « On nous a dit en début de semaine que nous allions peut-être bientôt reprendre les essais sur site », glissait mercredi un ingénieur d’un fournisseur d’Airbus Helicopters. Finalement le contrat a depuis été arrêté.

Pas de chômage partiel

Le site de Marignane conçoit six types d’hélicoptère différents. Pour chacun, la fabrication se décompose en quatre parties : l’atelier des pièces simples, le pré-assemblage de sous-ensembles, la chaîne où se monte l’intégralité de l’appareil et la piste pour les tests ainsi que les dernières retouches. Pour chaque modèle, les modes de fonctionnement varient. Un compagnon d’une ligne ne peut pas forcément travailler sur une autre. Ce qui en oblige une partie à rester chez eux. « Nous avons 2500 personnes qui restent chez elles soit pour garder leurs enfants, soit parce qu’elles sont considérées comme à risque à cause d’asthme ou de diabète, soit car leur ligne n’est pas encore ouverte », détaille Pascal Kuhn. Cette dernière catégorie représente 1000 employés.

Mais, contrairement à beaucoup d’entreprises (lire encadré), Airbus n’a pas eu recours au chômage partiel, « la solution ultime », selon le DRH. Les salaires continuent d’être versés et il faudra rattraper les heures d’ici juin 2021. Un accord intersyndical vient d’être signé pour que les compensations à partir du mois d’avril se fassent d’abord avec les comptes épargne temps, puis les congés. « Cela permet de prendre d’écumer les congés grâce aux dispositions permises par le décret pris par le gouvernement sur le code du travail« , regrette Rémy Bazzali.

« C’est un accord de groupe, nous espérons reprendre toutes les lignes le plus vite possible pour éviter que cela se prolonge trop. Et puis quand la crise sera finie, cela va redémarrer très fort », confie Claude Bocoviz. En attendant une reprise complète, le groupe a annoncé le renforcement de ses liquidités pour garantir financièrement ses opérations et « assurer la continuité de ses activités, même en cas de crise prolongée ». Pascal Kuhn assure que les dispositions sont prises si cela devait continuer jusqu’à début mai. Et s’attend à ce que cela aille même au-delà.

260 000 salariés en chômage partiel dans la région
La file d’attente est virtuelle. Depuis que le gouvernement a facilité la mise en place du chômage partiel, les entreprises se précipitent pour l’appliquer et doivent parfois longuement attendre pour avoir une réponse. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, elles sont déjà 35 955 à avoir déposé une demande d’activité partielle, selon les chiffres de la Direccte au 31 mars. Au total, cela représente 258 828 salariés, en attente bien réelle.

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